Leçon d’optimisme d’un survivant de l’attentat de Copenhague
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Interview'Cela rend fou, car on ne peut pas faire son deuil'

Leçon d’optimisme d’un survivant de l’attentat de Copenhague

"Ce livre est une sorte de 'techouva', un retour sur ma vie," confie François Zimeray, ancien ambassadeur des Droits de l'Homme, qui aurait été jugé trop pro-israélien

Journaliste Société-Reportage

François Zimeray, actuel ambassadeur de France au Danemark (Crédit : autorisation)
François Zimeray, actuel ambassadeur de France au Danemark (Crédit : autorisation)

Chez François Zimeray, le besoin de faire le point est intervenu le 14 février 2015, quelques jours après les attentats contre Charlie hebdo. Alors qu’il s’apprête à prendre la parole lors d’une conférence sur la liberté d’expression à Copenhague, le centre culturel est pris pour cible. Omar Al Hussein, un terroriste affilié à Daesh, tue deux personnes. Il sera abattu le lendemain.

Si François Zimmeray est sorti indemne de l’attaque, il en reste profondément bouleversé, conscient désormais de la brièveté de la vie, explique-t-il.

Lui qui a été le témoin de plus d’une centaine de conflits, en tant qu’ambassadeur des Droits de l’Homme de 2008 à 2013, a senti le besoin de coucher par écrit les fruits de son expérience dans J’ai vu partout le même visage, Un ambassadeur face à la barbarie du monde.

Times of Israel : Quel est l’objet de votre ouvrage J’ai vu partout le même visage ? Une biographie, un recueil de souvenirs ? Il n’est pas si facile d’en discerner l’objet. 

François Zimeray : Il y a un joli mot dans la tradition juive qui s’appelle la téchouva. Il s’agit d’un retour. Au fond, c’est un petit peu cela ce livre.

A un moment de ma vie, j’ai souhaité revenir sur les moments structurants que j’ai connus. Je n’ai jamais eu de plan de carrière, je n’ai jamais vu ma vie qui se profilait devant moi. Je l’ai toujours vécue, mais je n’en ai compris le sens que ‘dans le rétroviseur’.

Et je crois que les hommes sont souvent surpris par l’avancée du temps qui passe.

« Quand on a le sentiment que la mort est acquise, qu’elle est là, que ce n’est plus qu’une question de secondes, c’est un sentiment qui ensuite ne vous quitte plus »

François Zimeray

Moi j’ai senti la brièveté de la vie, et le besoin d’écrire après avoir survécu à un attentat au centre culturel de Copenhague, juste après l’attentat de Charlie Hebdo.

Il y a eu une sorte de réplique ici au Danemark. Je venais de prendre la parole dans un petit centre culturel avec des caricaturistes et des défenseurs des Droits de l’Homme, lorsque nous avons été la cible d’une fusillade. J’ai eu beaucoup de chances, j’ai cru mourir. Et j’aurais pu perdre la vie à ce moment.

J’ai pensé aux épreuves qu’ont traversées les membres de Charlie, nombre d’Israéliens et de victimes du terrorisme à travers le monde. J’ai pensé que mon heure était venue aussi. Quand on a le sentiment que la mort est acquise, qu’elle est là, que ce n’est plus qu’une question de secondes, c’est un sentiment qui ensuite ne vous quitte plus.

Ce livre est donc l’occasion de revenir sur votre vie ? Il semble également avoir une portée plus politique…

J’ai eu envie de revenir sur plusieurs choses, j’évoque aussi mes voyages en Israël et dans la région et le combat que j’avais porté pour qu’on se comprenne mieux entre Israéliens, Européens et Arabes. Et puis surtout, je voulais raconter ce que j’avais vu et ressenti au fil de plus de 100 missions dans le monde comme ambassadeur français des Droits de l’Homme.

Je me suis rendu dans des zones de conflits, de post-conflits, j’ai rencontré des victimes de violations des Droits de l’homme, j’ai rencontré aussi des auteurs de crimes qui violaient eux-mêmes les droits fondamentaux, des représentants de régimes dictatoriaux.

C’est une expérience très riche de pouvoir dialoguer avec des représentants des deux côtés pendant des années. Et cela peut être utile aux Israéliens. Le premier sentiment que j’ai voulu transmettre, et c’est le titre de mon livre, est : ‘j’ai vu partout le même visage’.

Vous faîtes ici référence au visage des victimes. Avez-vous développé ce que certains appellent la diplomatie des victimes ?

Quand je pense à toutes les personnes que j’ai vues, en Colombie, en Tchétchénie, au Tchad, au Rwanda, en Irak, en Birmanie je me rappelle une chose semblable.

Il y a un crime, parmi toute la panoplie des violations des droits de l’Homme, qui s’appelle les disparitions forcées. C’est quand on enlève un opposant et qu’on le fait disparaître et qu’on ne retrouve pas de corps. La famille ne peut même pas porter plainte, porter plainte pour quoi ? Il n’a pas de preuves de meurtres, ni de tortures. Alors on s’accroche à une hypothétique survivance…

Bernard Cazeneuve et François Zimeray à Copenhague au lendemain des attaques terroristes (Crédit : AFP)

C’est ce qu’il s’est passé en Algérie. Et cela rend fous les proches.

Vous savez comment on appelle les mamans des disparus en Argentine : ‘les folles de la place de mai’. Cela rend fou, car on ne peut pas faire son deuil. Les disparus deviennent des sortes de fantômes dont on hésite à évoquer le nom.

Cela a aussi des effets économiques, puisque ces épouses, en Irak par exemple, dont les maris ont disparu ne pouvaient pas avoir le droit à leur pension de veuves, puisqu’elles n’avaient aucune preuve de leur disparition.

« C’était dans les années où les bombes explosaient en Israël, mais où on ne peut pas dire que la compassion allait vers Israël »

François Zimeray

Et quand je repense à toutes ces victimes, c’est comme si je voyais une seule personne, comme si je voyais le même visage. Parce que ce ne sont pas les droits de l’Homme, comme un concept, qui sont universels.

C’est l’homme qui est universel. C’est sa souffrance qui est universelle.

J’ai vu un jour au Parlement européen [Zimeray a été élu député européen en 1999 sur la liste de François Hollande. Il était alors membre de la commission des Affaires étrangères et de la Défense] un père israélien venu raconter son expérience.

Je n’oublierai jamais ce jour : il caressait la photo de ses enfants et de sa femme qui avaient été tués de façon absolument atroce. Il était complètement ailleurs. C’était dans les années où les bombes explosaient en Israël, mais où on ne peut pas dire que la compassion allait vers Israël, on s’en souvient.

Hélène le Gal (Crédit : capture d’écran YouTube)

Ce geste, de caresser du bout des doigts le visage d’un disparu sur une photo, je l’ai revu en Algérie, je l’ai revu en Colombie, en Tchétchénie, au Liban.

Si vous avez vu des conflits, des morts et des survivants vous avez également été témoin de réconciliations inattendues entre belligérants…

C’est le deuxième message : la réconciliation est toujours possible. C’est le message de la France et de l’Allemagne. C’est aussi l’histoire qui vient de se produire sous nos yeux en Colombie, avec la fin d’un conflit qui durait depuis des décennies, avec un degré de cruauté rarement égalé.

« La réconciliation est toujours possible, il faut la vouloir et y croire »

François Zimeray

La réconciliation est toujours possible, il faut la vouloir et y croire. C’est un message que je veux apporter aux belligérants.

Israël connaît un conflit continu, avec une intensité variable, depuis sa création. Venez-vous en Israël avec le même optimisme ?

Tout d’abord, je dois préciser que je viens en Israël comme auteur. L’ambassadrice [Hélène Le Gal] fait ici un travail remarquable, et connait sans doute bien mieux ces problématiques.

Cependant, je suis souvent frappé, lorsque je parle à des Israéliens qui me disent : ‘le monde ne nous comprend pas, le monde ne nous aime pas et on n’y changera jamais rien’. ‘Le monde ne nous comprend pas’ : je dois dire ce n’est pas faux.

J’ai été souvent au Conseil des Droits de l’Homme, et j’ai représenté avec l’ambassadeur Mattei la France à Durban II : nous nous sommes levés quand Ahmadinejad a commencé à délirer [en accusant les Européens d’avoir envoyé les Juifs en Palestine après la Seconde Guerre mondiale pour y bâtir ‘un gouvernement raciste’ Ndlr] et nous avons été suivis par beaucoup de délégations.

« Parler d’anti-sionisme c’était impensable, il y 10 ans au PS. Et j’en ai payé le prix »

François Zimeray

Je ne peux pas nier que le monde ne comprend pas Israël. A propos de l’affirmation ‘Le monde ne nous aime pas’ : cela n’a pas toujours été vrai. Israël a été pendant des années un des pays les plus populaires de la planète.

Et ici, au Danemark je rencontre tous les jours des politiciens d’une certaines génération, non-juifs, qui sont tous allés en kibboutz. Et quand on me dit, ‘on n’y changera rien’, là ce n’est pas vrai, quand en face on me dit ‘il n’y a pas d’interlocuteur’, je réponds ‘n’acceptez pas la fatalité’.

L’officialisation de rapports entre Israël et l’Arabie saoudite pourrait-elle être le prélude de la sortie de la diabolisation d’Israël ?

J’ai beaucoup parcouru le monde arabe lors des Printemps arabes. J’ai vu toute une génération de gens qui ne voulaient plus de propagande anti-israélienne, antisémite, ou anti-sioniste et qui avait bien compris que c’était un dérivatif, certes profondément culturel, mais absolument entretenu par des régimes pour détourner la colère des peuples.

Un homme accroupi près des fleurs déposées en l’honneur des victimes de l’attaque du centre culturel Kruttoende à Copenhague au Danemark le 15 février 2015 (Crédit : AFP PHOTO / CLAUS BJORN LARSEN)

Donc, il y a une partie du monde qui peut l’entendre, que confronter à d’autres défis, le regard devient différent. Il y a une partie du monde qui peut entendre cela et accepter plus de nuances. Regardez, aujourd’hui en France, on peut dire, et on a raison de dire que l’anti-sionisme se compose à 99 % d’antisémitisme.

C’était impensable, il y 10 ans, dans ma famille politique. Et j’en ai payé le prix.

Vous faîtes référence à votre non-investiture pour les élections européennes sous la bannière du PS ?

Evidemment. A l’époque, si vous disiez cela, vous blasphémiez. Et aujourd’hui, cela fait partie du débat public, tout le monde n’est pas d’accord, mais c’est une parole audible. [EN 2004, le PS lui refuse une nouvelle investiture pour les européennes. Zimeray aurait été jugé trop pro-israélien, malgré des prises de positions sur le conflit israelo-palestinien équilibrées : il avait notamment qualifié d’hooliganisme intellectuel le fait de n’être que pro-israélien ou uniquement pro-palestinien].

Le rapprochement actuel d’Israël avec l’Arabie saoudite face à l’adversaire commun iranien vous semble-t-il de bon augure ?

Je pense que d’une façon générale, si demain, il y avait une paix entre Israéliens et Palestiniens, les choses iront assez vite.

De très nombreux régimes arabes n’ont pas d’autre désir que de normaliser la relation avec Israël, et pour ceux qui sont déjà en paix avec Israël de passer d’une paix froide à une paix chaude et collaborative.

Cela je l’ai vu sur le terrain, pas en lisant des communiqués de chancellerie gorgés de langue de bois, mais en parlant avec les gens. Pas tous, bien sur je ne suis pas naïf, je sais que l’antisémitisme est un ciment, et les ravages qu’il fait. Mais il y a une disponibilité de la classe politique arabe pour aller au-delà.

Vous avez évoqué au début de notre entretien le mot de téchouva, un concept au centre de l’identité juive. Voyez-vous un conflit entre cette identité et l’universalisme, qui est au centre de vos préoccupations ?

Non. Je ne vois pas de conflit, au contraire.

C’est dans les racines qui sont les miennes que je puise beaucoup de cet universalisme. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que beaucoup de juifs se sont reconnus dans les idéaux français universalistes.

Un exemple, un seul : René Cassin, qui a présidé l’Alliance israélite universelle, qui a été un grand sioniste et l’homme de la déclaration universelle des Droits de l’Homme. Et donc ce n’est pas un hasard, une coïncidence, c’est une cohérence.

Gerard Filoche, en septembre 2016 (Crédit : AFP / JOEL SAGET)

Le Parti socialiste a décidé d’exclure Gérard Filoche qui a tweeté un photo-montage antisémite. Cela vous semble une mesure à la hauteur de l’enjeu ?

Oui, c’est une réaction nette.

Cela montre que l’on a changé de temps, que l’on est devenu plus sensible à cet antisémitisme qui ne connait pas les frontières de la gauche et de la droite. La réaction me semble très nette.

Aujourd’hui les choses sont nommées alors que c’était un tabou de dire cela à l’époque où je le disais, j’en ai payé le prix.

L’envoyé sera présent le 26 novembre au Campus francophone du Collège académique de Netanya à 20h.

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