L’extrémiste juif qui a avoué le meurtre par l’incendie volontaire de la maison d’une famille palestinienne en juillet 2015 affirme dans un enregistrement audio récemment diffusé qu’il a été torturé pour avouer.

Parmi les méthodes utilisées par les services de sécurité du Shin Bet dont Amiram Ben-Uliel dit qu’elles lui ont été infligées dans l’enregistrement, figurent des coups, ainsi que des pressions psychologiques, y compris des menaces et de le forcer à écouter des femmes chanter.

Ben-Uliel, 21 ans, de Jérusalem, ainsi qu’un mineur dont l’identité n’a pas été dévoilée, ont été inculpés début janvier pour l’attaque à la bombe incendiaire du 31 juillet 2015 sur la maison de la famille Dawabsha dans le village cisjordanien de Duma, qui a entraîné la mort immédiate du bébé Ali Saad Dawabsha et à la mort quelques semaines après de ses parents Riham et Saad. Ahmed Dawabsha, cinq ans, le frère d’Ali, est le seul survivant de l’attaque et est toujours hospitalisé en Israël, où il fait face à une longue rééducation. Ben-Uliel a été inculpé pour meurtre, le mineur, qui n’aurait pas participé directement à la mise à feu, a été accusé de complicité.

Les inculpations marquaient un tournant de l’affaire, qui a choqué les Israéliens et mené à des mesures sans précédents contre des terroristes présumés juifs, y compris un vote du cabinet pour étendre les pratiques contre-terroristes aux citoyens israéliens, comme la détention sans procès.

Dans le nouvel enregistrement, diffusé dimanche soir par la Deuxième chaîne, Ben-Uliel souligne que le témoignage qu’il a donné aux enquêteurs du Shin Bet, dans lequel il a avoué le crime, était faux, et n’avait pour but que de faire cesser les abus émotionnels et physiques qu’il dit avoir subi pendant l’interrogatoire.

L'intérieur d'une chambre dans la maison des Dawabsha à Duma. Une poupée enveloppée dans un drapeau palestinien repose dans une poussette pour honorer Ali (Crédit : Eric Cortellessa / Times of Israel)

L’intérieur d’une chambre dans la maison des Dawabsha à Duma. Une poupée enveloppée dans un drapeau palestinien repose dans une poussette pour honorer Ali (Crédit : Eric Cortellessa / Times of Israel)

Après son arrestation le 1er décembre de l’année dernière, « ils m’ont interrogé, et interrogé. Mais je n’ai pas coopérer », a-t-il dit dans l’enregistrement à propos de la prison.

La chaîne n’a pas précisé quand et où l’enregistrement avait eu lieu ni comment il avait été obtenu.

Dans l’enregistrement, Ben-Uliel parle de devoir être assis avec son dos à 45° pour de longs moments, ainsi que des « menaces, cris, coups, gifles ».

Il a dit qu’ils l’ont finalement eu et il a déclaré « ‘Je vais inventer quelque chose pour eux pour qu’il me libère’ et je leur ai dit ‘je vais parler, je vais parler’. »

« J’ai commencé à inventer des trucs. Une histoire complète, comment j’y suis allé et préparé et planifié, dit-il dans l’enregistrement. Je leur ai dit que je l’avais préparé avec [nom du mineur impliqué] et que je l’ai rencontré, nous avons fait une reconnaissance et tout ce genre de choses. Pas précisément, mais toutes sortes de choses que j’ai compris d’eux [pendant l’interrogatoire] », a-t-il raconté.

Il a également dit que pendant les questions il était menotté avec les mains derrière le dos et qu’on lui a dit qu’il n’avait plus le droit de garder le silence.

« L’un m’a attrapé par la chemise et dit ‘Je vais être ton cauchemar. Nous allons boire ton sang depuis tes oreilles’. Je ne sais quoi d’autres », a-t-il déclaré.

Les abus présumés sont intervenus après l’autorisation du Shin Bet par le procureur général d’alors, Yehuda Weinstein, de considérer Ben-Uliel comme une « bombe à retardement », les autorisant à utiliser une certaine sorte de torture parce que les autorités pensaient que de nouvelles attaques pouvaient être prévues.

L’utilisation de la torture avait été affirmée par des proches de Ben-Uliel en décembre, et déclenché plusieurs jours de manifestations, dont certaines sont devenues violentes à Jérusalem et ailleurs, avec des douzaines de manifestants.

Des militants juifs de droite manifestent contre des tortures supposées du Shin Bet en rejouant les techniques présumablement utilisées par l'agence sur la place Habima de Tel Aviv, le 23 décembre 2015. (Crédit : Tomer Neuberg / Flash90)

Des militants juifs de droite manifestent contre des tortures supposées du Shin Bet en rejouant les techniques présumablement utilisées par l’agence sur la place Habima de Tel Aviv, le 23 décembre 2015. (Crédit : Tomer Neuberg / Flash90)

La classe politique a quasi unanimement soutenu le Shin Bet, déclarant qu’ils agissaient en accord avec la loi, même si la ministre de la Justice Ayelet Shaked aurait rencontré la famille d’un terroriste présumé juif qui a affirmé avoir été torturé.

Le témoignage de Ben-Uliel est l’argument central de la défense dans son procès : son aveu n’était pas admissible puisqu’il a été obtenu sous la torture.

Yoram Cohen, le chef du Shin Bet, assiste à une réunion de la Commission des Affaires étrangères et de la Défense à la Knesset, le 18 novembre 2014. (Crédit : Miriam Alster / FLASH90)

Yoram Cohen, le chef du Shin Bet, assiste à une réunion de la Commission des Affaires étrangères et de la Défense à la Knesset, le 18 novembre 2014. (Crédit : Miriam Alster / FLASH90)

« Il est clair que l’aveu de mon client pour l’acte de Duma n’a pas de sens », a déclaré l’avocat de Ben-Uliel Itamar Ben Gvir, lui-même un militant juif radical, sur la Deuxième chaîne.

Un autre avocat représentant Ben-Uliel, Yoram Sheftel, a accusé le Shin Bet de comportement criminel.

La torture s’est arrêtée une fois que les règles spéciales du contre-terrorisme ont été levées et Ben-Uliel a été autorisé à voir son avocat, Ben Gvir.

« Il m’a dit ‘Ecoute, la torture est terminée, arrête d’avoir peur d’eux, commence à leur dire la vérité. Dis leurs que tu n’as rien fait’, a raconté Ben-Uliel. Et je lui ai dit toute la vérité, que je n’avais rien fait, que je n’avais aucun lien avec ça. Ils m’ont calomnié. Tout ce qu’ils ont eu de moi, c’était par la force. Je leur ai dit pendant plusieurs interrogatoires que je voulais retirer mes aveux. J’ai commencé à leur dire pourquoi je retirais mes aveux. »

En raison de la sensibilité de l’affaire et de la décision de la cour du district de Lod de l’entendre à huis clos, le Shin Bet n’a pas l’autorisation de commenter publiquement ce témoignage.

La ministre de la Justice Ayelet Shaked, à droite, et le procureur général d'alors d'Israël, Yehuda Weinstein,  à Jérusalem le 19 mai 2015 (Crédit : Marc Israel Sellem / Flash90)

La ministre de la Justice Ayelet Shaked, à droite, et le procureur général d’alors d’Israël, Yehuda Weinstein, à Jérusalem le 19 mai 2015 (Crédit : Marc Israel Sellem / Flash90)

L’agence a déclaré à la Deuxième chaîne dans un communiqué que « les interrogatoires de l’individu en question ont été menés en accord avec les dispositions de la loi, et sous la supervision et la surveillance constante de toutes les autorités pertinentes », concluait le communiqué.

Une source proche de l’enquête a déclaré que le témoignage de Ben-Uliel et la reconstitution sur les lieux du crime comprenaient un grand nombre de détails qui n’avaient jamais été rendus public, et ne pouvaient être connus que de ceux qui étaient là-bas, selon la Deuxième chaîne.

Ben-Uliel a déclaré dans l’enregistrement qu’il avait gardé le silence au début pendant plusieurs semaines, pendant lesquelles les enquêteurs ont utilisé des pressions psychologiques.

L'avocat Itamar Ben Gvir, de l'association d'aide juridique Honenu pendant une conférence de presse à Jérusalem sur la détention de jeunes juifs dans le cadre de l'enquête sur l'attaque terroriste de Duma, le 17 décembre 2015. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

L’avocat Itamar Ben Gvir, de l’association d’aide juridique Honenu pendant une conférence de presse à Jérusalem sur la détention de jeunes juifs dans le cadre de l’enquête sur l’attaque terroriste de Duma, le 17 décembre 2015. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

« Quand ils ont appris que j’essayais de ne pas écouter de femmes chanter [en raison de certaines règles religieuses juives qui l’interdise aux hommes], ils ont décidé d’allumer la radio, et de mettre des chansons de femmes. Je leur ai demandé de l’éteindre. Ils ont refusé. Je me suis levé pour l’éteindre. Ils m’ont sauté dessus, m’ont frappé, ont attaché mes mains et mes jambes. Appuyé à des endroits douloureux, frappé un peu », a-t-il raconté.

Il a ajouté qu’ils ont aussi fait venir une femme enquêtrice pour chanter pour lui.

Dans l’enregistrement, qui dure plusieurs minutes, Ben-Uliel a raconté qu’une fois avoir dit qu’il allait parler, leur première question a porté sur le nom de complices éventuels.

« Ils m’ont arrêté. Je leur ai dit ‘J’ai fait Duma’. Ils ont dit ‘Oui, super. Dis nous exactement qui était avec vous’. La première chose qu’ils m’ont demandé, c’est qui était avec moi. J’ai dit ‘personne’. »