Micha Odenheimer est assis dans un restaurant du marché Mahané Yehuda, à Jérusalem ; il prend un dernier bon repas avant de décoller pour le Népal le lendemain matin. Il se trouvait à Katmandou à peine deux semaines plus tôt, juste avant le tremblement de terre.

En tant que dirigeant de l’ONG Tevel b’Tzedek basée à Jérusalem, qui rassemble des jeunes volontaires israéliens dans les villages népalais pour soutenir le changement à long terme, Micha voit le Népal comme une seconde maison.

Une jeune femme fait signe à Micha et s’approche de sa table. « Quelle est la situation à Mahadav Besi ? », demande-t-elle. C’est une ancienne volontaire de Tevel et Mahadav Besi est le village où elle travaillait. « Il n’a pas été totalement rasé, répond Micha avec prudence. Mais il a été très durement touché. »

Elle cache son visage de douleur.

« Nous serons là-bas dans les prochains jours, ajoute Micha, rassurant. Nous ferons ce que nous pourrons. »

Contrairement à d’autres ONG du monde entier, Tevel b’Tzedek n’a pas eu besoin d’envoyer d’équipes de secours au Népal après le séisme dévastateur qui a tué et blessé des milliers de gens. Tout simplement parce Tevel b’Tzedek était déjà sur place. Depuis huit ans, Tevel b’Tzedek (le nom est tiré des Psaumes, et signifie « l’univers avec justice ») relie les jeunes Israéliens au Népal, l’un des pays les plus pauvres du monde.

L’objectif de Tevel est d’aider les villageois népalais à entrer dans le monde moderne sans perdre leur sens de la communauté et leurs traditions. Le plus haut niveau de la charité, selon Maïmonide, est d’aider quelqu’un à devenir autonome, et c’est ce que fait Tevel.

Le personnel népalais local de Tevel, qui compte près de 50 personnes dirigées par un Népalais doctorant en agronomie de l’université Ben Gourion, apprend aux agriculteurs à créer des systèmes d’irrigation et à commercialiser leurs produits. Il pousse également les femmes à devenir des chefs de village. Les volontaires israéliens et juifs travaillent de pair avec le personnel local.

Un bénévole de Tevel, en collaboration avec son homologue népalais, a adopté le modèle d’un mouvement de jeunesse israélien et créé un équivalent népalais, fort d’un millier de membres.

« Nous voulons aider les villageois à se nourrir eux-mêmes et encore plus, explique Micha. De cette façon, les gens ne s’installent pas dans les bidonvilles de Katmandou, où ils perdent leur sens de la communauté et le peu qu’ils ont. Et avec une bonne partie du pays désormais dévastée par le tremblement de terre, c’est encore plus important. Si les gens quittent les villages, moins de denrées seront cultivées. Notre travail était déjà une question de vie ou de mort pour les villages ; maintenant c’est le cas pour le reste du pays. »

Diriger une organisation d’aide au Tiers Monde est une carrière inattendue pour un rabbin orthodoxe. Mais rien n’est conventionnel chez Micha Odenheimer.

Micha, 56 ans, a grandi dans la communauté orthodoxe de Los Angeles. Son père était un réfugié de l’Allemagne nazie, et la plupart de ses camarades de classe de l’école talmudique étaient des enfants de survivants. « Je ne pensais jamais aux Juifs comme à des Blancs. Vingt-cinq ans plus tôt, nous étions assassinés en Europe parce que les nazis disaient que nous étions un mélange de races négroïdes et mongoloïdes. Et maintenant, nous serions soudainement blancs ? Quand j’étais à l’école, ils ont distribué un formulaire de recensement, et j’ai refusé de cocher la case ‘Race blanche’.»

Jeune étudiant à l’école rabbinique à New York, Micha a fréquenté le cercle du chanteur hassidique Rabbi Shlomo Carlebach.

« Shlomo enseignait que dans notre temps, nous devions faire trois Tikkunim, trois changements dans le judaïsme : dans les relations entre parents et enfants, entre les hommes et les femmes, et entre Juifs et non-Juifs. »

Shlomo exhortait les Juifs à faire la paix avec les Allemands, les Polonais et ceux qui les avaient persécutés. « Si j’avais deux âmes, l’une haïrait les Allemands, aimait à dire Shlomo. Mais je ne peux perdre ma seule âme dans la haine. »

Shlomo enseignait en donnant l’exemple. Sa synagogue dans l’Upper West Side de Manhattan était un centre d’accueil pour les sans-abris du quartier. « Lorsque Shlomo se rendait Israël, il me laissait la responsabilité de la synagogue, se souvient Micha. Shlomo me laissait de l’argent avec les noms des sans-abris, en me disant combien chacun recevait. » Le dimanche, Shlomo apportait sa guitare à Riverside Park et chantait pour ceux qui vivaient sur les bancs publics.

Voyage dans le Tiers Monde

Micha a intériorisé l’amour profond de Shlomo pour le peuple juif ainsi que pour l’humanité. Et cette rencontre l’a mené à son voyage au Tiers Monde.

Tout a commencé avec un voyage en 1990 en Ethiopie. Des milliers de Juifs éthiopiens étaient descendus à Addis-Abeba, de leurs villages montagneux, attendant d’être transportés en Israël. Micha, qui s’était installé en Israël l’année précédente, était en mission pour plusieurs journaux juifs, israéliens et américains.

Il est tombé amoureux des Juifs éthiopiens. Ils étaient pauvres, noirs, ruraux, analphabètes – défiant la notion occidentale classique de la judéité. C’étaient les Juifs que Micha avait inconsciemment recherchés toute sa vie. « Ils ont étiré nos frontières de l’identité juive », dit Micha.

Mais Micha est également tombé amoureux de l’Ethiopie. « Les gens n’avaient rien, mais ils conservaient la tradition et la communauté, la magie de ce que signifie être un humain. Mais j’ai aussi rencontré d’énormes souffrances. Je me suis lié d’amitié avec des enfants des rues d’Addis : un instant ils riaient et jouaient, l’instant d’après ils se cachaient de l’armée qui effectuait des descentes et les entraînaient sur le front. »

En mai 1991, Micha est retourné en Ethiopie – son quatrième voyage cette année-là. Le pays était déchiré par la guerre civile, les rebelles se rapprochaient d’Addis-Abeba et des avions israéliens atterrissaient dans la capitale pour rapatrier les Juifs à la maison.

Alors que le dernier avion se remplissait de Juifs, Micha s’est demandé : prendrait-il l’avion pour rentrer en Israël ou resterait-il pour faire un rapport sur la chute du régime ? Micha est resté. Il a passé un mois dans la capitale chaotique, a frôlé les balles et a été adopté en tant qu’Israélien par des chrétiens qui l’appelait
« zamet » notre famille.

Ce fut le premier signe pour Micha que son engouement de Juif envers le Tiers Monde était réciproque – même si une grande partie de l’Occident se retournait contre l’Etat juif, il y avait un respect et une profonde affection pour Israël dans des endroits inattendus.

De retour en Israël, Micha a écrit sur les problèmes d’absorption des immigrants éthiopiens. Les mêmes erreurs qui avaient été commises avec les immigrants juifs des pays arabes dans les années 1950 étaient répétées par un système paternaliste qui ignorait les forces culturelles des Juifs éthiopiens.

Les jeunes Juifs éthiopiens se voyaient refuser une formation académique. « Je pensais qu’une fois qu’Israël avait fait venir les Juifs éthiopiens, tout irait bien. Mais quelque chose allait très mal. »

En réponse, Micha a fondé l’Association israélienne pour les Juifs éthiopiens (IAEJ), qui devait servir de lobby à la communauté. « J’avais connu les Juifs éthiopiens en Ethiopie. Ils étaient fiers et indépendants. Mais les politiques gouvernementales les traitaient comme une sous-classe urbaine. J’ai dirigé l’IAEJ animé par la colère. »

L’IAEJ a traîné à plusieurs reprises le gouvernement devant les tribunaux pour des questions de logement et d’emploi. Mais sa plus grande victoire fut de modifier la politique du ministère de l’Education dans les écoles de commerce, ouvrant une voie académique aux jeunes Israéliens éthiopiens. Avec un grand nombre de déserteurs au secondaire, la communauté produisait des milliers de diplômés du collège.

L’objectif de Micha à IAEJ était de remettre l’organisation aux mains de ces dirigeants éthiopiens émergents. Et cinq ans après la fondation de l’IAEJ, c’est ce qu’il a fait. Il est rare dans le monde des ONG que l’un des fondateurs abandonne le contrôle à un leadership autochtone. L’initiative a renforcé la crédibilité de Micha, en particulier auprès des Éthiopiens.

En 1998, il est retourné en Ethiopie, cette fois pour une mission de sauvetage. Un randonneur israélien avait confié à Micha qu’il avait découvert une communauté de 2 000 Juifs dans la région reculée de Quara, à la frontière soudanaise, oubliés par l’opération de sauvetage israélienne. Personne ne savait même qu’ils existaient.

Micha, accompagné d’un jeune Israélien et d’un médecin éthiopien, est parti pour Quara. La région était si inaccessible qu’ils devaient s’y rendre en tracteur, car une Jeep ne pouvait circuler dans les lits de rivières. « Vous allez à Gondar et tournez à droite pendant cent kilomètres », lance Micha en riant.

Micha a trouvé les Juifs. La plupart souffraient de paludisme et de maladies cutanées. Il n’y avait pas d’autorité gouvernementale, seule une loi tribale. Le téléphone le plus proche était à une centaine de kilomètres.

Micha a appris qu’il y avait eu une querelle parmi les Juifs du Haut et du Bas Quara. Les Juifs du Haut Quara ont été sauvés – et ont dit aux autorités israéliennes qu’il ne restait pas de Juifs dans la région.

De retour en Israël, Micha a fait campagne pour convaincre le gouvernement qu’il y avait encore des Juifs en Ethiopie. Un an plus tard, les derniers Juifs de Quara ont été emmenés en Israël.

La fébrilité de Micha l’a conduit aux endroits les plus dangereux de la planète. En tant que journaliste, il est allé en Somalie pendant la famine, au Myanmar pendant la loi martiale, et en Irak juste après la guerre.

Mais Micha voulait faire plus que simplement écrire sur le Tiers Monde : il rêvait de relier les Israéliens, les Juifs, aux parties les plus délaissées de la planète, concrétisant la vision messianique des prophètes.

Et il est allé au Népal, pour interviewer les rebelles maoïstes qui combattaient le gouvernement.

Le Népal l’a enchanté. La puissance du paysage, la simplicité et la joie de ses habitants démunis, leur affection pour Israël. Il a rencontré des routards israéliens, des jeunes tout juste libérés de l’armée. Généralement, ils traînaient avec d’autres Israéliens sur la « Voie du Houmous » et se liaient quelque peu avec la population locale. « Ils voyageaient à travers l’Orient, non seulement parce que c’était pas cher, mais parce qu’ils voulaient comprendre le monde», dit Micha. « Je sentais que beaucoup d’entre eux cherchaient une occasion d’approfondir leur expérience. »

Et Micha a senti qu’ils avaient énormément à donner. « Les jeunes Israéliens travaillent dur. Ils sont habitués à improviser – à cause de l’armée, de la vie sous la menace. Ils ont les compétences du Premier Monde et un goût pour sa bonne chère, mais ils peuvent aussi vivre sans. Ils sont occidentaux et non-occidentaux à la fois. »

Micha a levé un peu d’argent et recruté sa première cohorte de 16 jeunes Israéliens. Mais qu’allaient-ils faire au Népal ? Il avait une intuition, mais aucun plan réel. Cinq semaines avant le début du programme, Micha s’est envolé pour Katmandou et s’est arrangé pour que ses bénévoles travaillent en tant que stagiaires dans des ONG locales.

Cet arrangement de fortune a finalement été remplacé par un plan systématique de lutte contre la pauvreté. Micha a embauché du personnel népalais et recruté, non seulement les jeunes volontaires israéliens, mais aussi des volontaires népalais, qui travaillaient ensemble dans les villages.

« L’objectif est de transformer les villages en lieux d’opportunités. » Pour transformer un village, il faut un programme d’une durée de trois à cinq ans. Tevel opère actuellement dans treize villages.

Au cours des huit dernières années, près de 800 bénévoles ont travaillé pour Tevel. Des Israéliens, mais aussi de plus en plus de jeunes Juifs américains. Créer un lieu de rencontre entre jeunes Israéliens et Juifs de la Diaspora est, pour Micha, l’une des réalisations les plus importantes de Tevel.

« Nous établissons des connexions juives fondées sur des valeurs partagées. Nous produisons les futurs dirigeants d’Israël et du peuple juif, avec une réelle compréhension de la façon dont le monde fonctionne et un désir de l’améliorer. »

Les jeunes Juifs israéliens et américains, explique Micha, apportent des forces différentes à l’œuvre de Tevel.

Les Israéliens, note-t-il, ont le génie pour la vie en communauté. « Réunissez un groupe aléatoire de jeunes Israéliens et immédiatement, quelqu’un commencera à jouer de la guitare et quelqu’un d’autre commencera à cuisiner. Ils sont très affectueux avec l’autre, très
intimes ; ils sont toujours en train de se masser l’un l’autre. Pour moi, la ‘nation start-up’ signifie l’incroyable capacité israélienne à créer une communauté, » – ce qui est précisément la qualité que Tevel tente de renforcer parmi les villageois népalais.

« Les jeunes Israéliens travaillent dur. Ils sont habitués à improviser – à cause de l’armée, de la vie sous la menace. Ils ont les compétences du Premier Monde et un goût pour sa bonne chère, mais ils peuvent aussi vivre sans. Ils sont occidentaux et non-occidentaux à la fois. »

Les jeunes Juifs américains, note Micha, apportent à Tevel une connaissance des questions de justice sociale qui fait défaut aux Israéliens. Et une ouverture au judaïsme.

« Pour les Juifs américains, le judaïsme n’est pas noir ou blanc, orthodoxe ou laïc. »

Tevel reflète le désir de Micha d’approfondir l’identité juive. Le vendredi, les bénévoles de nuit se réunissent au siège de Tevel, à Katmandou, pour accueillir le Shabbat ensemble et étudier les textes juifs sur la justice sociale – parfois dispensés par d’éminents universitaires israéliens qui visitent la région, comme Moshe Halbertal et Melilla Hellner-Eshed.

Tevel a récemment ouvert un projet au Burundi, l’un des pays les plus pauvres d’Afrique.

La vieille intuition de Micha – que les Juifs appartiennent en quelque sorte aux peuples non blancs – s’est transformée en une vision de la place du peuple juif dans un monde en mouvement.

L’engagement de Tevel au Népal n’a fait que se renforcer.

« Depuis le tremblement de terre, nous nous sommes complètement réorganisés, et nous envoyons des équipes et du matériel dans tous les domaines dans lesquels nous avons travaillé au fil des ans. 90 % des maisons sont inhabitables. Nous avons un gros avantage – nous connaissons intimement ces communautés, et elles nous font confiance. Nous aidons à construire des abris temporaires. C’est urgent, car la mousson arrive dans quelques semaines. Nous faisons venir des médecins, parce que les maladies infectieuses se répandent avec l’absence de toilettes et les gens qui dorment dehors. Et nous ouvrons des espaces temporaires d’apprentissage, pour les enfants. Lorsque toutes les équipes de secours d’urgence partiront, Tevel sera
toujours là. »

Yossi Klein Halevi a fait don de son cachet pour cet article à Tevel b’Tzedek : www.tevelbtzedek.org