JERUSALEM (JTA) — Les tribunaux rabbiniques israéliens ont, ces dernières années, renforcé leur pratique de mise à l’index des citoyens qui, estiment-ils, ne sont pas Juifs, selon des données internes rendues publiques dimanche.

De plus en plus fréquemment, les tribunaux placent des Israéliens – dont une majorité d’immigrants d’origine juive – sur des listes qui les empêchent d’épouser des Juifs. Ils affirment qu’ils agissent ainsi pour préserver l’homogénéité du peuple juif.

Mais les critiques affirment que les tribunaux rabbiniques sortent de leurs compétences légales et vont au-delà de ce qu’exigerait même une interprétation orthodoxe de la loi juive.

« Ils ont fait en sorte que tout le monde peut aujourd’hui être pris pour cible légitime quand il s’agit de mettre en doute sa judéité », explique le rabbin Seth Farber, directeur d’Itim, une ONG qui guide les Israéliens à travers la bureaucratie religieuse du pays. « Une fois que vous ouvrez cette porte, vous élargissez votre groupe cible de manière exponentielle, et les chiffres vont augmenter. »

Les tribunaux conservent deux « listes noires » : une pour les Israéliens jugés « non juifs » et l’autre pour ceux dont « la judéité nécessite une clarification ». Mais les conséquences pour ceux qui figurent sur ces deux listes sont les mêmes. Ils ne peuvent se marier ou accéder aux services juifs via le grand rabbinat, l’autorité rabbinique israélienne dominée par les ultra-orthodoxes qui supervise les tribunaux rabbiniques.

Un couple juif sous la houpa pendant son mariage religieux dans une synagogue de Paris, en France, le 21 juillet 2013. Illustration. (Crédit : Serge Attal/Flash90 via JTA)

Un couple juif sous la houpa pendant son mariage religieux dans une synagogue de Paris, en France, le 21 juillet 2013. Illustration. (Crédit : Serge Attal/Flash90 via JTA)

Cela signifie qu’il leur est également interdit d’épouser des Juifs en Israël, dans la mesure où le grand rabbinat détient le monopole du mariage juif. Toutefois, Israël reconnaît les mariages civils souscrits à l’étranger et de nombreux Juifs israéliens se sont tournés vers cette option.

L’année dernière, le nombre total d’Israéliens placés sur liste noire par les tribunaux rabbiniques s’est élevé à 454, contre 134 en 2012. Sur les 3 988 Israéliens ajoutés sur ces listes depuis leur création en 1954, 2 783 ont été décrétés non-juifs. Selon Itim, 22 % des noms figurant sur les listes noires ont été ajoutés entre 2015 et 2016.

Itim a obtenu ces données des tribunaux rabbiniques après une demande auprès du tribunal fondée sur la loi sur la liberté de l’information.

Farber attribue la croissance rapide de ces listes noires en partie à l’évaluation croissante du rabbinat de l’identité juive des individus. L’exemple le plus récent et le plus extrême, dit-il, est la volonté exprimée par les tribunaux rabbiniques d’enquêter non seulement sur les Israéliens qui demandent à se marier, mais également sur les membres de leurs familles.

Selon les experts, le Rabbinat a également commencé à envoyer de plus en plus de candidats au mariage devant les tribunaux rabbiniques pour une enquête approfondie. Les responsables d’Itim affirment que les tribunaux examinent dorénavant les dossiers de judéité de plus de 5 000 personnes par an. Ils estiment que la majorité de ces gens sont Juifs mais qu’ils ne peuvent tout simplement pas le prouver.

Parce que la judéité est traditionnellement transmise de la mère à l’enfant, les tribunaux rabbiniques s’intéressent aux fratries ou aux proches du côté maternel des candidats au mariage, puis émettent un jugement qui s’applique à toute la famille. Cela fait au moins dix ans que ces enquêtes ont lieu, mais elles sont devenues routinières depuis moins d’un an et demi.

Le rabbin Seth Farber, fondateur et directeur d'Itim. (Crédit : autorisation ITIM)

Le rabbin Seth Farber, fondateur et directeur d’Itim. (Crédit : autorisation ITIM)

Itim a eu connaissance de cette pratique au début de l’année 2016 et a fait appel à la Haute cour de Justice au nom de quatre familles concernées. Cette dernière a statué que les tribunaux rabbiniques, qui ont le pouvoir de résoudre des conflits liés aux affaires religieuses juives, notamment le mariage et le divorce, n’avaient pas la capacité légale de décider de la judéité des Israéliens sans leur consentement.

Avant de se tourner vers la Haute cour, Itim avait fait appel à la cour suprême rabbinique de Jérusalem. Apparemment, en réponse à cette requête – et quelques jours avant de rejeter les deux premières au mois de décembre – le rabbinat avait officiellement reconnu la pratique par les tribunaux consistant à mener des enquêtes sur les membres des familles.

Presque toutes les enquêtes des tribunaux rabbiniques, lorsqu’elles explorent la judéité, visent des immigrants venus de l’ancienne Union soviétique et leurs descendants. C’est l’afflux de plus d’un million de personnes depuis ces pays, à partir de la fin des années 1980, sous les termes de la loi du Retour – qui garantit la citoyenneté automatique à quiconque ayant au moins un grand-parent juif – qui avait poussé le rabbinat à commencer à vérifier régulièrement la judéité des candidats au mariage avant d’en faire une politique officielle en 2002.

Le rabbin Shimon Yaakovi, avocat de l’administration des tribunaux rabbiniques, avait déclaré au mois de janvier à JTA que ces derniers ont le devoir de protéger la nation juive qui risque d’être compromise sans le savoir par des mariages consanguins. Les tribunaux rabbiniques n’ont pas répondu à une demande de commentaire vendredi, avant Shabbat.

« Nous ne pouvons pas laisser quelqu’un penser à tort qu’il est juif alors que sa famille et ses amis le pensent également, a expliqué le rabbin Yaakovi. Je comprends que les gens aient besoin de faire partie du collectif juif en Israël, mais il y a des règles. Et si nous n’obéissons pas aux règles, nous allons compromettre la Halakha [loi juive]. Le judaïsme ne se mesure pas par les sentiments. »

Mais certains experts religieux affirment que les vérifications des origines juives ne sont nullement exigées par la loi juive.

Des Juifs ultra-orthodoxes au mur Occidental en juin 2011. Illustration. (Crédit : Sophie Gordon/Flash90)

Des Juifs ultra-orthodoxes au mur Occidental en juin 2011. Illustration. (Crédit : Sophie Gordon/Flash90)

« Si le tribunal découvre qu’il y a eu une tentative de dissimulation ou de tromperie à l’égard des rabbins, je peux comprendre qu’il soit en droit de vérifier [la judéité de l’individu] encore une fois », avait expliqué David Stav, un célèbre rabbin sioniste, à JTA au mois de janvier. « Du point de vue de la loi juive, toutefois, il n’est pas nécessaire de vérifier la véracité de l’histoire de quelqu’un, à moins qu’il ne vous donne une bonne raison d’être méfiant. »

Farber explique que cette récente extension par le grand rabbinat de son « inquisition » rentre dans le cadre d’une plus grande tentative de la part de l’actuel gouvernement de droite de cimenter le contrôle sur la manière dont le judaïsme se définit en Israël. Cet été, le gouvernement a reculé face à un accord qui prévoyait la création d’un espace de prière égalitaire au mur Occidental. La Knesset a adopté une loi permettant aux Juifs non-orthodoxes d’être interdits d’entrée dans les mikvés publics, les bains rituels. Et Itim a diffusé une liste d’environ 160 rabbins, dont plusieurs Américains renommés, que le rabbinat ne juge pas fiables pour confirmer l’identité juive des immigrants.

Le Rabbin David Stav (Crédit: Yossi Zeliger/Flash90)

Le Rabbin David Stav (Crédit: Yossi Zeliger/Flash90)

« En construisant un mur d’une telle hauteur autour du peuple juif, a dit Farber, le rabbinat est en train de menacer le rêve sioniste. » Et il a affirmé qu’Itim se bat pour qu’Israël puisse rester « un Etat pour tous les Juifs. »

« Au lieu de placer la responsabilité sur les gens qui doivent prouver qu’ils sont Juifs, nous devrions être en train d’accueillir les Juifs du monde entier, affirme-t-il. Le meilleur moyen de protéger l’identité juive n’est pas de se replier sur soi mais bien au contraire, de détruire les murs et d’accueillir. »

Yael, l’une des clientes d’Itim dont la famille avait immigré depuis la Biélorussie lorsqu’elle n’était qu’un bébé, a appris que son appel devant la Cour suprême rabbinique avait été rejeté au mois de décembre, quelques jours après qu’elle a épousé son mari juif israélien lors d’une cérémonie orthodoxe privée, similaire à celles qui ont été récemment mises hors la loi en Israël. Elle a expliqué avoir été dévastée mais fière d’avoir continué à avancer.

« Cela m’a brisé le cœur. Je ne pouvais pas m’arrêter de pleurer, disait-elle. Et en même temps, c’était comme tourner une page. Je vais vivre comme je le veux, et mon mariage en a témoigné. »