Le sujet de la reconnaissance des diplômes des Olim de France attire depuis quelques mois une attention accrue autant de la part des Olim eux-mêmes, qui ont pris conscience des difficultés qui y sont liées, que de la part des medias francophones, qui ont dernièrement relaté les succès des associations d’Olim sur le sujet.

En effet, des lois sur la reconnaissance des diplômes français de certaines professions médicales et paramédicales ont récemment été adoptées à la Knesset, mais beaucoup d’autres professionnels français doivent encore faire face à des épreuves herculéennes avant de pouvoir exercer leur métier en Israël.

Parmi les grands oubliés du débat, on peut trouver les métiers liés au droit, dont la problématique en Israël est bien différente de celle des professions de la santé, pour lesquelles la difficulté est principalement bureaucratique et non intrinsèque.

La carrière de juriste, dont la langue est l’outil principal, constitue un écueil particulier pour les Olim, à tel point que la difficulté de transposition de ces carrières entre la France et Israël n’est même pas remise en cause.

Les impératifs d’excellence linguistique, de connaissance des nuances idiomatiques et l’exigence d’une éloquence suffisamment persuasive face aux juges israéliens et – non moins redoutables – face aux avocats et aux Israéliens eux-mêmes, ainsi que l’apprentissage des lois locales et d’un système de droit totalement diffèrent, ne sont que les obstacles de base se présentant face aux avocats francophones désireux de travailler en Israël.

A ceci, s’ajoutent le processus de reconnaissance des diplômes de droit français par l’administration israélienne, qui n’est souvent pas moins difficile que le réapprentissage d’une profession parfois déjà exercée depuis des années.

Pour les avocats français, ou même les étudiants fraîchement diplômées n’ayant pas encore passé le barreau, la procédure de reconnaissance permettant d’exercer le droit en Israël est très longue.

Talia Eisenfeld, le jour de sa remise de diplôme (Crédit : autorisation)

Talia Eisenfeld, le jour de sa remise de diplôme (Crédit : autorisation)

Cette reconnaissance par le Barreau israélien est un passage obligé, la distinction entre les fonctions de juriste (n’ayant pas passé l’examen du barreau mais pouvant travailler en entreprise) et d’avocat (ayant le monopole de la représentation directe de clients), n’existant pas en Israël. La loi israélienne interdit ainsi à toute personne non-inscrite au barreau de fournir des services ou conseils juridiques rémunérés.

Le Barreau israélien

L’inscription au Barreau israélien requiert plusieurs étapes, la première étant le passage d’examens d’équivalences réservés aux Olim ou aux Israéliens ayant effectué leurs études à l’étranger.

Ces équivalences sont au nombre de huit et touchent à diverses matières de droit — comme le droit pénal, le droit constitutionnel et administratif, la procédure civile, la déontologie professionnelle, etc.– auxquelles s’ajoutent un examen d’hébreu.

Il existe une possibilité de répondre aux questions de ces examens en français mais le Barreau a dernièrement décidé de faire payer aux Olim des frais de traduction. Ceux qui ne pourront se permettre cette dépense supplémentaire devront rédiger leurs examens en hébreu…

Julie [ce nom a été changé à la demande de l’intéressée], avocate française ayant plus de sept ans d’expérience en France et qui a récemment passé lesdites équivalences, a ajouté qu’ « aujourd’hui il n’est plus possible d’avoir accès aux lois en anglais pendant les examens comme cela était le cas auparavant. Toutes les lois sont en hébreu. Pour un examen destiné aux Olim, c’est un scandale… Et le niveau de difficulté des examens, qui était assez aisé il y a quelques années, a également été significativement augmenté ».

La deuxième étape de l’inscription au Barreau est constituée par l’accomplissement d’un stage d’un an et demi (période qui se limitait a un an avant 2016) dans un cabinet d’avocats, une administration publique ou dans toute autre institution reconnue par le Barreau.

Concernant cette étape aussi, le système israélien ne joue pas en faveur des Olim. En Israël, les places de stages se signent longtemps à l’avance, au cours de la troisième année d’étude de droit.

Les universités ou institutions d’éducation supérieure privées facilitent grandement le processus de recherche en organisant des « salons de recrutement » réservés à leurs étudiants, au cours desquels de nombreux cabinets se déplacent eux-mêmes vers les potentiels candidats.

Les Olim qui n’ont pas obtenu leur diplôme de droit en Israël ont donc raté le coche de la période de recrutement et ne bénéficient plus d’un cadre qui pourrait faciliter leur obtention d’un stage.

Lisa Rahmani, directrice des programmes pour l'Alyah européenne de l'association Gvahim (Crédit : autorisation)

Lisa Rahmani, directrice des programmes pour l’Alyah européenne de l’association Gvahim (Crédit : autorisation)

Selon Lisa Rahmani, directrice des programmes pour l’Alyah européenne de l’association Gvahim et elle-même avocate en France et en Israël, cette situation se traduit par un allongement significatif de la période de recherche de stage chez les Olim.

« En France, la recherche d’un stage se fait tout au plus quelques mois à l’avance. Les Olim ne savent donc pas du tout qu’en Israël le système est très diffèrent et forcément, la recherche d’un stage peut-être plus longue et difficile ».

Face à cette situation, la seule solution demeure l’initiative personnelle face aux cabinets d’avocats, dans l’espoir que certains d’entre eux n’aient pas trouvé de candidats durant ladite période de recrutement ou qu’un candidat se soit désisté. Ces cas-là existent et des sites internet spécialisés dans les métiers du droit (Codex étant le plus connu d’entre eux) publient des annonces dans ce sens.

Mais le choix ainsi laissé n’est pas très large, et le désistement d’un candidat ou la difficulté à en trouver n’augurent parfois rien de très bon à propos du cabinet concerné.

De plus, la majorité des Olim ignorent le niveau professionnel des myriades de firmes présentes sur le marché, ce qui peut les mener à faire un choix de stage regrettable. Ce choix revêt pourtant une importance critique pour la future carrière du stagiaire, la réputation du cabinet choisi déterminant celle des lieux de travail à venir.

A cela s’ajouterait la suspicion naturelle des employeurs israéliens envers les francophones. Même en possédant un très bon niveau en hébreu, le marché des candidats potentiels à un stage ou à un poste est surchargé d’israéliens Sabras [nés en Israël], maitrisant forcément mieux la langue et constituant donc un profil de candidats « plus sûr ».

Zahava Attal, avocate travaillant qui a fait son alyah à l’âge de 18 ans et a suivi l’ensemble de son cursus a la prestigieuse Université Hébraïque de Jérusalem, a précisé que, selon elle, le fait que l’ensemble de sa formation et de son expérience ait été acquis en Israël ne change pas grand-chose à cette situation.

« Les employeurs continuent systématiquement à me demander si mon hébreu est assez bon, même après avoir fait toutes mes études ici. Sans vouloir trop m’avancer, il est probable que mes difficultés à trouver du travail au début de ma carrière aient été dus au fait que je sois Olah Hadasha [nouvelle immigrante] ».

Après le passage des examens d’equivalences et le stage, la troisieme étape de cette course d’obstacles est l’examen du Barreau. Celui-ci requiert un apprentissage très intensif de lois et de notions que les Olim rencontreront probablement pour la première fois. Il n’existe également aucune possibilité de le passer dans une autre langue que l’hébreu.

Zahava Attal (Crédit : autorisation)

Zahava Attal (Crédit : autorisation)

Sans doute pour ces raisons-là, le taux de reussite des Olim à l’examen est très bas.

En 2015, seulement 9 % des candidats à l’examen du barreau ayant fait leurs études à l’étranger (aussi bien israéliens Sabras qu’Olim), ont réussi à passer l’examen. Un chiffre très en dessous du taux de réussite général qui était de 60 % la même année, selon des chiffres publiés par le Barreau, cités par le quotidien Maariv.

Il existe cependant une possibilité d’exemption de l’examen du Barreau pour les avocats étrangers ayant plus de cinq ans d’expérience dans leur pays d’origine, exemption qui pourrait faciliter grandement l’insertion des avocats étrangers en Israël. Cependant, celle-ci ne serait pas très aisément accordée.

Les réformes entreprises par le Barreau israélien

Selon Julie, qui tente en ce moment d’obtenir ladite exemption malgré ses 7 années d’expérience en France, « le Barreau israélien mène la vie dure aux Olim. Ils ne veulent tout simplement pas d’eux sur le marché du travail. Ils représentent une concurrence malvenue et le Barreau ne sait déjà pas quoi faire des trop nombreux avocats israéliens ».

Une discussion serait aujourd’hui engagée entre le Barreau israélien et l’association Gvahim afin d’abaisser le seuil d’exemption du barreau à deux ans au lieu de cinq. Selon Lisa Rahmani, « le Barreau ne s’est engagé à rien » mais se montrerait pour l’instant « à l’écoute ».

Il faut préciser que ces dernières années, le Barreau a initié plusieurs réformes visant à réduire le nombre des avocats présents sur un marché israélien submergé.

Ainsi, selon un rapport du site de nouvelles Ynet datant de 2010, il y aurait à Tel Aviv, ville réunissant le nombre le plus élevé de cabinets, un avocat pour 33 habitants, chiffre qui n’a pu qu’augmenter ces dernières années après l’arrivée des nouveaux diplômés du Barreau.

À Tel Aviv, la ville réunissant le nombre le plus élevé de cabinets, il y a un avocat pour 33 habitants

Les réformes du Barreau ont visé à l’augmentation de la période de stage, à la fin des facilitations automatiques de langues pour les équivalences, à l’ajout d’une épreuve de rédaction à l’examen du Barreau – qui n’était auparavant constitué que d’un contrôle des connaissances « à l’américaine » et d’un oral – et de manière moins officielle mais très claire selon les candidats, à l’augmentation du niveau de difficulté de ce dernier examen.

Ces réformes ont eu pour conséquence directe la diminution du taux de réussite général à l’examen, qui a porté particulièrement préjudice aux Olim.

L’exposé plutôt difficile de la situation actuelle des avocats francophones serait cependant modéré par la réussite d’un certain nombre d’entre eux quant à leur intégration sur le marché du travail israélien.

Cette réussite passe parfois par un travail face à une clientèle exclusivement française dans les domaines qui la concernent le plus, tels le droit de l’immobilier et le statut personnel, ce qui limite quelque peu les possibilités des avocats français bénéficiant d’autres types d’expertises.

Toutefois, d’autres opportunités existent pour les avocats français maitrisant l’anglais, leur ouvrant ainsi les portes du monde de la high-tech, du commerce international et de la propriété intellectuelle, très développés dans les cabinets israéliens.

Selon Lisa Rahmani, « il existe de nombreux postes ou l’anglais est la seule langue requise. Dans ce cas, les Français sont appréciés. Ils ont de bon diplômes, sont expérimentés et apportent donc un plus à l’employeur. Pour les Olim qui se sont spécialisés dans d’autres domaines, il faudra bien entendu faire preuve de flexibilité… ».

Pour Julie, l’expertise n’est pas le seul domaine ou l’avocat francophone devra faire preuve de flexibilité. Selon elle, c’est toute la mentalité de travail dans les cabinets israéliens qui est très différente.

« Les avocats français et israéliens ne font pas le même travail. En Israël, le système est très américain et il s’agit plus de faire du business et de satisfaire le client à tout prix que du métier intellectuel et indépendant que je connais en France ».

Mais Lisa Rahmani préfère rester optimiste : « Le domaine de la High-tech est très intéressant et a beaucoup à proposer. Si vous êtes bons, vous serez employé. Il est vrai que la procédure de reconnaissance est très longue mais pour ceux qui veulent vraiment exercer le métier d’avocat et ont de la patience et de la volonté, ce n’est pas insurmontable. C’est également un processus qui a énormément contribué à mon intégration en Israël et à mon niveau d’hébreu. C’est un fait que tous les employeurs [même hors cabinets d’avocats] apprécient ».

Faculté de droit de l'université de Tel Aviv (Crédit : autorisation)

Faculté de droit de l’université de Tel Aviv (Crédit : autorisation)