La saga du trésor des œuvres d’art accumulées sous le régime nazi par le fils du marchand d’art Hildebrand Gurlitt a connu un nouveau développement cette semaine, avec la découverte d’une troisième maison dans un village de Styrie, en Autriche, qui pourrait abriter de nouveaux tableaux.

L’emplacement de la troisième maison à Bad Aussee, près des mines de sel où la grande majorité des œuvres d’art volées par les nazis avaient été entreposées, était inconnu jusqu’à présent, car elle était aux mains du cousin de Hildrebrand, Wolfgang, qui a lui aussi amassé des tableaux pour les nazis.

Le jour même où l’emplacement a été révélé, des responsables autrichiens ont admis qu’ils avaient apparemment « manqué » 180 tableaux supplémentaires dans une résidence précédemment découverte.

Ces nouvelles œuvres ont été trouvées dans la maison du fils de Hildebrand, Cornelius Gurlitt, à Salzbourg.

Gurlitt a affirmé avoir hérité de son père, à qui Hitler avait ordonné d’acheter et de revendre des œuvres d’« art dégénéré » pour financer les activités des nazis pendant la Seconde Guerre mondiale.

La maison de Salzbourg avait déjà été fouillée, mais les responsables ont soutenu que les nouvelles œuvres se trouvaient dans une partie de la demeure qui n’était « pas accessible auparavant » – en dépit du fait que la maison ne contienne que deux chambres et fasse à peine 100 mètres carrés.

Selon les mêmes responsables, d’autres œuvres d’art pourraient prochainement être découvertes.

Cornelius Gurlitt a éveillé les soupçons en 2010 quand des agents de douane l’ont arrêté dans un train en provenance de Suisse avec 9 000 euros en liquide en sa possession.

Si le montant était inférieur à la limite légale de 10 000 euros, il était suffisamment élevé pour intéresser les inspecteurs des impôts.

Mais des mesures n’ont été prises qu’après la vente par Gurlitt du tableau de Max Backmann « Le dompteur de lion », connu pour son origine douteuse.

Le dompteur de lion, de Max Backmann (Crédit : Wikimedia commons)

Le dompteur de lion, de Max Backmann (Crédit : Wikimedia commons)

Lors de la fouille de l’appartement munichois de Gurlitt en février 2012, pour des soupçons d’évasion fiscale, les autorités ont découvert l’immense collection d’art, évaluée par certains experts à plus d’un milliard d’euros, mais elles ont décidé de garder le secret tout en enquêtant sur ses origines.

Ce choix a provoqué une vague d’indignation à l’échelle internationale, quand l’information a fuité dans le magazine allemand Focus.

Au cours de l’enquête, il a été révélé que Gurlitt possédait une seconde propriété à Salzbourg, à l’ouest de l’Autriche.

Soixante œuvres d’art y ont été récupérées. Mais il en manquait 180, qui viendraient donc d’être retrouvées.

Parmi les œuvres découvertes, figurent une peinture à l’huile du Tower Bridge de Londres par Claude Monet datant de 1903, une sculpture en bronze d’Auguste Renoir ainsi que des dessins de Gauguin, Cézanne et Picasso.

Les enquêteurs ont indiqué que ces tableaux pourraient avoir été possédés par le grand-père de Gurlitt, Louis et que, contrairement à d’autres pièces de sa collection, ils ne feraient pas partie des œuvres volées par les nazis ou leurs agents « juifs » Wolfgang et Hildebrand.

Si c’est le cas, la famille Gurlitt pourrait les conserver.

Jusqu’à présent, le fait que le cousin de Hildebrand, Wolfgang, ait lui aussi été au service de Hitler pour acquérir des œuvres d’art, avait suscité peu d’intérêt.

Personne ne s’était demandé pourquoi un homme d’ascendance juive (Hildebrand et Wolfgang avaient un grand-père juif) avait choisi d’acheter une propriété à Bad Aussee, le lieu qu’Hitler avait choisi pour entreposer les œuvres d’art volées.

Les nazis avaient choisi cet emplacement, où se situent des mines de sel, en raison de l’air sec et du fait que l’endroit, protégé par des milliers de tonnes de roche solide, est à l’abri des bombes.

Selon les documents qui ont survécu à la guerre, Wolfgang et Hildebrand ont activement collaboré avec les nazis dès le début des années 1930.

Lors du débarquement allié, ils ont prétendu que leurs collections avaient été détruites et qu’ils étaient, eux aussi, des victimes.

La maison de Cornelius Gurlitt à Salzbourg, en Autriche, le 18 novembre 2013  (Crédit : AFP/Archives Wildbild)

La maison de Cornelius Gurlitt à Salzbourg, en Autriche, le 18 novembre 2013 (Crédit : AFP/Archives Wildbild)

À l’époque, les deux hommes n’ont visiblement pas été interrogés en détail sur la manière dont ils avaient pu échapper aux dénonciations sous le régime nazi tout en ayant des origines juives.

Mais les liens entre les cousins et les nazis étaient alors inconnus.
Dans un pamphlet publié lors de l’exposition d’« art dégénéré » de 1937, le ministre allemand des l’Éducation et des Sciences Bernhard Rust décréta que le « dadaïsme, le futurisme, le cubisme et les autres –ismes sont la fleur empoisonnée d’une plante parasite juive, qui pousse sur le sol allemand. »

S’il considérait l’art moderne comme dégénéré, le ministre du Reich à l’Éducation du peuple et à la Propagande Joseph Goebbels y voyait également une opportunité « de faire un peu d’argent à partir de ces déchets », en vendant les œuvres à des acheteurs étrangers.

Et pour ce faire, il avait besoin d’agents.

Lorsque Goebbels forma la Commission pour l’Exploitation des oeuvres d’art dégénérées, Hildebrand y siégea en qualité d’expert et grâce à ses liens avec la communauté juive et ses contacts dans le monde de l’art en dehors de l’Allemagne.

Hildebrand fut consacré comme victime des nazis et élu directeur du Kunstverein, un musée de Düsseldorf

Le travail de la commission était de vendre les œuvres d’art à l’étranger.

Wolfgang, propriétaire de la maison de Bad Aussee, se révéla être un partenaire idéal.

Les deux cousins furent autorisés à acheter eux-mêmes des œuvres  d’« art dégénéré » tant qu’ils les payaient en devises étrangères.

Ils profitèrent de l’opportunité, en acquérant des œuvres à prix cassés de Juifs fuyant le pays ou ayant besoin de payer la terrible taxe sur la fuite des capitaux (Reichsfluchtsteur) et, plus tard, l’impôt sur le capital juif (Judenvermögenabgabe).

Après la guerre, Hildebrand prétendit avoir été victime des nazis et assura avoir fait ce qu’il avait pu pour sauver les œuvres d’art qui auraient autrement été brûlées par les SS.

Il affirma également n’avoir jamais acheté de tableau qui ne lui ait été offert volontairement.

En réalité, il avait menti en disant que sa collection avait été détruite à Dresde alors qu’une très grande partie avait été cachée ailleurs.

Hildebrand fut consacré comme victime des nazis et élu directeur du Kunstverein, un musée de Düsseldorf. Il mourut en 1956 dans un accident de voiture.

Son fils Cornelius a entre-temps été déclaré inapte à gérer ses affaires en raison de son âge avancé et de son infirmité.

Il est actuellement soigné dans une clinique privée.