RAMALLAH, Cisjordanie – « Le passé est passé. » Durant ma conversation avec Jibril Rajoub, cette phrase est revenue maintes et maintes fois. « Pourquoi rouvrir de vieilles plaies ? » n’a-t-il cessé de répéter?

Jibril Rajoub (aussi connu sous son nom de guerre Abu Rami), 63 ans, faisait référence, en creux, à de nombreux événements dramatiques qui se sont produits entre les années 1960 et le début de cette dernière décennie ; des événements dans sa relation avec Israël.

Il s’agit des attaques terroristes dont il fut responsable, alors jeune homme: de l’entrave de l’évacuation du Tombeau de Joseph à Naplouse, à Madhat Yusuf policier druze israélien de 19 ans, blessé à mort en 2000, alors que Rajoub était responsable du service Palestinien de sécurité préventive en Cisjordanie. Yusuf succombera à ses blessures, provoquées par des tirs lors d’un affrontement avec des Palestiniens.

De même, il semblerait qu’un incident spécifique, en partie lié à Israël, a laissé une blessure importante qui refuse aujourd’hui de cicatriser et qui influence encore son travail au sein du Fatah. En 2002, lorsque les troupes israéliennes sont entrées à Ramallah pendant l’opération Rempart? Rajoub, alors commandant de la seule agence de sécurité qui s’était ouvertement opposée à l’usage des armes contre Israël, a reçu un appel de l’un de ses officiers. Ce dernier l’informa que son ami, Marwan Barghouthi, l’homme le plus recherché d’Israël, était dans ses quartiers généraux à Beitunia, à l’ouest de Ramallah. Rajoub réalisa immédiatement que la présence de Barghouthi pouvait servir de prétexte à Israël pour prendre d’assaut les quartiers généraux.

Madhat Yusuf (autorisation)

Madhat Yusuf (autorisation)

Lorsque Rajoub a demandé à Barghouthi comment il était entré dans l’immeuble, il a découvert à sa grande surprise que deux haut fonctionnaires de l’Autorité palestinienne (AP), Mohammad Rashid et son ami Mohammed Dahlane, l’y avaient emmené. Rajoub s’est donc rendu au siège, et a rencontré Barghouthi, qui, il faut le souligner, était considéré comme un allié politique à l’époque. Lorsque Rajoub a indiqué à Barghouthi que sa présence dans les quartiers généraux était problématique, Barghouthi a accepté de partir au nom de la sécurité des autres personnes présentes. Rajoub dit avoir ensuite conduit Barghouthi dans sa propre voiture au centre-ville de Ramallah où ils se sont séparés. Il a ensuite repris la route vers Beitunia, et a découvert que l’assaut des troupes israéliennes avait déjà commencé.

Il s’aperçut alors que les quartiers généraux qui hébergeaient de nombreuses soldats et des prisonniers du Hamas et du Jihad islamique, s’étaient rendus aux soldats israéliens. Mais ce n’est que le lendemain que Rajoub s’est rendu compte de l’étendue du complot, ou, comme on le dit en arabe, du muamara, dont il avait été victime. Mohammed Dahlane, son collègue et homologue à Gaza, à qui il avait « prêté » ses gardes du corps durant ses visites en Cisjordanie, attaquait Rajoub devant les médias, et, avec d’autres membres du Hamas, l’accusait de collaborer avec Israël et avec « l’occupation » des membres du Hamas. Tout à sa volonté de détruire la carrière politique de Rajoub, Dahlane l’attaqua tous azimuts.

Les efforts de Dahlane portérent leurs fruits, mais pour un temps seulement. Abu Rami fut considéré comme politiquement mort après ces incidents, et de nombreuses personnes affirmaient qu’il ne reviendrait jamais en politique. Mais elles se trompaient.

Mahmoud Abbas, au centre, président de l'Autorité palestinienne, vote pendant le congrès du Fatah à la Mouqataa, le siège de l'Autorité, à Ramallah, en Cisjordanie, le 3 décembre 2016. (Crédit : Ahmad Gharabli/AFP)

Mahmoud Abbas, au centre, président de l’Autorité palestinienne, vote pendant le congrès du Fatah à la Mouqataa, le siège de l’Autorité, à Ramallah, en Cisjordanie, le 3 décembre 2016. (Crédit : Ahmad Gharabli/AFP)

Aujourd’hui, Rajoub est considéré comme l’un des personnages les plus forts du Fatah, juste après le président de l’AP, Mahmoud Abbas (Abu Mazen). Il a conquis la deuxième place aux élections du Comité central du Fatah (après Barghouti), mais depuis que ce dernier est en prison, Rajoub et en bonne voie de succéder à Abu Mazen le moment venu. Il a d’ores et déjà remporté le soutien des membres du Fatah, jeunes et moins jeunes confondus.

Un enfant palestinien devant un graffiti représentant Marwan Barghouthi, dirigeant palestinien emprisonné en Israël pour le meurtre de cinq Israéliens, au checkpoint de Qalandia, entre Ramallah et Jérusalem. (Crédit : Kobi Gideon/Flash90)

Un enfant palestinien devant un graffiti représentant Marwan Barghouthi, dirigeant palestinien emprisonné en Israël pour le meurtre de cinq Israéliens, au checkpoint de Qalandia, entre Ramallah et Jérusalem. (Crédit : Kobi Gideon/Flash90)

Par ailleurs, les alliés de Rajoub, à l’inverse de ceux de Barghouthi, ont également réussi à se faire élire au Comité central. Ce même Comité qui choisira le futur président du Fatah.

Bien sûr, de nombreuses choses pourraient se produire d’ici là. Mais en Israël, dans le monde arabe, et bien sûr au Fatah et dans les territoires, tout monde sait ce que ces faits signifient.

Aujourd’hui Rajoub est à la tête de la Fédération palestinienne de football. Né dans le village de Dura, dans la région de Hébron, en 1953, il est l’aîné d’une fratrie de 13 enfants. Élève brillant, il a pourtant été arrêté pour la première fois à l’âge de 15 ans en Israël pour avoir aidé des officiers égyptiens en fuite. En prison, il a rencontré Abdul-Aziz Sahin (Abu Ali Shahin), un dirigeant du Fatah, père spirituel des prisonniers palestiniens. Ce dernier a enseigné à des générations de prisonniers palestiniens l’importance de se familiariser avec « l’ennemi sioniste et son langage ». Quand Rajoub a été libéré, après quatre mois, il a intégré une cellule secrète du Fatah qui opérait dans la région. « Je suis devenu un combattant, dit-il. Ils nous ont appris à manipuler des armes. »

Il a de nouveau été arrêté à la fin des années 1970, pour avoir jeté une grenade sur un bus de l’armée israélienne. (« N’en parlons pas. Pourquoi rouvrir de vieilles plaies ? », a-t-il dit en tentant d’éviter de parler de l’attentat dans lequel il a été impliqué.) Il avait alors 17 ans, et a été condamné à 15 ans de prison.

Jibril Rajoub, président de la Fédération palestinienne de Football et membre du Comité central du Fatah, à Ramallah, le 28 novembre 2016. (Crédit : Abbas Momani/AFP)

Jibril Rajoub, président de la Fédération palestinienne de Football et membre du Comité central du Fatah, à Ramallah, le 28 novembre 2016. (Crédit : Abbas Momani/AFP)

« J’ai appris l’hébreu et l’anglais en prison, raconte Rajoub. J’ai écrit deux livres. J’ai traduit The Revolt, le livre de Menachem Begin, en arabe. J’ai étudié votre histoire. J’ai appris des choses sur la Torah écrite et la Torah orale, sur Rabbi Akiva et bien sûr, sur tout ce qui avait trait au mouvement sioniste. »

D’autres prisonniers connus étaient incarcérés en même temps que Rajoub, notamment Marwan Barghouti, Qadura Fares et Hussein a-Sheikh. Il a été libéré en 1985 lors de l’échange de prisonniers de Jibril. Il a passé les deux années suivantes à faire des va-et-viens en détention administrative. En 1987, il a épousé Hiba, la mère de ses quatre enfants, et a été déporté au Liban le 13 janvier 1988.

C’est du Liban qu’il s’est rendu à Tunis, où il a été nommé conseiller de Yasser Arafat sur les questions relatives à la « terre occupée ». Il est revenu en 1994 en Cisjordanie avec l’Autorité palestinienne, en tant que chef du service palestinien de sécurité préventive, la plus grande organisation des territoires de l’époque.

« J’étais opposé à l’usage des armes durant l’Intifada d’Al-Aqsa », dit-il en évoquant les séries d’attentats-suicides et d’autres attaques terroristes palestiniennes. « Abu Mazen et moi-même étions les seuls à nous opposer à l’usage de la violence et des attaques terroristes. Je pensais à l’époque, et je le pense toujours, que c’était une erreur qui nous a valu de nombreux dommages. Je soutiens la résistance du peuple. Nous devrions et devons agir contre l’occupation, mais pas au moyen d’attentats et d’armes. »

Le Times of Israël : Quel Jibril Rajoub les Israéliens doivent-ils croire ? Celui qui dit que si les Palestiniens avaient la bombe atomique, ils l’utiliseraient contre Israël, ou celui qui dit être opposé aux attentats terroristes ?

Jibril Rajoub : Je n’ai pas dit ça. J’ai dit qu’avant les accords d’Oslo, nous étions en guerre et que tout était permis, et que si quelqu’un avait la bombe atomique, il l’utiliserait contre Israël. Mais tout a changé après la signature de ces accords, et cela est derrière nous. Tout le reste n’est qu’incitation [à la violence] à mon encontre, et c’est insensé. Je n’ai jamais dit cela et je n’en ai pas l’intention.

Dans ce cas, pourquoi avoir appelé ceux qui poignardent des Israéliens et qui sont tués pendant l’attaque des « shahid » (martyrs) ?

Pour nous, celui qui est tué dans la lutte contre l’occupation est un halal [il emploie le terme hébraïque pour un soldat tombé au combat], un shahid. Nous l’honorons. Et nous n’ignorons pas le fait qu’il a lutté pour le peuple palestinien. Il a sacrifié son sang et sa vie.

Rajoub est connu pour avoir de très bons contacts avec des politiques israéliens de gauche, des députés juifs et arabes, ainsi qu’avec des hommes d’affaires. Sa connaissance de la politique israélienne est comparable à celle des journalistes israéliens. Durant notre entretien, il a reçu de nombreux appels téléphoniques d’amis et de connaissances israéliens.

Vous connaissez le restaurant qui sert des kebbeh, à Or Yehuda ? Leur kebbeh est le meilleur.

Dites-moi, vous n’avez pas abandonné la solution à deux Etats ?

Les Israéliens doivent comprendre qu’il n’y a pas d’autre option, si ce n’est d’établir un État palestinien. Je ne travaille pas pour mon projet personnel, mais pour un projet à l’échelle nationale. J’ai tout sacrifié, et je ferais tout pour qu’un jour, quand je franchis la frontière, celui qui tamponne mon passeport soit un agent de police palestinien et non un agent de police de l’occupation raciste. C’est mon rêve et c’est pour cela que je me bats. Vos définitions de « modéré », de « jusqu’au-boutiste », ne me concernent pas. Je m’atèle à la solution de créer un État palestinien et c’est à ce sujet que je suis un jusqu’au-boutiste.

Donc vous êtes le successeur ? Après tout, vous avez été choisi après Marwan.

Rajoub se distance rapidement du titre de « successeur ». À chaque fois que je tente d’aborder le sujet, il devient évasif à la façon d’un politicien chevronné.

Marwan était un ami, un ami proche, et il reste un symbole national pour nous tous. Je ne me vois pas comme numéro 2 ou numéro 20. Je travaille pour le mandat qui m’a été donné. En ce qui me concerne, Abu Mazen est le seul dirigeant du Fatah et du peuple palestinien, et il n’y a pas de numéro 2 ou du numéro 3 en dessous de lui. Nous sommes tous en dessous de lui.

Mais que se passera-t-il après ?

Ça n’a aucune importance. Ce qui compte, c’est que celui qui sera choisi après soit le dirigeant et qu’il ait le soutien du peuple. Il a reçu un mandat. Les questions du genre « qui sera là avant, qui sera là après » ne sont pas dans ma culture. Le Fatah a élu une fois de plus Abu Mazen à sa tête. Et j’espère que les Israéliens et tous ceux qui croient en la paix comprendront le message du Fatah, qui a choisi un dirigeant qui veut et qui est apte à résoudre le conflit israélo-palestinien.

Qu’en est-il du soutien du Fatah de la part des Palestiniens ? Après tout, Dahlane et ses associés n’étaient même pas présents à l’Assemblée générale.

Les présents et les absents n’ont rien à voir avec l’Assemblé et ce qu’il en ressortira. L’assemblée a eu lieu dans le respect de la loi et de ses amendements. Mais oui, nous avons un problème, et mes collègues du Comité central et moi-même investissons tout notre temps pour améliorer, réparer et mettre en place toutes les réformes nécessaires au renforcement du mouvement.