Plusieurs livres, dont un roman « Ténèbres et associés » de Sigitas Parulskis, ainsi que des films comme celui d’Andrius Juzenas « Le Ghetto », partiellement financé par l’Etat, ont déjà permis aux Lituaniens, persuadés d’avoir surtout été les victimes de Staline et de Hitler, de découvrir aussi leur rôle de bourreaux.

Mais dans un nouveau livre, co-écrit avec le chasseur des nazis Efraim Zuroff et intitulé « Notre peuple », Ruta Vanagaite, journaliste et écrivaine lituanienne de 61 ans, a voulu « briser le silence, ouvrir la plaie », selon ses paroles prononcées lors d’une récente rencontre avec ses lecteurs à Vilnius.

Rempli de témoignages, le livre de Mme Vanagaite est vite devenu un best-seller et a intensifié le débat public. Il s’ouvre sur des photos en noir et blanc de deux personnages symboliques : Isakas Nolikas, un cycliste lituanien d’origine juive qui avait représenté la Lituanie lors des jeux Olympiques de 1924 et de 1928, tué par les nazis en 1943, et Balys Norvaisa, un officier lituanien qui a participé à l’Holocauste.

Parmi les témoignages poignants, il y a celui d’une femme âgée qui souhaite garder l’anonymat : « Beaucoup de gens auraient voulu sauver les enfants juifs, mais ils avaient peur. Ils avaient peur non pas des Allemands mais des leurs », raconte-t-elle.

Jusqu’en 1940, la Lituanie était la patrie de plus de 200 000 juifs, et Vilnius, du fait de son rayonnement spirituel, était surnommé la Jérusalem du Nord.

La Seconde guerre mondiale, pendant laquelle la Lituanie a été occupée tantôt par l’Union soviétique tantôt par l’Allemagne nazie, a annihilé cette communauté. Quelque 195 000 juifs lituaniens ont péri entre 1941 et 1944 des mains de nazis allemands et de leurs collaborateurs locaux.

Un organisme d’Etat, le Centre lituanien du génocide et de la résistance, doit publier cette année une liste de quelque 2 000 Lituaniens soupçonnés d’avoir participé à l’Holocauste sous l’occupation allemande.

Mais en même temps, 900 Lituaniens ont été honorés par Israël de la médaille de « Juste parmi les nations » pour avoir sauvé des juifs pendant la guerre.

Restitution des biens

Actuellement, environ 3 000 juifs vivent dans ce pays balte de trois millions d’habitants.

Sous le régime soviétique, l’histoire de l’Holocauste était passée sous silence et un examen honnête de ce chapitre de l’histoire n’a commencé qu’après le retour de la Lituanie à l’indépendance au début des années 1990.

Lors d’un discours devant le Parlement israélien en 1995, le président lituanien Algirdas Brazauskas s’est excusé au nom de son pays pour les collaborateurs lituaniens des nazis.

En 2011, le Parlement à Vilnius a adopté une série de lois sur la restitution de biens des communautés juives saisies par les Allemands et nationalisés par le régime soviétique.

C’est également une part de l’histoire familiale de Mme Vanagaite. Son grand-père, qui s’est comporté de façon « héroïque » sous l’occupation soviétique, avait été « membre d’une commission qui dressait des listes de juifs », a-t-elle révélé.

« Mais il n’a pas participé aux tueries, ni ne s’est approprié les biens des juifs, parce qu’il était suffisamment riche », a-t-elle assuré.

M. Zuroff, directeur du Centre Simon Wiesenthal, très critique de la Lituanie pour sa lenteur à poursuivre les collaborateurs locaux des nazis, souligne la valeur particulière de cette introspection personnelle de Mme Vanagaitė.

Efraim Zuroff, director of the Simon Wiesenthal Center office in Jerusalem. (photo credit: Yossi Zamir/Flash 90)

Efraim Zurof à Jérusalem. (Crédit : Yossi Zamir/Flash 90)

Selon ses critiques, Mme Vanagaite, spécialiste en relations publiques, exploite le sujet de l’Holocauste pour gagner en popularité.

« Son approche apparaît comme une sorte de show, privilégiant la quête de popularité par rapport à la réflexion sur la vérité historique », a déclaré à l’AFP Vidmantas Valiusaitis, journaliste et auteur d’un livre sur la situation en Lituanie en 1941.

Il reproche à Mme Vanagaite des lacunes en histoire et estime que son livre est préjudiciable pour les relations lituano-juives.

Selon M. Zuroff, le fait que le livre soit écrit dans un style journalistique et non académique ne peut qu’aider les Lituaniens à comprendre cette période douloureuse.