La campagne électorale a pris un tournant particulièrement agressif ces derniers jours.

Six semaines avant le vote, les journaux et les informations regorgent d’accusations de corruption concernant le Premier ministre et sa femme – y compris l’affaire « des bouteilles », dans laquelle Sara Netanyahu est accusée d’avoir engrangé de la petite monnaie accumulée de milliers de dépôts de bouteilles – et la contre-attaque du Likud, alléguant que le Camp sioniste rival bénéficie illégalement de contributions financières via le groupe activiste anti-Netanyahu V15.

Ce type d’illégalités a impacté le leadership d’Israël plus d’une fois par le passé.

Yitzhak Rabin a démissionné de la fonction de Premier ministre en 1977 après que fut divulgué que lui et sa femme Leah n’avaient pas fermé leur compte bancaire américain à la fin de leur mandat à l’ambassade de Washington quatre ans plus tôt – ce qui violait la loi.

Ehud Olmert a quitté le poste de Premier ministre il y a six ans, embourbé dans des accusations de corruption – certaines sont attestées, d’autres sont entre les mains de la justice.

Cependant, pour Stav Shaffir, une des initiatrices des manifestations pour la justice sociale de 2011, qui a depuis rejoint le parti travailliste, remporté les élections en 2013 et siégé dans l’ultra-puissante commission des Finances de la Knesset sortante, la corruption au sein du gouvernement va très loin, beaucoup plus loin que les petites infractions de Rabin et Netanyahu.

Pour elle, l’ensemble du processus par lequel 320 milliards de shekels du budget national sont alloués et approuvés est corrompu ; et ce, depuis des décennies.

Elle affirme que la Knesset, manifestement incapable de contrôler de tels abus, se tourne en désespoir de cause vers la Cour suprême, qui doit débattre de ces nouvelles accusations incendiaires plus tard dans le mois.

Shaffir, bien évidemment, a un agenda politique.

Elle est numéro quatre sur la liste du Camp sioniste de l’opposition – derrière Isaac Herzog, Tzipi Livni et Shelly Yachimovich – pour les élections du 17 mars, et ne mâche pas ses mots dans ses dénonciations du gouvernement Netanyahu.

Elle critique avec virulence son échec dans la lutte contre les inégalités socio-économiques, dans la gestion du sort de dizaines de milliers de migrants, dans le processus diplomatique avec le monde arabe… En bref, elle accuse la droite israélienne d’avoir « vidé le sionisme de son contenu ».

« Notre système démocratique repose sur un équilibre entre le gouvernement, le Parlement et le pouvoir judiciaire, et il est rompu. La Knesset est faible. Elle peut légiférer, mais ne peut contrôler le gouvernement efficacement. »

Le discours de trois minutes qu’elle a prononcé à ce propos à la Knesset le mois dernier semble avoir touché une corde sensible d’au moins une partie de l’électorat, et a affiché des dizaines de milliers de vues sur Internet.

Commençant avec les allégations de corruption et de mauvais usage des fonds publics, elle expose son agenda succinctement et passionnément, devant une poignée de députés très attentifs, et d’autres inexorablement impassibles : « Le vrai sionisme signifie prendre soin des membres les plus faibles de la société », affirme Shaffir, les yeux brillants.

« Le vrai sionisme est la solidarité – non seulement dans les guerres, mais aussi dans la vie au quotidien. Prendre soin l’un de l’autre. C’est ce que signifie être Israélien. C’est cela le sionisme : s’occuper de l’avenir des citoyens israéliens – dans les hôpitaux, les écoles, les routes et les services de protection sociale. C’est cela le sionisme, et vous le détruisez », a-t-elle lancé à ses « amis » de la droite.

« Quand nous chantons l’hymne national, Hatikva – l’Espoir – poursuit-elle, « nous le chantons dans le plein sens du terme… pour une politique de paix, qui bâtit des liens entre les différents partis de la société… C’est cela le vrai sionisme. C’est cela l’Espoir. Si Netanyahu devait écrire l’hymne national, nous l’appellerions probablement ‘L’hymne du désespoir’. »

En fin de semaine dernière, dans une interview depuis un coin tranquille d’un café animé de Tel Aviv, j’ai eu droit à la version longue de ce cri du cœur de trois minutes.

Shaffir est assise le dos tourné quand j’arrive au café, et si ses cheveux couleur carotte sont assez uniques, je ne suis pas complètement sûr que c’est elle, car elle est si menue. Une frêle révolutionnaire.

Elle raconte qu’elle n’était pas sûre de vouloir faire une carrière à la Knesset.

Un triumvirat de dirigeants sociaux a mené ce qui est devenu un « campement de tentes » rue Rothschild, un mouvement exigeant des logements abordables et une société plus équitable. Résultat : des rassemblements de centaines de milliers de personnes. Elle et Itzik Shmuli ont rejoint les travaillistes et fait leur chemin, tandis que Dafni Leef, qui avait lancé la campagne, a choisi de ne pas entrer dans la mêlée.

« Les gens m’ont dit, ‘n’entre pas là-dedans. Tu n’y comprends rien. Tu es une nudnikit [chieuse]’. Mais ça sentait mauvais. »

« J’étais certaine de vouloir me lancer en politique, déclare Shaffir en remuant son café. Je pensais qu’il y avait trop de corruption et trop peu d’actions efficaces. Mais ensuite j’ai senti qu’on ne peut avoir le ‘privilège’ de penser ainsi. J’avais neuf ans lorsque [Yitzhak Rabin] a été assassiné. J’ai grandi dans un climat politique non idéologique avec des ministres et des présidents en prison, des politiciens qui ne servaient pas le bien-être public, bien au contraire. J’ai compris que, s’il y avait de la corruption, je devais essayer d’y mettre fin. Et après quelques mois dans la commission des Finances de la Knesset, c’est devenu clair pour moi que c’était le cas. »

« Un pipeline » de fonds corrompus

Elle a rejoint les travaillistes, dit-elle, parce qu’elle « voulait être dans un parti démocratique et prouver que les jeunes peuvent agir ».  

Et une fois élue à la Knesset il y a deux ans – à 27 ans, la plus jeune femme députée d’Israël – elle voulait siéger à la commission des Finances pour allouer des fonds afin de résoudre les inégalités sociales.

« Il y avait des gens brillants dans cette commission », dit-elle. Moshe Gafni et Yaakov Litzman, du parti ultra-orthodoxe Judaïsme unifié de la Torah. Itzik Cohen du Shas. Le député Likud, devenu président, Reuven Rivlin. « Des gens dotés d’une immense expérience. J’ai fait vœu de silence pendant les quelques premiers mois, mais tous les soirs, j’ouvrais des livres et j’étudiais le budget pour essayer de comprendre. »

Stav Shaffir à une manifestation pour la justice sociale le 19 septembre 2011 (Crédit : Uri Lenz / Flash90)

Stav Shaffir à une manifestation pour la justice sociale le 19 septembre 2011 (Crédit : Uri Lenz / Flash90)

Elle a peu à peu découvert que l’ensemble du processus d’examen et de vote sur les allocations de financement du gouvernement était une farce, ou, pire, une fraude. Elle a compris cela, dit-elle, à l’été 2013, lorsque les membres ont été convoqués à une réunion d’urgence par le président de la commission Nissan Slomiansky, du parti religieux nationaliste HaBayit HaYehudi.

« Je lui ai demandé : ‘Pourquoi sommes-nous réunis aujourd’hui ?’ Il a dit : ‘C’est seulement technique. Nous votons et rentrons à la maison’. Nous n’avons découvert la matière [soumise au vote] que le jour-même. »

Ce qu’ils votaient, dit-elle, était essentiellement un budget tout à fait différent : « C’est une pratique depuis 30 ans : transférer de l’argent vers différentes zones, des dizaines de milliards de shekels, modifiant l’essentiel du budget. »

Le budget annuel s’élève à quelque 320 milliards de shekels, environ 87 % est fixé, et 13 % discrétionnaire, selon Shaffir.

Presque tout ce qui peut être réaffecté est réaffecté, et injustement, dit-elle – par l’intermédiaire de ce qu’elle appelle « un pipeline » de fonds corrompus, via lequel des dizaines de milliards de shekels sont transférés, « sans aucun réel contrôle », depuis les endroits auxquels ils ont été affectés vers toutes sortes d’organismes dirigés par des amis, des collègues et des groupes d’intérêts spéciaux, et approuvés par les députés de la commission qui n’ont aucun moyen de savoir sur quoi ils votent.

Un exemple de 2013 : « J’ai découvert qu’1,5 milliard de shekels ont été déviés de l’Institut d’assurance nationale vers le ministère de la Défense. » Rien de mal à financer le ministère de la Défense, dit-elle ; mais tout est faux dans la façon dont cela a été fait.

Un autre exemple : « D’énormes sommes envoyées à la Division de l’aménagement, qui gère les besoins de la périphérie et qui, pour des raisons historiques, n’est pas tenue de fournir des rapports sur ses activités financières. Elle devait obtenir 58 millions de shekels, qui se sont transformés en 600 millions. Je n’arrêtais pas de demander, ‘Où va cet argent ?’, et on me disait que j’étais impertinente. Nous l’avons étudié : 75 % de l’argent allait à la Judée-Samarie, et seulement 25 % au Néguev, à la Galilée et au Golan. L’implantation de Beit El recevait plus que le Néguev et la Galilée réunis. L’implantation d’Eli recevait plus que le Golan. C’est une question de priorités et de transparence… »

« Je ne dis pas qu’il ne faut pas allouer de fonds », souligne Shaffir. Mais nous devons les répartir équitablement. Sderot ne devrait pas recevoir moins qu’Elkana. Nous avons trouvé des documents indiquant un financement affecté illégalement au Conseil des implantations [Conseil de Yesha]. Par ailleurs, [le dirigeant de HaBayit HaYehudi] Naftali Bennett dirigeait le Conseil à l’époque. » 

Shaffir affirme avoir vu « des dizaines de millions de shekels acheminés à des ONG privées, certaines dirigées par des responsables de HaBayit HaYehudi ».

Pour elle, le scandale actuel entourant le parti Yisrael Beitenu du ministre des Affaires étrangères Avigdor Liberman, qui a déjà donné lieu à une trentaine d’arrestations, à la démission d’une vice-ministre et à des accusations de pots-de-vin en spirale, appartient exactement au même système.

La députée travailliste Stav Shaffir expulsée d'une réunion de la Commission de la Knesset des Finances le 8 décembre 2014 (Crédit : Miriam Alster / Flash90)

La députée travailliste Stav Shaffir expulsée d’une réunion de la Commission de la Knesset des Finances le 8 décembre 2014 (Crédit : Miriam Alster / Flash90)

« Il vous faut une armée pour combattre cela », dit-elle. Les gens m’ont dit, ‘n’entre pas là-dedans. Tu n’y comprends rien. Tu es une nudnikit [chieuse]’. Mais ça sentait mauvais. Vous êtes une nouvelle députée. Vous voulez légiférer, mais j’ai trouvé cette zone très grise, très technique, très problématique. »

Shaffir a recruté 120 volontaires pour étudier le budget. Pour cela, ils ont mis en œuvre des programmes et des applications informatiques. Et ils rencontraient en permanence des obstacles au ministère des Finances. « Vous ne croirez pas les excuses que j’ai entendues », s’exclame-t-elle. Quand elle demandait des informations sur la destination des fonds, « Ils nous disaient : ‘C’est privé’ ou ‘Nous ne pouvons pas trouver l’e-mail’. Cela puait. » 

Shaffir s’est d’abord tournée vers les propres autorités judiciaires de la Knesset, puis vers le contrôleur de l’Etat, et, finalement, vers la Cour suprême. « Quand j’ai compris qu’il y avait effraction de la loi, je me suis tournée vers la Cour suprême l’été dernier. » Une audience est prévue pour le mois de février.

Stav Shaffir s'opposant au président de la Commission des Finances de la Knesset Nissan Slomiansky (Crédit : Flash90)

Stav Shaffir s’opposant au président de la Commission des Finances de la Knesset Nissan Slomiansky (Crédit : Flash90)

Sa dissidence a fait de nouveau les manchettes ces dernières semaines. Lorsque la Knesset a été dissoute, le président de la commission des Finances Slomiansky a convoqué une série de réunions et promu de vastes financements dont certains des membres de la commission ignoraient la destination lors du vote.

Pourquoi tous ces législateurs vétérans permettent-ils à ce processus fétide de durer ?

« Je n’accuse pas les députés vétérans », déclare Shaffir. La plupart des députés ont de bonnes intentions, mais beaucoup en bénéficient – pas financièrement, mais en termes de carrière. » 

Pourquoi Yair Lapid, le ministre des Finances officiellement dédié à la lutte contre les inégalités sociales et en faveur d’un gouvernement propre, n’a-t-il pas mis un terme à cela ?

« Il n’était pas assez courageux pour combattre », accuse-t-elle. « Il savait très bien ce qui se passait. J’ai envoyé des lettres. J’ai parlé devant le plénum. Je l’ai interrogé. Il savait. » (Yesh Atid a choisi de ne pas commenter ces propos.)

Elle affirme s’être tournée vers la Cour suprême « en dernier recours », quand elle a compris que la Knesset était incapable de surveiller les manigances du gouvernement, ce qui est pourtant un élément central de son rôle.

« Notre système démocratique repose sur un équilibre entre le gouvernement, le Parlement et le pouvoir judiciaire, et il est rompu. La Knesset est faible. Elle peut légiférer, mais ne peut contrôler le gouvernement efficacement. Elle n’a pas les outils. Le gouvernement contourne la Knesset et par extension la population. Les députés et ministres ont dénaturé la loi. »

L’argent alloué illégalement, pointe-t-elle, « pourrait régler un grand nombre de problèmes sociaux : la pauvreté, le logement, les déficits dans les hôpitaux. Il pourrait aider le sud et le nord, toutes les entreprises du sud dévastées après l’opération Bordure protectrice. Tant de choses. Au lieu de cela, je vois des milliards jetés à la poubelle. » Shaffir croit que le mal ne peut être réparé – inutile de le dire – que si son parti forme le prochain gouvernement. « Ce n’est pas une catastrophe naturelle. Il faut du courage politique. »

En collaboration avec l’Institut de démocratie d’Israël – un rassemblement d’anciens directeurs généraux du ministère, de directeurs budgétaires et de gens « qui acceptaient de s’asseoir avec moi » – elle a élaboré un programme de réforme. « Herzog et Livni ont promis de l’appliquer. »

« Il y a une initiative de paix arabe sur la table, faisant référence à la proposition saoudienne. Nous pouvons avoir une pleine page de réserves à ce sujet. Mais c’est un document de coopération avec les Etats arabes modérés »

Ce genre de système biaisé utilisé dans l’allocation des terres pour le logement aggrave-t-il la crise ?

« Je crains que cela ne soit dupliqué dans d’autres domaines. Les gens pensent que nous souffrons d’une mauvaise bureaucratie ou de chaos, mais en fait, il est incroyable de voir à quel point tout cela est bien ficelé. Nous avons besoin de transparence dans l’attribution des terres, dans le secteur de l’habitation et de la construction, dans l’Autorité des terres d’Israël. Là où il n’y a pas de transparence, il y a un potentiel de corruption », dit-elle simplement.

« Mis à part les questions de sécurité nationale, il faut une transparence totale. Là où les gens ne veulent pas de transparence, c’est forcément qu’ils cachent des choses. »

Personnellement, Shaffir fait de son mieux pour être transparente. Elle a publié une déclaration de patrimoine (Hatzharat Hon) qui la désigne comme la moins bien nantie des députés, a publié un registre de ces heures de travail, et fut l’une des huit députés à avoir refusé une augmentation de salaire cette année. « Nous sommes des fonctionnaires publics élus. La population a le droit de savoir ce que nous faisons. »

L’initiative de paix arabe 

Alors que Shaffir axe sa campagne sur la justice sociale, elle a également son opinion sur le processus diplomatique.

Après son service militaire (à l’origine dans le cours de pilote, puis comme journaliste pour le magazine de Tsahal Bamahane), elle a participé au programme Olive Tree avec de jeunes Palestiniens. Ils étaient souvent en désaccord et débattaient sans cesse, raconte-t-elle.

Pour elle, Israël doit anticiper, rechercher un accord, parce que « sinon, nous aurons un problème à long terme ».

Elle évoque l’argument démographique qui exige d’Israël de se séparer des Palestiniens afin de maintenir un Etat à la fois juif et démocratique, et exhorte Jérusalem à « entamer des pourparlers depuis sa position actuelle de force, non à partir d’un isolement et de sanctions, vers lesquels nous nous dirigeons. »

« Nous ne pouvons choisir nos ennemis. Nous sommes un Etat fort avec une armée forte. Nous sommes face à la menace iranienne, de l’Etat islamique, des Palestiniens. Nous savons que la place d’Israël au Moyen-Orient est complexe, difficile. La question est de savoir comment agir. »

Isaac Herzog (g) et Mahmoud Abbas (Crédit : Flash 90)

Isaac Herzog (g) et Mahmoud Abbas (Crédit : Flash 90)

Si Netanyahu pense que le conflit israélo-palestinien peut être géré, au moins pendant quelques années, dit-elle, « il sait aussi que ce n’est pas la solution. Dans notre parti, nous sommes plus rationnels […] Les citoyens ne se sentent pas en sécurité, ni à Jérusalem, ni à Tel Aviv, ni dans les communautés entourant Gaza ; avec une guerre tous les huit mois à deux ans et des vies perdues. L’isolement international va croître, les sanctions seront incontournables. »

« Il y a une initiative de paix arabe sur la table, pointe-t-elle, faisant référence à la proposition saoudienne. Nous pouvons avoir une pleine page de réserves à ce sujet. Mais c’est un document de coopération avec les Etats arabes modérés. Il prévoit des échanges de terres. Nous devons montrer que nous sommes prêts à le considérer, et le Premier ministre ne l’a même pas abordé. »

Veut-elle dire coopérer avec le monde arabe et non Abbas ?

« Nous ne pouvons éviter Abbas, mais nous devons être prêts à négocier sur la base de l’initiative de paix arabe. Il y a plus que deux parties. Nous avons besoin des autres joueurs. Les Etats arabes, l’Egypte et la Jordanie, les Etats-Unis et l’Europe. » Même pour la population israélienne, trop familière des menaces sécuritaires, dit-elle, « les choses vont vraiment mal maintenant. Je veux que mes enfants connaissent une situation meilleure. [Le manque de sécurité] ne doit pas être une constante. Mais nous ne sommes pas en négociations, nous ne montrons pas de volonté, et la pression [sur Israël] grandira. »

Elle reproche également au gouvernement de n’avoir pas réussi à renforcer les liens avec les 22 % de la minorité arabe d’Israël, citant des inégalités drastiques, autodestructrices, dans le financement de l’éducation arabe, que, selon elle, le Trésor fait de son mieux pour couvrir. « C’est d’un grand intérêt pour Israël de leur donner le sentiment de participer à ce pays. »

Des Likudnikim ont fait du bénévolat pour moi dans ma campagne des primaires

Shaffir se dit « sûre » que le Camp sioniste remportera les élections. Elle ressent le désir de changement partout où elle se rend dans le pays, du nord au sud et pas seulement à Tel Aviv. « Les gens en ont marre de Netanyahu. Ils voient notre parti comme stable, doté d’une tradition, offrant l’espoir d’une réalité différente, un rassemblement impressionnant de personnes. »

Elle attribue partiellement la hausse relative du Camp sioniste dans les sondages – même si Netanyahu, au moment de l’écriture de ces lignes, semble toujours potentiellement mieux placé pour former le prochain gouvernement –  à la capacité d’Herzog d’assumer le fait d’être dans l’opposition et, ainsi, de montrer qu’il représente une alternative.

« Netanyahu a cette impression que les gens voteront toujours pour lui, que les gens se sont habitués à lui. Il est devenu difficile d’imaginer une direction différente, mais nous avons décidé d’être une opposition. On nous a offert toutes sortes d’encouragements à rejoindre [le gouvernement], mais nous ne coopérerons pas », affirme-t-elle.

« Durant les manifestations de 2011, la population israélienne a repris confiance en elle pendant quelques mois et a cru que les choses pouvaient changer. Et maintenant, à nouveau, l’insatisfaction est palpable, même parmi les partisans du Likud. Des Likudnikim ont fait du bénévolat pour moi dans ma campagne des primaires. »

Je lui demande comment elle peut concilier ce discours passionné à la Knesset sur le sionisme du mois dernier avec ce que rapporte la page Wikipédia en hébreu qui lui est consacrée : elle a refusé de chanter la Hatkiva à la fin des manifestations de 2011, parce que l’hymne ne représenterait pas tous les Israéliens. Shaffir secoue la tête avec irritation. « Foutaises. Les gens colportent des mensonges. »

Ne peut-elle pas modifier la page ? « Non, on ne peut pas le faire », répond-elle en affirmant que ses rivaux politiques étaient derrière une campagne de désinformation contre elle et certains de ses collègues. « Comme ils ne peuvent pas défendre ce qu’ils font, ils nous attaquent. Cela montre à quel point ils sont désespérés et effrayés. »

L’éloge du sionisme pragmatique

A propos de ce fameux discours à la Knesset, elle rappelle que « le sionisme a toujours été pragmatique : à court terme, résoudre les problèmes. A long terme, construire un Etat, un droit donné à très peu de gens dans l’Histoire. Vous pouvez penser seulement au présent. Alors que vous devez penser à l’avenir », dit-elle.

« La définition du sionisme était le droit du peuple juif à un endroit à lui et à son indépendance, continue-t-elle, et c’est aussi un mouvement qui n’accepte pas que des choses soient impossibles. Tout peut être atteint. La seule question c’est comment. »

Nous avons demandé un logement abordable, des transports publics abordables. Bibi a répondu, soyez contents d’être en vie et arrêtez de vous plaindre.

« Mais la droite politique est un sionisme sans contenu. La situation peut-elle s’améliorer ici ? Non. Les gens ordinaires peuvent-ils s’en sortir financièrement ? Non. Quand nous avons manifesté, Bibi s’est moqué de nous.
Nous avons demandé un logement abordable, des transports publics abordables. Bibi a répondu, ‘soyez contents d’être en vie et arrêtez de vous plaindre’. La peur et c’est tout ; nous ne pouvons pas changer la situation, nous ne pouvons pas garantir la sécurité. Ils ont mené le sionisme à un point où Bennett est prêt à renoncer à la sécurité au profit de quelques collines de Cisjordanie. Il accordera la citoyenneté israélienne à des centaines de milliers de gens. »

Je souligne que Bennett a déclaré que seulement 70 000 Palestiniens vivent dans les 60 % de la Cisjordanie qu’il veut annexer. « L’armée dit des centaines de milliers, rétorque-t-elle. Avec des agents du Hamas parmi eux. Bennett dit OK. Mettre en danger Israël pour conserver chaque colline. Ce n’est pas pragmatique. »

« Je suis heureuse que le sionisme soit l’un des enjeux de cette campagne, poursuit-elle. Le sionisme d’extrême-droite, c’est haïr le monde et se démarquer des autres. Le sionisme réel c’est assurer le bien-être de l’État sur le long terme. Et pour cela, nous ne pouvons pas être en opposition avec le monde. Nous devons amener le monde à nous, leur demander de nous soutenir, d’être nos partenaires. »

Shaffir n’a pas fini. Elle dépeint Israël comme « une société spéciale, un rassemblement des exilés. Juifs et non-Juifs, un pays juif et une démocratie, avec des droits égaux pour les minorités. »

Pour elle, nous devons combler les fossés sociaux parce qu’ils créent « de réels dangers pour la pérennité de notre société. La cohésion sociale est cruciale. Elle doit être un objectif. Cela fait partie du sionisme     d’aujourd’hui. »

 Les députées Stav Shaffir (travailliste) et Ayelet Shaked (HaBayit HaYehudi) à la yeshiva Mekor Chaim  du Gush Etzion, yeshiva dans laquelle étudiait les 3 adolescents enlevés, le 25 juin 2014 (Crédit : Gershon Elinson/FLASH90)

Les députées Stav Shaffir (travailliste) et Ayelet Shaked (HaBayit HaYehudi) à la yeshiva Mekor Chaim du Gush Etzion, yeshiva dans laquelle étudiait les 3 adolescents enlevés, le 25 juin 2014 (Crédit : Gershon Elinson/FLASH90)

Elle suggère de gérer l’arrivée des dizaines de milliers de migrants via un processus d’évaluation appropriée de leurs demandes d’asile.

Elle propose d’encourager des employeurs potentiels, de les embaucher à la place des travailleurs étrangers importés dans des domaines tels que la construction et l’agriculture. Elle parle de l’impératif sioniste d’être « une lumière pour les nations, un modèle de société ».

Elle regarde avec dédain la demande de Netanyahu à Abbas de reconnaître Israël comme un Etat juif : « Nous n’avons pas besoin de la permission des Palestiniens d’être ici. Pourquoi demander à Abbas si nous avons le droit d’être ici ? Nous sommes ici, c’est un fait. »

En entendant Shaffir parler, on comprend bien comment elle a pu jouer un rôle central dans la mobilisation de centaines de milliers d’Israéliens qui ont pris les rues d’assaut en 2011, et comment elle a atteint les rangs les plus élevés du parti travailliste. Que vous aimiez ou détestiez sa politique, sa détermination à redynamiser le sionisme, à offrir de l’espoir, à lutter contre la corruption semble admirable, authentique.

En effet, Shaffir apparaît comme un antidote à la politique pratiquée ici par trop de monde – un antidote à la corruption toxique qui s’est manifestement propagée dans les plus hautes sphères, avec un Premier ministre reconnu coupable et condamné à la prison pour pots-de-vin, et une force de police et un système judiciaire débordés par le volume de fraude, corruption et malversations présumées.

Ce qu’il y a de « terrible » dans la malhonnêteté routinière qu’elle a découverte au sein de la commission des Finances de la Knesset, Shaffir au début de la conversation, affirme : « c’est qu’il s’agit d’une corruption parrainée par l’État. Nous pouvons lutter contre la corruption criminelle, mais là c’est l’Etat. » C’est la seule fois dans l’interview que sa voix s’est mise à gémir. En cri de désillusion.

La confiance brisée d’une jeune personne dans l’honnêteté de ses aînés. Une confiance brisée qui est remplacée par une détermination à se battre pour changer les choses.