La majorité des Israéliens sont allés dormir mardi soir avec les résultats des estimations télévisées et les déclarations des chefs de parti que Benjamin Netanyahu avait remporté de peu les élections, et qu’il serait presque certainement le chef du prochain gouvernement.

Ils se sont réveillés mercredi matin pour découvrir que les enquêtes prétendument ultra-sophistiquées s’étaient trompées, et que Netanyahu, loin de retourner de justesse au pouvoir, avait vaincu l’Union sioniste d’Isaac Herzog avec une marge de six sièges (une fois presque tous les votes comptabilisés), élevant considérablement la part du Likud dans la Knesset de 120 places (de 18 dans le parlement sortant à 30 cette fois), et enregistrant ainsi ce qui constitue une victoire écrasante selon les normes israéliennes.
 
Le Roi Bibi avait non seulement réussi à s’accrocher à sa couronne. Il avait cimenté sa base.

Mal aimé par l’administration Obama, critiqué sans relâche par des gouvernements européens soi-disant amis, attaqué jour après jour par une grande majorité des médias en hébreu (mis à part le quotidien gratuit Israel Hayom appartenant à son ami Sheldon Adelson), et attaqué dans ces élections non seulement par la gauche israélienne mais aussi par le centriste Yesh Atid (dont le chef Yaïr Lapid qui avait promis de « faire tout ce qui est en mon pouvoir » pour l’évincer), Netanyahu ne s’est pas contenté de rester difficilement dans son bureau. Il a balayé ses critiques et battu ses rivaux à plate couture.

Maintenant, il fait face à un tout autre défi.

Nous ne saurons jamais si les sondages internes du Likud avaient décrit une image différente, beaucoup moins inquiétante pour Netanyahu que celle que tous les sondages avait prédit dans les derniers jours de la campagne.

Mais deux semaines avant l’élection, la plupart des sondages publiés donnaient le Likud et l’Union sioniste au coude-à-coude. Il y a une semaine, ils ont tous accordé au parti d’Isaac Herzog trois ou quatre sièges de plus que Netanyahou. Et c’est à ce moment que le Premier ministre a déclenché ce que j’avais appelé son pari « gevalt ».

Il s’embarqua dans un cycle sans précédent d’interviews avec des médias axés sur l’électorat israélien de droite.

Il a averti du « réel danger » qu’il puisse perdre le pouvoir. Il a imploré ces Israéliens qui voulaient qu’il reste Premier ministre d’abandonner les partis satellites de droite – partis dirigés par des hommes mécontents qui avaient travaillé avec lui : HaBayit HaYehudi de Naftali Bennett, Yisrael Beitenu d’Avigdor Liberman et Koulanou de Moshe Kahlon.

Si vous voulez de moi en tant que Premier ministre, a-t-il entonné à la télévision, à la radio, sur Internet et dans la presse écrite, ainsi que sur Facebook, alors votez Likud, votez Likud, votez Likud.

Lundi, apparemment toujours face à la perspective d’une défaite, il a poussé encore plus loin pour obtenir ces votes de droite : il a franchi une étape extrême en revenant sur son soutien de principe en faveur d’un Etat palestinien, en disant que cela n’aurait pas lieu s’il était réélu.

Le jour même de l’élection -, il s’est plaint (à tort) d’un taux élevé de participation dans le secteur arabe, puis a reformulé sa plainte en précisant que son opposition n’était pas relative au fait que des citoyens israéliens votaient, mais au financement étranger qui transportait les électeurs du « tout sauf Bibi » vers les bureaux de vote et faussait de la sorte le résultat des élections.

Netanyahu s’en est même pris au juge (arabe) de la Cour suprême, Salim Joubran, qui supervise les élections, affirmant que tandis que ses rivaux ont été autorisés à faire de la propagande à volonté, seul lui, le Premier ministre, était soumis aux dispositions désuètes d’Israël qui concernent la campagne le jour du scrutin.

Salim Joubran (Crédit : Flash 90)

Salim Joubran (Crédit : Flash 90)

En fait, Joubran, un adversaire déclaré de cette loi mais qui était obligé de la faire respecter, a empêché la diffusion en direct des conférences de presse tant celles de Netanyahu que celles qu’Herzog souhaitaient tenir.

Est-ce que Netanyahu aurait si désespérément cannibalisé ses alliés/rivaux de droite si les sondages lui avaient été plus favorables ? Aurait-il attisé un tel frottement interne sur le vote arabe ? Aurait-il pris une position si ferme contre un Etat palestinien ? Encore une fois, nous ne le saurons jamais. Mais à en juger par ses propres déclarations et actions dans les jours précédant le vote et pendant le jour même du scrutin, Netanyahu était tout sauf confiant, tout sauf certain de sa réélection.

La question est maintenant ce que Netanyahu va faire avec ce qu’il a appelé cette victoire « contre toute attente. » Et c’est là son nouveau défi.

L’arithmétique quasi définitive suggère qu’il peut rassembler une coalition majoritaire composée uniquement des partis ultra-orthodoxes et de droite, y compris Koulanou de l’ex-ministre du Likud Kahlon. Les premières indications sont qu’il ne veut pas de Yesh Atid ou de l’Union sioniste dans son gouvernement, et que ce sentiment est mutuel.

Mais va-t-il gouverner maintenant dans le mode de « tous les coups sont permis » qui l’a maintenu à son poste ? Va-t-il, non sans raison, conclure que le vote de mardi était un mandat ferme de l’électorat israélien pour gouverner le pays dans l’esprit de ces derniers jours frénétiques de la campagne ?

Ou bien va-t-il chercher à introduire des nuances à ces positions durcies, et atténuer le sentiment de « gevalt » ?

Nous le saurons bien assez tôt.

Nous verrons la composition de sa coalition. Nous verrons qui il choisira comme ministres de la Défense, des Affaires étrangères, de la Justice – des faucons declarés ou des personnalités moderées ?

Va-t-il pousser la législation qui met en évidence le caractère juif de l’Etat et qui relègue subtilement son caractère démocratique ?

Quelle rhétorique va-t-il adopter vis-a-vis des Arabes israéliens ?

Va-t-il répondre aux préoccupations généralisées sur le coût élevé de la vie, la flambée des prix des logements et les inégalités croissantes entre les nantis d’Israël et les démunis ? Va-t-il trouver un compromis sur la question du service militaire des ultra-orthodoxes ? Va-t-il passer à une position moins dogmatique sur la solution à deux Etats, soulignant qu’il ne peut pas envisager un Etat palestinien dans la réalité actuelle au Moyen-Orient, mais laissant une porte ouverte à un eventuel changement ? Va-t-il saisir les opportunités qu’il a fréquemment citées pour construire des alliances avec les Etats arabes qui partagent les préoccupations d’Israël sur le nucléaire iranien et l’accord imminent entre les Etats-Unis et Téhéran ? Va-t-il chercher à atténuer les tensions avec l’administration Obama qui, selon lui, voulait le voir quitter son poste ?

Au cours des derniers jours, Netanyahu s’est révélé être un animal politique appartenant à une ligue différente de celle de ses rivaux. Mais dans l’euphorie de la victoire, et la réaffirmation de la majorité de la foi dans son leadership, peut-il prendre garde du fait qu’une proportion importante de l’électorat est aussi horrifiée par les résultats de mardi que lui et ses partisans en sont ravis ?

En bref, Netanyahu va-t-il chercher à se repositionner de provocateur chef de file victorieux de la droite israélienne en Premier ministre de notre Israël dechiré et confronté à de nombreux défis ?