UMM Al-FAHM — À la fin du mois d’août, Mervat Igbaria, qui habite la ville arabe israélienne d’Umm al-Fahm, a pris un bus près de chez ellen dans la ville d’Afula en Galilée. Elle devait se rendre à Beer Sheva, où elle étudie à l’université. Normalement, le trajet de plusieurs heures n’a rien d’exceptionnel. Mais en ce jour d’août, le trajet en autobus a pris une toute autre tournure lorsqu’un passager a confondu son téléphone portable avec un détonateur de bombe.

Ce passager a appelé la police, a raconté Igbaria, et a signalé que l’étudiante en anglais et en chimie de quatrième année de l’université Ben-Gurion du Néguev pourrait être une terroriste.

Le conducteur a rapidement reçu un appel de la police qui lui a demandé de s’arrêter.

Dans son récit, Igbaria explique que six ou sept policiers très armés sont montés dans le bus. Ils ont demandé à tous les passagers, à l’exception d’Igbaria, d’évacuer le véhicule et ont commencé à lui crier dessus.

« Où est le couteau ? Où sont les explosifs ? », ont-ils aboyé. Prise de panique, elle leur a expliqué que c’était juste un téléphone.

Trois semaines plus tard, Igbaria a raconté son expérience, en hébreu, devant environ 50 personnes rassemblées dans la galerie d’art Umm al-Fahm. Le public comprenait des dirigeants communautaires juifs et musulmans, des militants, des imams, des rabbins et des politiciens locaux.

Les dirigeants communautaires juifs et musulmans, y compris les imams et les rabbins, ainsi que l'adjoint au maire de Umm al-Fahm, Bilal Dahar et le député Yousef Jabarin (Liste arabe unie), lors d'un rassemblement dans la galerie d'art Umm al-Fahm pour la réunion de Tag Meir (Crédit : Yossi Zamir / Tag Meir)

Les dirigeants communautaires juifs et musulmans, y compris les imams et les rabbins, ainsi que l’adjoint au maire de Umm al-Fahm, Bilal Dahar et le député Yousef Jabarin (Liste arabe unie), lors d’un rassemblement dans la galerie d’art Umm al-Fahm pour la réunion de Tag Meir (Crédit : Yossi Zamir / Tag Meir)

Igbaria a raconté son histoire en préambule à la réunion, un dialogue informel sur les relations judéo-arabes en Israël organisé par l’organisation anti-racisme Tag Meir. L’expérience d’Igbaria, qui a été considérée comme une suspecte, n’est pas unique, selon des militants. Ils soulignent la méfiance entourant les relations entre Arabes et Juifs en Israël. Les participants à la réunion ont vu dans la présence d’Igbaria une possibilité de tenter de réparer certains des dégâts causés par au moins l’un de ces incidents.

« Je pense que ce genre de racisme se produit tous les jours, mais vous n’entendez rien à ce sujet », a déclaré le fondateur de Tag Meir, Gadi Gvaryahu, au Times of Israël.

Igbaria a précisé que c’était la première fois qu’elle se retrouvait dans ce type de situation. Elle a cependant souligné que le chauffeur du bus lui a expliqué plus tard que sur cette ligne en particulier, la 870 d’Egged d’Afula à Beer Sheva, il avait vu de nombreuses femmes arabes accusées d’être des terroristes, et qu’il a dû plusieurs fois attendre que la police vienne vérifier la véracité de ces accusations.

Igbaria a ajouté qu’elle a été autorisée à descendre du bus après que la police n’a trouvé rien sur elle. Ils ont ensuite fouillé sa valise et là aussi n’ont trouvé rien de suspect.

« Ils n’ont rien trouvé à l’exception de nourriture et de vêtements », a-t-elle indiqué, les larmes recommençant encore à couler sur ses joues alors qu’elle racontait son histoire à la foule.

Il a fallu une demi-heure, a-t-elle expliqué, avant que la police n’autorise les autres et elle-même à remonter dans le bus, qui a repris son trajet vers Beer Sheva.

La police est partie sans aucun mot d’excuse ou sympathique pour apaiser la jeune étudiante apeurée, a-t-elle déploré. Mais, a ajouté Igbaria, ce qui l’a vraiment choquée, c’est que pas un des passagers du bus ne s’est excusé de ce qui lui était arrivé. Aucun d’entre-eux n’a montré de signes de sympathie.

« J’avais le sentiment d’être un animal. J’avais l’impression que je n’arriverais pas à Beer Sheva parce que j’allais mourir », a-t-elle ensuite confié au Times of Israël.

Des passagers montant au bord d'un bus Egged à Jérusalem. Illustration. (Crédit : Nati Shohat / Flash90)

Des passagers montant au bord d’un bus Egged à Jérusalem. Illustration. (Crédit : Nati Shohat / Flash90)

Quand elle est finalement arrivée dans sa chambre ce soir-là, elle a expliqué qu’elle avait été surprise que ses deux camarades de chambre juives aient elles aussi été indifférentes à son histoire. Tout comme les passagers dans son autobus.

« Je suis partie de l’appartement. J’ai pris toutes mes affaires et maintenant je vis seule. Après cet incident, je ne voulais plus parler avec des Juifs. Je ne voulais plus interagir avec eux, ni leur demander quoi que ce soit », a-t-elle décrit.

Mais ces sentiments ont changé mardi soir, a poursuivi Igbaria, quand l’un après l’autre, des Israéliens juifs présents dans le public ont commencé à lui présenter des excuses, remplissant le trou béant laissé par la police et les autres passagers.

Le premier à présenter des excuses, c’était Gvaryahu.

« Nous ne sommes pas la police israélienne, mais nous sommes venus vous dire que nous sommes désolés, a-t-il déclaré. Nous sommes gênés. »

Il a ensuite présenté à Igbaria un bouquet de fleurs.

Plusieurs autres personnes qui se sont adressées au groupe ce soir-là ont également présenté des excuses à Igbaria. Certains ont expliqué que la peur de l’inconnu était ce qui a motivé le passager à appeler la police et que cette peur était au cœur des frictions entre Juifs et Arabes en Israël.

Les relations entre Arabes et Juifs en Israël sont tendues depuis la fondation du pays en 1948. Les deux sociétés restent généralement déconnectées l’une de l’autre. Les Arabes israéliens se plaignent souvent d’être traités comme des citoyens de seconde zone par l’Etat juif. Gvaryahu a souligné que les Juifs religieux sont également la cible de crimes de haine dans les régions à majorité arabe, comme à Jérusalem Est.

Forces de sécurité israéliennes sur le site d'une attaque à la voiture bélier près de Beit Anoun, en Cisjordanie, le 18 juillet 2017. (Crédit : Wisam Hashlamoun/Flash90)

Forces de sécurité israéliennes sur le site d’une attaque à la voiture bélier près de Beit Anoun, en Cisjordanie, le 18 juillet 2017. (Crédit : Wisam Hashlamoun/Flash90)

Israël se défend en expliquant qu’il étend chaque droit aux citoyens arabes, mais qu’il doit également traiter les problèmes de sécurité qui sont légitimes, après avoir constamment dû gérer des attaques terroristes. Depuis octobre 2015, des centaines de Palestiniens ont mené ou tenté de mener des attaques contre des Israéliens, tuant des dizaines de personnes. Mais seulement deux de ces attaques ont été menées par des Arabes israéliens, les auteurs des autres étant des Palestiniens de Cisjordanie ou de Jérusalem Est.

Malgré la récente accalmie des violences, la vague de terreur rend encore de nombreux Israéliens nerveux, ce qui a entraîné une plus grande méfiance mutuelle entre les Juifs et les Arabes.

Même si elle n’a rien fait de mal, Igbaria craint que l’incident et la couverture médiatique qui en résulte continue à la stigmatiser et a peur d’avoir des difficultés à trouver du travail après son diplôme. C’est pourquoi elle a demandé au Times of Israël de ne pas publier sa photo.

Cependant, elle a souligné que la foule d’Umm al-Fahm lui « a donné de la force. »

Orabe Igbaria (Crédit : Dov Lieber / Times of Israel)

Orabe Igbaria (Crédit : Dov Lieber / Times of Israel)

L’incident a traumatisé non seulement la jeune femme, mais aussi sa famille, qui était sur place pour la voir recevoir le bouquet de fleurs. Son père Orabe Igbaria a dit au Times of Israël qu’il avait reçu un appel de sa fille pendant l’incident, alors qu’il était encore à son travail de nuit dans le kibboutz Ein Shemer.

« Pendant une semaine, je n’ai pas mangé ni dormi. Ni le jour ni la nuit. Je n’arrêtais pas d’imaginer ce qui aurait pu se passer si cela s’était passé devant moi », a-t-il déclaré.

« Après cet incident, Mervat m’appelait quatre fois par jour pour que je puisse la calmer au téléphone », a poursuivi le père.

Pourtant, la nuit de l’incident, c’était le père qui avait besoin d’être calmé au téléphone.

« Le chauffeur a pris le téléphone de ma fille. Il m’a calmé. Il m’a dit : ‘je ne laisserai pas votre fille. Je vais attendre jusqu’à ce qu’ils la laissent partir’ », a-t-il expliqué.

Le conducteur de l’autobus, dont l’identité est inconnue, a été le véritable le héros de cette histoire ce soir-là, selon les Igbaria.

Mervat a décrit comment il a refusé de descendre du bus et de la laisser seule lorsque la police a ordonné à tous les passagers de descendre du bus. Elle a expliqué qu’il a exhorté la police à la traiter avec gentillesse et qu’il a été expulsé du bus par les officiers.

Et lorsque la police a dit au conducteur de reprendre la route avec les passagers pendant qu’ils interrogeaient Mervat, il a refusé de partir sans elle.

Lorsqu’on lui a demandé ce qu’il ressentait en voyant des inconnus s’excuser auprès de sa fille, le père de Mervat a répondu : « c’est comme s’ils m’avaient sauvé. J’ai eu l’impression que nous étions une famille. »

Les participants de la réunion Tag Meir dans la galerie d'art Umm al-Fahm (Crédit : Yossi Zamir / Tag Meir)

Les participants de la réunion Tag Meir dans la galerie d’art Umm al-Fahm (Crédit : Yossi Zamir / Tag Meir)

Interrogé au sujet de l’incident, la police a déclaré au quotidien Haaretz qu’il s’agissait d’une intervention de routine. « À la suite d’un rapport reçu par un agent de sécurité Egged sur une femme suspecte dans un autobus appartenant à l’entreprise, des policiers sont arrivés sur les lieux pour examiner la suspecte, comme d’habitude. Après une brève inspection et un interrogatoire de la passagère, le bus a pu repartir et a continué son voyage. »

« La police israélienne continuera d’agir afin d’assurer la sécurité de tous les citoyens de l’Etat d’Israël, partout et en tout temps », a ajouté le communiqué.

Cependant, même si la police dit avoir reçu un appel d’un agent de sécurité Egged, la compagnie de bus a démenti cette affirmation et a déclaré à Haaretz que « l’affaire n’est pas connue et n’a pas été traitée par des agents de sécurité Egged. Cet incident n’est pas connu par le système de sécurité de l’entreprise. »