J’ai connu Ashraf pendant 14 ans. Quand j’ai commencé à travailler comme reporter sur les questions arabes, il m’accompagnait dans mes voyages à Gaza jusqu’en 2007, si je ne me trompe pas, quand les journalistes Israéliens ont été interdits d’entrer dans la bande de Gaza par crainte pour leur sécurité.

Pourtant, pendant ces sept années, nous avons réussi à accumuler un bon nombre d’expériences ensemble. Il y avait des cas où ma vie était en danger, et Ashraf a toujours su comment me ramener sauf, et des expériences plus légères, des visites dans sa famille à Beit Hanoun, les diners d’Iftar et d’autres. Ces dernières années, nous sommes restés en contact et il m’a dit que sa famille avait fui leur ville près de la frontière israélienne de peur d’être frappé et, comme des milliers d’autres, avait déménagé dans un autre quartier plus au cœur de la bande de Gaza.

Samedi, plusieurs heures après le début de la trêve humanitaire, j’espérais qu’il ne m’appelle pas. D’une certaine manière, je savais que s’il appelait pendant ces heures, cela voudrait dire qu’il était arrivé quelque chose à la maison. Et l’appel est venu.

« La maison est foutue » a-t-il dit. « Ma maison est foutue ainsi que celle de ma sœur qui était juste à coté. Ils l’ont détruite complètement. Complètement ».

J’ai entendu la peine dans sa voix et je n’ai pas su quoi dire, comment le consoler. « Où vais-je revenir ? Je n’ai aucune idée de quoi faire maintenant. Nous sommes ici dans la maison d’amis et je n’ai nulle part où retourner. Tout ce qui était dans ma maison n’est plus là : les meubles, la chambre, les souvenirs, les jouets des enfants. Tu comprends ? C’est tout en ruines. Je n’ai rien à faire là. Je suis dans la rue ».

« Il y a dix jours, l’armée israélienne nous a dit de partir pour Gaza City. J’ai entendu le message, pris ma femme et neuf enfants et suis allé dans une école de l’UNRWA. La famille entière, soixante personnes en tout. Mes parents, moi-même, ma sœur, mes frères, leurs enfants avec leurs petits-enfants et mes enfants avec mes petits-enfants. A l’école de l’UNRWA, nous sommes restés pendant 3 jours mais l’agence n’avait rien à nous donner. J’ai donc pris la direction du sud. Pendant 10 jours, j’étais loin de la maison. La nuit dernière, j’ai entendu que l’armée avait frappé fort la zone de la famille Al-Masri dans les bombardements. Aujourd’hui ils ont dit qu’il y avait une trêve. Je suis donc sorti et j’ai vu tout détruit. Plus rien. Les trois histoires toutes parties. On aurait dit que la maison avait été frappée dans un bombardement et qu’un bulldozer était venu et avait fini le travail. Toutes nos affaires étaient là. Pourquoi ont-ils détruit ma maison ? Lors de la première guerre (opération Plomb durci en 2009) et la deuxième (opération Pilier de Défense en 2012) nous avons quitté la maison mais personne n’est venu tirer d’à côté de nos maisons car ils savaient qu’il ne fallait pas nous embêter. Si quelqu’un l’a fait cette fois-ci, pourquoi serais-je puni ? C’est la faute d’Israël. De personne d’autre ».

« Je n’ai pas la possibilité de louer une maison maintenant. Je ne peux ni en acheter une, ni en louer. Nous n’avons pas d’argent pour manger. Nous sommes des gens pacifistes, nous n’avons jamais eu de problèmes. J’ai travaillé avec des Israéliens et des journalistes étrangers pendant des années. Tu me connais, tu es venu chez nous. Pourquoi ont-ils détruit notre maison ? »

Dahiyeh à Gaza

Et en effet, les photos qui nous sont parvenues samedi de Chajaya, Beit Hanoun, et le reste des autres localités ont confirmé ce que nous savions déjà : les civils Palestiniens payent le plus lourd prix durant l’aventure dans laquelle le Hamas a choisi d’embarquer. Des quartiers entiers ont été détruits, des dizaines de corps ont été découverts sous les ruines, et des dizaines de milliers de familles se sont retrouvées sans maison, sans abri.

Cela ressemble à un tremblement de terre. Les habitants, autant stupéfaits par l’horreur que les journalistes qui ont atteint la zone, tentent de digérer, de comprendre, de voir ce qu’il faut faire maintenant.

Si Israël voulait créer « l’effet Dahiyeh » sur le modèle de l’attentat contre le bastion du Hezbollah au Liban en 2006, alors c’est réussi, peut-être même mieux que prévu. Le problème c’est que la dissuasion est fluide, abstraite. A un certain moment, si tu attaques l’ennemi trop fort, il peut devenir indifférent à la souffrance, et pourrait uniquement développer une haine plus profonde et un désir de vengeance.

Avec près de 1100 morts et 5700 blessés, selon le ministère de la santé du Hamas, le pallier a été franchi dans les consciences des Gazaouis.

La population de Gaza (une grande proportion de laquelle, ce doit être dit, soutient le Hamas) maudit le jour où l’escalade a commencé. Il est possible que la destruction de masse conduise le Hamas à réfléchir à deux fois avant d’embarquer dans un nouveau conflit armé contre Israël à Gaza. Mais l’ampleur des dégâts pourrait mener à une pression du public sur le Hamas pour ne plus combattre jusqu’à ce qu’il reçoive quelque chose de tangible en échange.

Le Hamas semble moins concerné qu’Israël par la souffrance des populations à Gaza. Le chef de la branche politique du mouvement, Khaled Meshaal, qui vit au Qatar dans un grand hôtel, prêche de son lointain perchoir que l’aile militaire, et la population de Gaza, doivent continuer à se battre.

Il est allé plus loin et dit qu’il était prêt à mourir pour s’assurer que l’occupation de Gaza cesse – facile à dire quand tu es loin des obus israéliens et du danger, et près du minibar et du narguilé. Il doit y avoir une raison, semble-t-il, pour que Meshaal ait choisi de ne pas rester à Gaza après sa visite en décembre 2012.

A Gaza, l’organisation n’a pas l’air si bonne. Mardi dernier, selon des sources palestiniennes et arabes, la direction du Hamas a accepté un cessez-le-feu selon les paramètres américains. Celui qui a retardé la réponse de l’organisation pour finalement la transformer en refus c’est Meshaal.

Il s’avère que des responsables importants du Hamas dans la bande de Gaza savaient que le discours de Meshaal de mercredi serait extrême et rejetterait l’offre de Kerry pour un cessez-le-feu de sept jours. Dans leur désespoir (et possiblement à cause de raisons techniques non-liées aux déclarations de Meshaal), ils se sont tournés vers un membre bien connu du Hamas qui a tenté de convaincre Meshaal de ne pas être trop zélé. Cela n’a pas marché non plus.

Les personnes qui ont été en contact avec Meshaal la semaine dernière ont raconté l’histoire triste d’un leader corrompu et hédoniste qui pousse son peuple à ne pas accepter un cessez-le-feu, tout cela avec le soutien et l’encouragement du Qatar.

Jusque là, on avait l’impression que le problème était l’aile militaire qui ne voulait pas accepter de cessez-le-feu. Or selon des sources palestiniennes et arabes, c’est Meshaal, ou « Abou Al-Walid », avec les Qataris, qui ont empêché la fin des combats.