LONDRES – Le 23 mai 1990, Eusébio da Silva Ferreira — encore considéré par de nombreuses personnes comme l’un des plus grands joueurs de football de tous les temps – s’est rendu brièvement dans la section juive du cimetière central de Vienne pour prier sur la tombe de feu Béla Guttmann, Juif hongrois et légende du football, qui y avait été inhumé en 1981.

Eusébio – comme le surnommaient affectueusement ses fans – accompagné des autres joueurs de son équipe portugaise du Benfica se trouvait à Vienne pour y affronter, cette soirée-là, les géants italiens du football de l’AC Milan au stade Prater, en finale de la Coupe d’Europe.

L’ancien joueur du Benfica semblait espérer pouvoir mettre un terme à une série de défaites qui semblait affecter le Benefica depuis presque trois décennies.

Au mois de mai 1962, alors que Guttmann en était le manager, le Benfica avait battu à plates coutures le puissant Real Madrid sur un score de 5 à 3 au Stade olympique d’Amsterdam, rapportant au club une seconde victoire d’affilée en Coupe d’Europe.

Mais le succès stupéfiant du Benfica avait été de courte durée. Et après deux victoires consécutives en coupe d’Europe aux côtés du Benfica, en 1961 et en 1962, Guttmann avait quitté le club lorsque le Conseil d’administration avait rejeté sa demande d’une hausse de salaire.

Cela aurait été à ce moment-là que Guttmann aurait prédit aux financiers du club que le Benfica ne remporterait plus une seule Coupe d’Europe pendant 100 ans.

David Bolchover, auteur du livre en anglais 'The Greatest Comeback.' (Crédit : Daniel Spellar Photography)

David Bolchover, auteur du livre en anglais ‘The Greatest Comeback.’ (Crédit : Daniel Spellar Photography)

Si l’histoire est très probablement une légende urbaine, le Benfica s’est hissé en finale de la Coupe d’Europe à huit reprises depuis 1962 – mais force est de reconnaître qu’il aura perdu chacune de ces rencontres.

Et quelle que soit la réalité de ce mythe sportif, personne ne peut nier que Guttmann était né pour gagner.

Guttmann a enregistré un nombre de réussites dans le football européen qu’aucun autre entraîneur juif n’est jamais parvenu à approcher, avant ou après.

« Je dirais que Guttmann a été le plus grand entraîneur juif et probablement le plus grand Juif de l’histoire du football », affirme l’auteur britannique David Bolchover alors que nous prenons place pour évoquer la nouvelle biographie qu’il a écrite sur Guttmann et qu’il a intitulée « The Greatest Comeback: From Genocide To Football Glory ».

« C’est très difficile de dire le contraire. Aucun autre entraîneur juif n’a remporté la Coupe d’Europe. Et Guttman l’a gagnée deux fois », ajoute-t-il.

Guttmann était un sportif juif typique de son temps, avec un mode de vie itinérant au cours de laquelle il n’a jamais affiché une quelconque fidélité envers un club ou envers un état.

‘Aucun autre entraîneur juif n’a remporté la Coupe d’Europe. Et Guttman l’a gagnée deux fois’

« Il y avait beaucoup de Juifs qui évoluaient [dans le milieu du football] un peu avant la guerre », dit Bolchover. « Mais personne n’a jamais opté pour un mode de vie aussi nomade que celui de Guttmann. Il a traversé 21 fois les frontières durant sa carrière. Et il a vécu dans 14 pays. Il a été le premier à véritablement faire avancer publiquement l’idée de la valeur qui est celle d’un entraîneur de football ».

« A chaque fois que Gutmann était contesté dans un club, il disait : ‘D’accord, je m’en vais’. Il ne ressentait aucune loyauté envers un pays ou envers une équipe. Et il n’a donc jamais ressenti d’ancrage à cet égard », ajoute-t-il.

Les statistiques issues de la carrière de Guttmann diront tout le reste. En plus de ses deux Coupes, ses victoires remportées en tant qu’entraîneur incluent trois championnats de ligue hongroise et trois championnats de ligue au Portugal.

La tombe, à Vienne, de Bela Guttman avec son nom hébreu Baruch ben Moshe Avraham. (Autorisation)

La tombe, à Vienne, de Bela Guttman avec son nom hébreu Baruch ben Moshe Avraham. (Autorisation)

Il a géré des clubs dans un grand nombre de pays, notamment à São Paulo, travaillant pour le Ciocanul Bucharest ou l’AC Milan. Guttmann a même entraîné l’équipe nationale autrichienne pendant un temps relativement court.

Ce bref passage dans le milieu de la sélection nationale s’était achevé par une controverse publique. Guttman avait pris ses fonctions en 1964 et c’était son premier emploi en Autriche depuis qu’il avait fui les nazis en 1938. Sous sa coupe, l’équipe nationale autrichienne avait enregistré deux victoires à domicile contre la Hongrie et l’Union soviétique.

Très rapidement toutefois, Guttmann avait ressenti de la part de l’Association autrichienne de football, de la presse et de sa propre équipe des sentiments non dissimulés d’antisémitisme qui étaient typiques, à l’époque, de l’Autriche de l’après-guerre. Il avait été même accusé par certains de se comporter comme un « super-rabbin » lors des sessions d’entraînement.

Bela Guttman alors qu'il était entraîneur en Autriche (Autorisation)

Bela Guttman alors qu’il était entraîneur en Autriche (Autorisation)

Guttmann avait donné une interview franche à un hebdomadaire autrichien après sa démission où il avait affirmé : »J’ai toujours pensé que, dans un sport, il n’était pas important que quelqu’un soit catholique, protestant ou juif. Mais maintenant, alors même que j’ai dû supporter l’exact opposé, je suis vraiment triste ».

Le biographe de Guttmann déclare que tandis que son dernier ouvrage est un livre documentant la carrière d’une légende européenne du football, il s’agit aussi d’ « un récit de l’histoire juive en Europe ».

Couverture du livre en anglais 'The Greatest Comeback' par l'écrivain britannique David Bolchover. (Autorisation)

Couverture du livre en anglais ‘The Greatest Comeback’ par l’écrivain britannique David Bolchover. (Autorisation)

« Guttmann a subi la discrimination et le racisme tout au long de sa carrière », dit Bolchover.

« Mais il a mis ces éléments de côté et il est parvenu à vaincre les démons de la société européenne et à vivre la réussite qu’il a connue. L’histoire de Guttmann est véritablement un reflet de l’histoire juive dans son ensemble au 20e siècle », estime-t-il.

Les résultats obtenus par Guttmann en tant que joueur, pour leur part, ont inclus un championnat de ligue et quatre coupes internationales en Hongrie, un championnat de ligue en Autriche et une Coupe de l’Open aux Etats Unis.

Et pourtant, dans son pays natal – et ce même s’il a été le seul entraîneur né en Hongrie à s’enorgueillir d’une victoire en Coupe d’Europe — Guttmann a à peine droit à une note en bas de page dans l’histoire du sport du pays.

Bela Guttman dans son uniforme à Milan (Autorisation)

Bela Guttman dans son uniforme à Milan (Autorisation)

Les communistes ont pris le dessus en Hongrie entre [1947 et] 1949 et ils ont construit leur propre légende », explique Bolchover. « Les héros du football hongrois étaient « l’équipe dorée » des années 1950 parce qu’on les avait désignés comme étant cette équipe de football formidable qui arborait les grandes valeurs du communisme. Et il y a aussi le fait que Guttmann était juif ».

« L’antisémitisme était encore très fort en Hongrie à ce moment-là et c’est pour ça qu’il n’a jamais été adulé par la population à travers la Hongrie et, en fait, à travers le monde », dit Bolchover.

Bolchover affirme que la compréhension de l’identité juive de Guttmann est centrale dans la vie et dans les résultats de l’homme – et justifie également souvent l’oubli de l’héritage qu’il aura laissé.

De plus, pour comprendre véritablement l’histoire de Guttmann dans toute sa complexité, son caractère tragique et glorieux, il faut revenir au Budapest de la fin du 19e siècle.

La ville d’Europe centrale où Guttman a vu le jour au mois de janvier 1899 était une municipalité débordante, animée d’une vie juive vibrante. L’endroit avait même gagné le surnom de « Judapest » parmi certains antisémites de l’époque – tellement la domination des Juifs parmi les intellectuels urbains était importante dans des professions comme le droit et le journalisme en particulier.

Dans le domaine des sports, les Juifs jouaient également un rôle similaire.

Le club de football de l'Hakoah de Vienne, avec une étoile de David largement visible sur l'uniforme comme sur le drapeau (Autorisation)

Le club de football de l’Hakoah de Vienne, avec une étoile de David largement visible sur l’uniforme comme sur le drapeau (Autorisation)

Guttmann avait joué durant deux saisons au début des années 1920 auprès du club hongrois MTK, une formation aux origines juives. Les Juifs dominaient l’équipe du MTK pendant ces années dorées. Et Gutmann avait permis au club de sortir en championnat en 1920 et en 1921.

Puis, en 1922, à l’âge de 23 ans, Guttmann était parti au club de football de l’Hakoah Vienne, au sein de la capitale autrichienne, à seulement 250 kilomètres de Budapest.

Portant les couleurs bleue et blanche du mouvement national juif, une grande étoile de David sur leurs maillots, l’équipe tenait davantage d’un groupement sportif juif que d’une simple formation de football.

Bela Guttmann. (Autorisation)

Bela Guttmann. (Autorisation)

Bolchover explique que la philosophie politique du groupe était ancrée dans le sionisme.

« Il y avait plus d’un mouvement sioniste à Vienne, une ville hautement vibrante au niveau politique, ce qui n’était pas le cas à Budapest à l’époque », dit-il.

« Et c’est ce qui a permis la création de ce club de football, l’Hakoah Vienne, quand Karl Lueger, maire antisémite de Vienne, était au pouvoir. Et à une époque où Adolf Hitler vivait également dans la ville », ajoute-t-il.

L’équipe a inspiré une grande passion et a été très populaire auprès des jeunes Juifs et sionistes de Vienne à ce moment-là. Mais il a également suscité une certaine haine chez la population locale.

Les Juifs étaient très importants dans le milieu du football à ce moment de l’histoire. Et l’Hakoah Vienne était leur chef de file.

« L’Hakoah Vienne se déplaçait dans tout le monde juif et remportait de gros succès. Il a remporté la ligue autrichienne, qui a été la toute première ligue pleinement professionnelle du continent européen », indique-t-il.

L’équipe a explosé les records en termes de fréquentation du public lors des voyages sportifs qu’elle a effectué aux Etats-Unis. Et lorsqu’elle est arrivée à Varsovie en 1924, par exemple, 10 000 personnes sont venues l’accueillir à la gare. « Il y avait cette hystérie autour de l’Hakoah de Vienne. Et, bien sûr, Gutmann était l’un des joueurs vedettes de l’équipe ».

‘J’entends des Juifs qui disent tout le temps : Nous sommes meilleurs en comptabilité qu’en sport, n’est-ce pas ?’

Bolchover explique que plus ses recherches pour son livre ont avancé, plus il a été surpris de découvrir que finalement peu de gens connaissaient l’influence qu’avaient eu les Juifs sur le football d’avant-guerre.

« J’entends des Juifs qui disent tout le temps : Nous sommes meilleurs en comptabilité qu’en sport, n’est-ce pas ? Eh bien, ça peut être le cas en Europe maintenant mais parce qu’il ne reste pas tant de Juifs que ça. Mais ce n’était pas le cas avant la guerre. Les Juifs étaient en première ligne dans le monde du football à ce moment-là », dit Bolchover.

L’influence juive dans le football européen a principalement disparu à cause de l’Holocauste.

Bolchover cite, par exemple, comment le docteur Löhner-Beda — fondateur juif de l’Hakoah Vienne — était l’un de ces si nombreux Juifs hongrois passionnés de football à l’époque avant qu’il ne soit assassiné à Auschwitz.

Bela Guttman avec le club de l'Hakoah Vienne (Autorisation)

Bela Guttman avec le club de l’Hakoah Vienne (Autorisation)

« Les Juifs qui auraient pu parler de cette [grande époque du football] ont été assassinés. Et ceux qui ont survécu se sont dispersés dans le monde entier et ont simplement voulu pouvoir continuer leurs vies », dit Bolchover.

Guttmann a été l’un de ces survivants. Mais la manière dont il est parvenu à échapper à l’horreur est restée jusqu’à une date récente empreinte de rumeurs, de demi-vérités, voire de mensonges.

‘Les Juifs qui auraient pu parler de cette [grande époque du football] ont été assassinés’

Certains récits livrés jusqu’ici – notamment des articles publiés sur les sites internet de CNN et du New York Times – sur ce qu’a fait Guttmann pendant la guerre ont affirmé qu’il aurait fui vers la Suisse. Mais la vérité est que Guttmann est resté dans le quartier Újpest de Budapest, tandis que ses coreligionnaires étaient rassemblés et massacrés.

« Guttmann a survécu à l’Holocauste en se cachant dans le grenier du frère de sa petite amie, qui était coiffeuse. A la fin de cette année-là, il a été mis dans un camp de travail mais il est parvenu à s’échapper », raconte Bolchover.

Il est difficile de définir quand exactement Guttmann a tenté de fuir les nazis à Budapest. Mais Bolchover pense qu’il a pu vivre dans la clandestinité quelques temps dans les semaines qui ont mené au mois de mai 1944, alors que l’Holocauste, en Hongrie, était sur le point de connaître sa terrible apogée.

Le récit de la survie de Guttmann est d’autant plus remarquable que presque la moitié de la population juive de Budapest en 1944 — 250 000 personnes — a été assassinée pendant la Shoah, et que les estimations les plus prudentes avancent le chiffre total de 600 000 Juifs assassinés par les nazis – dont le père et la soeur de Guttman.

Bela Guttmann avec une bannière de l'Hakoah New York à New York. (Autorisation)

Bela Guttmann avec une bannière de l’Hakoah New York à New York. (Autorisation)

La vie de Guttmann après la guerre a continué d’être remplie de tragédies et l’odeur de la mort ne s’en est jamais trop éloignée.

Le samedi 2 avril 1955, six semaines après avoir été renvoyé d’un poste de manager à l’AC Milan, Guttman a perdu le contrôle du véhicule qu’il conduisait, tuant un adolescent et blessant grièvement le camarade de ce dernier.

Le propriétaire de la voiture, qui était assis sur le siège du passager, était Dezso Solti, qui a été impliqué plus tard dans l’un des plus grands scandales de trucage de match de l’histoire du football – il versait des pots-de-vin aux arbitres au nom de certains clubs – dans les années 1960 et 1970.

« Guttmann et Solti ont pris la fuite », raconte Bolchover.

« Finalement, Guttman a été condamné à une peine de six mois de prison. Mais il a bénéficié d’une grâce immédiate de six mois et a écopé d’une amende. Ce qui est intéressant, c’est que très peu de gens ont évoqué l’affaire dans la presse italienne à ce moment-là », ajoute Bolchover.

Bolchover déclare que Guttmann a vécu à cent à l’heure, se trouvant plus d’une fois au bord du précipice.

Lorsqu’il jouait pour les Giants de New York et pour le club Hakoah de la ville, dans laquelle il s’était installé, Guttmann s’était trouvé impliqué dans une une affaire de bar clandestin qui vendait de l’alcool pendant la prohibition, ce qui lui avait rapporté beaucoup d’argent. Et c’est à peu-près à la même époque – à Las Vegas – que Guttmann avait développé une addiction sérieuse au jeu.

C’est une addiction que le joueur et entraîneur juif devait conserver jusqu’à son décès à Vienne, en 1981.

« A partir des preuves que nous détenons, je soupçonne Guttman d’avoir été un gros joueur. Il a perdu beaucoup d’argent. Il devait lui en rester un peu au moment où il a pris sa retraite. Il a également travaillé jusqu’à l’âge de 75 ans, assumant des emplois qui n’avaient que peu de sens pour un entraîneur de ce niveau. Je soupçonne donc qu’il pouvait véritablement avoir besoin d’argent », conclut Bolchover.