Pour la première fois depuis plus de dix ans, un tribunal militaire israélien a jugé un soldat israélien coupable d’homicide mercredi, fermant un chapitre de l’affaire du « tir de Hébron », et en ouvrant plusieurs autres : condamnation, appel, et demandes de grâce.

Pendant les prochaines semaines, pendant que les différents mécanismes juridiques seront mis en marche, le destin d’Elor Azaria sera dans la balance, et avec lui, la voie qu’un pays déchiré se forgera. Les politiques et les soutiens du soldat n’ont pas perdu de temps mercredi, en demandant à ce que le soldat jugé coupable soit gracié, mais la clémence pourrait entraîner une attention internationale supplémentaire sur les accusations de crimes de guerre à l’encontre d’Israël, a déclaré un expert en droit.

Presque un an après l’incident lui-même, les détails de l’affaire sont connus du monde entier. Le matin du 24 mars 2016, Abdel Fattah al-Sharif et Ramzi Aziz al-Qaswari ont attaqué deux soldats israéliens déployés à Hébron. Un soldat a été blessé, l’autre a ouvert le feu sur les attaquants, tuant al-Qasrawi et blessant grièvement al-Sharif.

De l’avis général, ce qui a suivi a été mal géré. D’autres soldats, ainsi que des secouristes civils et du personnel des forces de sécurité ont envahi les lieux. Un ordre du commandant de la brigade régionale d’évacuer les civils de la zone n’a pas été respecté. Les soldats et des habitants sans lien direct avec l’incident ont déambulé sur la scène de crime. Des civils ont donné des ordres aux soldats.

En pleine confusion, un infirmier de la Brigade Kfir, le sergent Elor Azaria, a tendu son casque à un autre soldat, armé son fusil et tiré sur al-Sharif à la tête, entraînant sa mort. Quand il lui a été demandé pourquoi, Azaria, le « tireur de Hébron », a dit à son commandant que le terroriste palestinien « méritait de mourir ».

Une vidéo de l’incident, filmée par un bénévole palestinien de l’organisation israélienne de défense des droits de l’Homme de gauche B’Tselem, a été publiée ce jour-là sur YouTube et a déclenché un débat national qui fait rage depuis. (L’armée israélienne, ce qui comprend le tribunal militaire, souligne que l’enquête sur le tir avait commencé avant que la vidéo ne devienne publique.)

Mercredi, le colonel Maya Heller, la juge qui présidait dans cette affaire, a lu pendant deux heures et demi le verdict de culpabilité unanime des trois juges, ne négligeant aucun argument pendant qu’elle réfutait l’argumentation de la défense, affirmation par affirmation et témoin par témoin.

L’un des arguments principaux des avocats d’Azaria était que le jeune soldat avait vu en al-Sharif, allongé et bougeant à peine, une menace crédible au moment où il avait tiré. Des témoins ont dit à la cour que l’assaillant neutralisé portait une veste pendant une chaude journée, qui aurait pu cacher un engin explosif. Peu importe que certains des témoins pouvaient être vus dans la vidéo avec des manteaux plus épais que celui d’al-Sharif, ou que la température ce jour-là n’était en fait pas si chaude.

Si les personnes présentes sur place avaient réellement craint une bombe cachée, a demandé la cour, pourquoi marchaient-elles si calmement ? Si Azaria avait eu le sentiment qu’al-Sharif avait pu prévoir une seconde attaque, pourquoi n’était-ce pas la première raison qu’il avait donnée à son commandant ?

« Il y a la vidéo et ce qu’Azaria a dit après, que pouvait dire la défense ? »
Amichai Cohen, juriste

Les juges ont rejeté les témoignages des habitants juifs de Hébron qui étaient présents sur les lieux, les jugeant trompeurs et fallacieux, et ont estimé que les témoignages des anciens généraux de Tsahal venus au secours d’Azaria étaient « malheureux ». Selon la cour, les anciens militaires ne connaissaient pas l’affaire par eux-mêmes, et avaient eu des arguments hors de propos sur les règles d’engagement, qui n’étaient pas applicables à l’affaire de Hébron.

La défense d’Azaria a également fait venir son propre anatomopathologiste pour affirmer qu’al-Sharif était en fait déjà mort de ses blessures précédentes, et n’avait pas été tué par le tir. Sans résultat.

Amichai Cohen, doyen de la faculté de droit de l’Ono Academic College, a déclaré que la décision de la cour, au vu des preuves écrasantes, était « logique » et « devait être prise ».

« Il y a la vidéo et ce qu’Azaria a dit après, que pouvait dire la défense ? », a déclaré Cohen au Times of Israël. « Ils avaient un mauvais jeu. »

Grâce pour Azaria

Le professeur Asa Kasher, qui a coécrit le code d’éthique de l’armée israélienne, a applaudi le verdict de culpabilité de la cour pour « l’acte le plus inacceptable commis par Azaria ».

Pour Kasher, la décision est une preuve que le système juridique militaire fonctionne.

Même si l’histoire a fait les gros titres en Israël et à l’étranger dans les heures qui ont suivi la décision de la cour, le déontologue expérimenté a supposé que, « dans quelques semaines », l’affaire Azaria se dissiperait, et serait finalement largement oubliée par la société israélienne.

Cependant le verdict de culpabilité n’est pas la fin de l’histoire. Azaria doit encore être condamné, la durée de la peine de prison sera sans aucun doute un autre sujet suscitant le débat, et ses avocats ont déjà indiqué qu’ils feraient appel du verdict.

Elor Azaria, le soldat israélien qui a tué un terroriste palestinien à Hébron, devant la cour avant la lecture de son verdict, à la Kirya, à Tel Aviv, le 4 janvier 2017. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Elor Azaria, le soldat israélien qui a tué un terroriste palestinien à Hébron, devant la cour avant la lecture de son verdict, à la Kirya, à Tel Aviv, le 4 janvier 2017. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Cohen a également rendu hommage à la cour pour son action impartiale et pour s’être élevée au-dessus des « implications politiques et des protestations » en prenant sa décision.

Depuis le début, l’affaire Azaria est embourbée dans la politique, certains députés dénonçant sans équivoque les actes du soldat, d’autres le soutenant aussi sans équivoque et chacun accusant l’autre d’interférer dans le procès.

Alors que le Premier ministre Benjamin Netanyahu et son ministre de la Défense d’alors, Moshe Yaalon, avaient déjà une relation tendue avant l’affaire de Hébron en mars, beaucoup ont vu le tir, et les réactions divergentes des deux hommes, comme un catalyseur de l’éviction de Yaalon deux mois après. Yaalon a critiqué les actes du soldat dès le début de l’affaire ; Netanyahu a été de plus en plus sympathique envers Azaria et sa famille.

« Nous devons envisager la possibilité d’une grâce avec prudence »
Shelly Yachimovich

Les réponses au verdict de culpabilité sont arrivées rapidement mercredi, et n’ont en général pas été surprenantes.

Les politiciens qui avaient dénoncé les actes d’Azaria dès le départ ont salué la décision de la cour militaire, mais ont ajouté que ce n’était un « jour heureux » pour personne. Ceux qui avaient soutenu le soldat de la Brigade Kfir ont tenté de trouver le juste milieu entre dénoncer la décision et éviter d’attaquer les juges qui l’ont prise, employant des phrases comme « je respecte la cour, mais… »

Depuis que Heller a prononcé le verdict mercredi, des députés de droite comme de gauche ont demandé une grâce présidentielle pour Azaria, et Netanyahu a explicitement soutenu ces demandes.

L'ex-dirigeante du Parti travailliste, la députée Shelly Yachimovich. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

L’ex-dirigeante du Parti travailliste, la députée Shelly Yachimovich. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

« Nous devons envisager la possibilité d’une grâce [d’Azaria] avec prudence », a déclaré la députée travailliste Shelly Yachimovich, des propos à l’opposée des réactions généralement plus ambigües du centre gauche.

Malgré un tel soutien, Cohen, qui est aussi chercheur à l’Institut pour la démocratie d’Israël, ne pense pas qu’une grâce immédiate soit probable.

De plus, Cohen a prévenu qu’une grâce immédiate pour Azaria risquerait de délégitimer le système judiciaire israélien. « Cela deviendrait juste un jeu », a-t-il déclaré.

Même si une forme de clémence finale peut être attendue, un pardon immédiat sans prison pourrait être utilisé pour montrer qu’Israël n’enquête et ne juge pas correctement les siens. Ceci pourrait ouvrir la porte à une attention juridique internationale supplémentaire sur Israël, a déclaré Cohen.

Légitimité juridique

Azaria n’est pas le soldat israélien à être jugé coupable d’homicide par une cour militaire, mais il s’agit d’une occurrence excessivement rare.

Ce genre d’affaires, bien que rare, est nécessaire pour qu’Israël maintienne son droit légal et moral à affirmer qu’il se contrôle lui-même de manière adéquate, a déclaré Cohen.

« Nous devons montrer que nous enquêtons sur nous-mêmes, et que le monde n’a pas besoin de le faire », a-t-il précisé.

Particulièrement dans le cas d’Azaria, où les preuves et les propres propos du soldat à son commandant étaient particulièrement accablants, les juges n’auraient pas pu prendre une autre décision, a déclaré Cohen.

Les avocats de la défense d'Elor Azaria, qui a été jugé coupable d'homicide pour avoir tiré sur un terroriste palestinien déjà neutralisé à Hébron, s'adressent à la presse devant le tribunal de Tel Aviv, le 4 janvier 2017. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Les avocats de la défense d’Elor Azaria, qui a été jugé coupable d’homicide pour avoir tiré sur un terroriste palestinien déjà neutralisé à Hébron, s’adressent à la presse devant le tribunal de Tel Aviv, le 4 janvier 2017. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

« Ce n’était pas une affaire limite, a-t-il déclaré. C’était une affaire où il fallait présenter [le soldat] à la justice. »

Mais si « Azaria était gracié demain », toute la crédibilité que possède Israël devant la scène juridique internationale serait perdue, a déclaré Cohen.

« Ce n’était pas une affaire limite. C’était une affaire où il fallait présenter [le soldat] à la justice »
Amichai Cohen, juriste

La plupart des soldats accusés d’homicide ou de meurtre ont réglé l’affaire en dehors du tribunal, en évitant un verdict de culpabilité en plaidant coupable pour des chefs d’accusation moins sévères, comme décharge illégale d’arme, ou désobéissance aux ordres.

Selon Cohen, les cas de soldats jugés coupables de meurtre ou d’homicide sont extrêmement rares dans le monde entier, pas uniquement en Israël.

Un incident remarquablement similaire a eu lieu dans l’armée britannique. En 2011, le sergent Alexander Wayne Blackman avait été jugé coupable de meurtre pour avoir tué un combattant taliban blessé. Comme l’a fait l’affaire Azaria en Israël, le procès Blackman a entraîné de profondes divisions au sein de la société britannique, beaucoup demandant sa libération, d’autres notant simplement qu’ « un meurtre est un meurtre ».

D’autre part, en Israël, le 11 avril 2003, le sergent Taysir Heib avait mortellement blessé le militant et photographe britannique Tom Hurndall dans la bande de Gaza. Heib avait initialement affirmé qu’il avait tiré sur un Palestinien armé, mais devant les preuves du contraire, il avait avoué qu’il avait tiré sur Hurndall, mais n’avait pas voulu le toucher. Heib avait été jugé coupable et condamné à huit mois de prison. Il en a purgé six et demi avant d’être libéré pour bon comportement.

Plus d’Elor Azaria ?

L’affaire Azaria a profondément divisé la société israélienne, soulevant des questions difficiles auxquelles le pays doit répondre, comme la manière dont les Israéliens vivant en Cisjordanie interagissent et influencent les soldats, la façon dont l’armée israélienne et les services de premiers secours fournissent, ou, dans le cas d’Azaria, ne fournissent pas, de soins médicaux aux terroristes palestiniens blessés, ou encore comment maintenir la politique parlementaire à l’écart de l’armée.

« Bien sûr que nous devons demander si le système en fait assez pour apprendre aux soldats ce qui est permis et ce qui ne l’est pas, si cela les protège, si cela les place dans une situation difficile », a déclaré Cohen.

L’armée doit aussi se demander « s’il existe un potentiel pour des Elor Azaria supplémentaires », et faire ce qu’elle peut pour empêcher d’éventuels évènements similaires.

Asa Kasher à la Knesset, le 3 novembre 2014. (crédit : Miriam Alster/Flash90)

Asa Kasher à la Knesset, le 3 novembre 2014. (crédit : Miriam Alster/Flash90)

« Les soldats et les commandants savent très bien ce qui est attendu d’eux », a déclaré Kasher pendant une conférence de presse téléphonique organisée par The Israel Project après le prononcé du verdict.

Kasher a ajouté que l’armée israélienne ferait bien de faire en sorte que ses procédures opérationnelles soient « écrites de manière plus concrète ».

Mais ces préoccupations ne doivent pas prendre trop d’importance, a déclaré Cohen, mettant en garde contre l’étude de l’affaire Azaria pour ses « conclusions rapides » qui sont pertinentes en dehors de ce cas particulier.

La décision des juges de ne pas prendre en compte les témoignages des habitants de Hébron ne signifie pas que tous les témoignages des habitants juifs de Cisjordanie seront rejetés dans l’avenir, a déclaré Cohen, même s’il « comprend que certains diront cela ».

Cependant, lui et Kasher jugent que cette affaire est une aberration, un soldat individuel qui a agi incorrectement, et ne représente pas un problème systémique.

Cohen a également balayé une affirmation souvent entendue sur ce verdict, qui ferait que les soldats y réfléchiraient à deux fois avant d’utiliser leur arme quand cela est nécessaire. « L’armée israélienne est mieux formée que cela », a-t-il déclaré.