D’importants responsables israéliens et des journalistes se retrouvent parfois émerveillés des vagues d’insultes et d’invectives brutales que les officiels égyptiens prononcent quand on leur demande leur opinion sur le Hamas. Récemment, un ancien responsable du Commandement du Sud de l’armée israélienne a dû calmer l’un de ses homologues égyptiens, qui utilisait des termes particulièrement colorés pour exprimer son opinion sur les agents haut placés du Hamas dans la bande de Gaza, regorgeant d’allusions fréquentes à leurs mères.

Les Egyptiens ne se sont jamais donnés la peine de cacher leur aversion pour le Hamas, particulièrement après la prise de pouvoir du président Abdel-Fattah el-Sissi à l’été 2013. L’armée égyptienne a depuis bloqué des centaines de tunnels creusés entre la bande de Gaza et le Sinaï, et mené une guerre totale contre la contrebande organisée entre l’Egypte et Gaza.

Mais dans le nouveau Moyen Orient, tout est possible. Il semble que l’actuelle direction égyptienne, le pire ennemi des Frères musulmans (qui sont illégaux, et dont le Hamas est une filiale), a décidé de changer de comportement envers le Hamas. Cette décision ne provient pas d’une soudaine affection de l’Egypte pour le Hamas, mais plutôt de la haine que le pays porte au groupe terroriste Etat islamique.

Ce changement de direction, déjà visible sur le terrain, préoccupe Israël. Soudainement, les Egyptiens ouvrent le poste-frontière de Rafah, notamment pour l’entrée de marchandises.

La semaine dernière, des membres importants du Hamas ont déclaré que leur ancien Premier ministre, Ismail Haniyeh, le futur chef de la branche politique du groupe, prévoyait de se rendre bientôt au Caire, une décision spectaculairement symbolique.

Ismail Haniyeh, ancien Premier ministre du Hamas, , pendant un rassemblement anti-Israël à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, le 26 février 2016. (Crédit : Saïd Khatib/AFP)

Ismail Haniyeh, ancien Premier ministre du Hamas, , pendant un rassemblement anti-Israël à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, le 26 février 2016. (Crédit : Saïd Khatib/AFP)

Haniyeh, qui ne vit plus à Gaza depuis des mois, a quitté le territoire palestinien avec la permission de l’Egypte, apparemment pour le hajj, le pèlerinage à La Mecque, l’un des principaux devoirs de chaque musulman. Mais beaucoup d’eau a coulé dans Wadi Gaza depuis, et Haniyeh est toujours à l’étranger, en visite dans des pays arabes et des états musulmans non arabes. Osama Hamdan, le responsable du Hamas chargé des relations internationales, a de bonnes raisons de parler dans les médias du rapprochement du Hamas non seulement de l’Egypte, mais aussi de l’Iran.

Haniyeh, qui a gagné des soutiens étrangers pour son élection à la tête de la branche politique du Hamas, a également travaillé au renforcement des relations du Hamas avec différents pays du monde musulman.

Sorties facilitées

Yahya Sinwar (Crédit : capture d'écran)

Yahya Sinwar (Crédit : capture d’écran)

Les Egyptiens ont permis à d’autres responsables du Hamas de quitter Gaza avec Haniyeh, notamment à Rawhi Mushtaha, 57 ans, un agent crucial du Hamas qui est considéré comme l’un des plus proches associés de Yahya Sinwar, l’homme fort du Hamas à Gaza.

Mushtaha, qui a été libéré de prison par Israël en 2011, dans le cadre de l’accord pour la libération du soldat Gilad Shalit, et est considéré comme l’un des responsables qui donnent le ton du Hamas, a beaucoup d’influence sur sa branche militaire.

Il se trouve que Mushtaha a profité de cette opportunité de quitter Gaza non seulement pour des raisons religieuses, mais aussi pour passer du temps avec sa jeune épouse, avec qui il s’est marié après 2011. (Des photographies de lui en visite dans l’un des plus grands centres commerciaux des Emirats arabes unis sont parvenues jusqu’au Times of Israël.)

Rawhi Mushtaha et son épouse aux Emirats arabes unis, fin 2016.

Rawhi Mushtaha et son épouse aux Emirats arabes unis, fin 2016.

Qu’est-ce qui a bien pu entraîner ce changement dans la relation entre le Hamas et Le Caire, cette réconciliation sans précédent ?

Le changement a commencé avec la décision du Hamas de faire la guerre aux groupes salafistes de la bande de Gaza. Du point de vue du Hamas, les salafistes, notamment ceux qui s’identifient à l’Etat islamique, sont devenus une réelle menace, principalement idéologique, mais aussi physique, malgré leur nombre relativement faible à Gaza. (Il y a environ 700 à 800 salafistes dans la bande de Gaza, pour une population d’environ deux millions de personnes.) Les tirs de roquette intermittents des groupes salafistes contre Israël sont un point noir pour le Hamas, principalement en raison de l’intensification de la réponse israélienne ces derniers mois.

Mais la menace la plus importante est interne. Quarante membres du Hamas ont rejoint différents groupes salafistes ces dernières années, et certains d’entre eux ont traversé la frontière pour rejoindre l’affilié de l’Etat islamique en Egypte, le groupe Province du Sinaï. Les commandants de la branche militaire du Hamas fuient peu à peu vers Province du Sinaï, dont certains qui sont considérés comme des experts de leur domaine, comme l’utilisation de roquettes anti-tanks ou d’importants engins explosifs. A ceci, il faut ajouter le meurtre de Palestiniens musulmans chiites par des extrémistes sunnites, ainsi que le souhait de se rapprocher de l’Egypte.

Le Hamas a commencé il y a environ deux mois une opération qui a permis l’arrestation d’environ 200 agents salafistes dans la bande de Gaza. Certains ont été arrêtés pour avoir tiré des roquettes sur Israël, et d’autres pour s’être engagés dans des activités idéologico-religieuses que le Hamas voit comme un défi à son règne. Bien que l’on ne sache pas combien d’entre eux sont toujours en prison, la tendance est évidente.

Inspection des dégâts après l'inondation des tunnels de contrebande du Hamas entre le Sinaï et la bande de Gaza par les forces égyptiennes, à Rafah, le 18 septembre 2015. (Crédit : Abed Rahim Khatib/Flash90)

Inspection des dégâts après l’inondation des tunnels de contrebande du Hamas entre le Sinaï et la bande de Gaza par les forces égyptiennes, à Rafah, le 18 septembre 2015. (Crédit : Abed Rahim Khatib/Flash90)

Puisque les premiers à être arrêtés étaient des agents salafistes sans lien avec Province du Sinaï, leurs arrestations n’ont pas entraîné de frictions avec les voisins de l’autre côté de la frontière. Mais quand le Hamas a récemment arrêté des membres de Liwa al-Tawheed, considéré comme très proche de l’Etat islamique, une crise a soudainement surgi.

L’un des responsables de Province du Sinaï a déclaré que le Hamas était « infidèle », et les commandants du groupe ont ordonné aux contrebandiers du secteur de Rafah d’arrêter de faire entrer des marchandises, principalement des matériaux utilisés par l’industrie militaire du Hamas, dans la bande de Gaza.

Bien que le nombre de tunnels du secteur de Rafah ait d’abord été faible, l’Etat islamique a continué à fournir au Hamas ces dernières années un montant important de matériels à double usage, comme des câbles d’acier, des perceuses, des pompes, et des électrodes, des objets qu’Israël ne laisse pas passer par le poste-frontière de Keren Shalom.

Mais il y a quelques semaines, les agents de l’Etat islamique ont contacté individuellement les contrebandiers, les prévenant que quiconque permettra l’entrée de marchandises dans Gaza le paiera de sa vie. (L’Etat islamique a également cessé de faire entrer des cigarettes dans Gaza pour des régions religieuses, les extrémistes islamiques affirmant que fumer est interdit.)

Cette mesure de Province du Sinaï a entraîné une réponse punitive du Hamas : il a cessé le transfert d’armes et de munitions de la bande de Gaza vers le Sinaï. De plus, Mohammad Ramilat, l’un des membres les plus importants de Province du Sinaï, qui se trouvait dans la bande de Gaza, a été arrêté il y a deux semaines pour tenter de faire pression sur l’Etat islamique pour qu’il continue la contrebande.

Coopération en cours

Malgré les tensions importantes entre les deux groupes, au moins un aspect de la coopération est toujours d’actualité, bien qu’à un niveau moindre, même en pleine crise : l’entrée des membres blessés de l’Etat islamique dans la bande de Gaza.

L’Etat islamique n’a pas de centre médical dans le Sinaï où il pourrait soigner ses membres blessés pendant les batailles contre l’armée égyptienne. Sa seule possibilité médicale est la bande de Gaza. Et ainsi, bien en dessous de la surface, le Hamas et l’Etat islamique maintiennent leur coopération dans ce domaine, avec le concours de médecins connus dans la bande de Gaza.

Qu’est-ce qui pousse donc l’Egypte vers un dégel de ses relations avec le Hamas ?

D’abord, il faut noter que ces derniers mois, nous avons été témoins d’une crise réelle dans la relation entre l’Egypte et le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas. Les récentes élections à la direction du Fatah pendant le septième congrès du parti, ainsi que l’exclusion de Mohammad Dahlane, allié de l’Egypte, ont mené l’Egypte à s’éloigner du Fatah en général, tout du moins tant qu’Abbas en est responsable.

Le président de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas (à gauche) et le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, en 2014. (Crédit : AFP)

Le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas (à gauche) et le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, en 2014. (Crédit : AFP)

C’est à ce moment que les premières mesures de réconciliation sont devenues manifestes, principalement en ce qui concerne l’ouverture du poste-frontière de Rafah. Pourtant, il est devenu évident récemment qu’il s’agissait de bien plus que d’une tentative de nuire au statut d’Abbas. Il semble que les Egyptiens ont réalisé que la situation de Gaza n’allait pas changer tout de suite, et qu’ils devaient faire avec ce qu’elle était.

En d’autres termes, l’Egypte préfèrerait voir le Hamas combattre Province du Sinaï au lieu de l’aider, travailler à arrêter les attaques terroristes contre les troupes égyptiennes dans le Sinaï (des attaques qui reposent sur un soutien gazaoui), et cesser la propagande contre le président Sissi qui est visible dans toute la bande de Gaza.

Afin de réaliser cela, l’Egypte doit essayer de normaliser ses relations avec le Hamas. Cette normalisation impliquera l’ouverture par l’Egypte du poste-frontière de Rafah plus régulièrement, permettant ainsi le départ et l’entrée des agents du Hamas et des résidents ordinaires, et d’aider les projets civils du Hamas. C’est pour cela que l’Egypte a autorisé l’entrée par Rafah de matériaux de construction, comme du béton. (Sans que cela ne surprenne personne, la branche militaire du Hamas utilise du béton pour construire ses tunnels contre Israël.)

De nouvelles voitures et motos d’Egypte sont entrées dans la bande de Gaza avec le béton. C’est la direction que l’Egypte compte prendre avec le Hamas : normalisation officielle des relations, l’Egypte supervisant l’aspect sécuritaire.

Les responsables du Caire sont au moins en partie conscients des avantages et des inconvénients de cette décision. Il est certain qu’ouvrir plus régulièrement le poste-frontière de Rafah, par exemple, renforcera le Hamas aux dépens d’Abbas et légitimera son règne sur la bande de Gaza. D’autre part, si le Hamas prenait des mesures plus sévères contre l’Etat islamique, cela pourrait entraîner une baisse marquée des attaques terroristes dans la péninsule du Sinaï par le groupe Province du Sinaï.

Les responsables du Hamas réalisent que si l’Egypte permet à des membres haut placés comme Haniyeh et Mushtaha d’être libres de leurs mouvements, l’image internationale du Hamas se renforcera. Plus important peut-être encore dans l’équilibre du pouvoir au sein du Hamas, la direction de Gaza pourrait être capable de reprendre le contrôle de la direction à l’étranger. Et peut-être, simplement peut-être, qu’Haniyeh, Sinwar et Mushtaha seront les vrais dirigeants du Hamas, aux dépens de Khaled Meshaal et de ses camarades du Qatar et de Turquie.