Le nombre de Juifs et d’Arabes qui vivent entre le Jourdain et la mer Méditerranée a toujours été un centre d’intérêt pour les experts et les politiciens des deux côtés.

Avec une violence endémique au Moyen-Orient et une fragmentation des structures politiques palestiniennes, la perspective d’une normalisation avec les Palestiniens semble plus éloignée que jamais aux yeux de la plupart des Israéliens.

Et la « question démographique », comme on l’appelle souvent, a pris une place centrale, en déplaçant le débat politique en Israël de la probabilité d’une paix régionale vers la menace pour le caractère démocratique d’Israël.

A gauche, l’idée optimiste d’un « nouveau Moyen-Orient » (pour reprendre le titre d’un livre de l’ancien président et chef du parti travailliste Shimon Peres paru en 1995) a cédé la place à l’aspiration beaucoup plus modeste pour « un accord ».

La plupart des Israéliens de gauche ont cessé de rêver à un mariage heureux avec les Palestiniens au profit de l’espoir (au mieux) d’un divorce à l’amiable.

Le mois dernier, lors d’un discours présentant sa fusion avec le parti Hatnua de Tzipi Livni, le chef travailliste Isaac Herzog a évité la question délicate de la « paix », la remplaçant par une promesse de la « sécurité au lieu de la peur ».

Quant à la droite idéologique, les principaux dirigeants reconnaissent qu’il serait impossible pour Israël de continuer à se définir à la fois comme juif et démocratique dans un seul État du fleuve à la mer, avec une minorité juive et une majorité arabe.

Cela explique le « plan d’annexion partielle » du chef de HaBayit HaYehudi Naftali Bennett qui prévoit l’autonomie palestinienne dans et autour des villes de Cisjordanie (connue sous le nom des zones A et B en vertu des accords d’Oslo), et c’est pourquoi le schéma d’annexion complète de la vice-ministre des Transports et des Sciences, Tzipi Hotovely, est fondé sur l’immigration de
2 millions de Juifs en Israël en une décennie.

La députée Tzipi Hotovely (Crédit : Abir Sultan/Flash 90)

La députée Tzipi Hotovely (Crédit : Abir Sultan/Flash 90)

Donc, le débat entre la droite et la gauche tourne, dans une large mesure, autour des chiffres, déterminant l’imminence de la « menace démographique ».

Les nouvelles données publiées la semaine dernière par le Bureau Central Palestinien des Statistiques (PCBS) affirmant que les Juifs deviendraient minoritaires sur la Terre d’Israël d’ici la fin 2016 – a inquiété de nombreux experts.

Selon les statistiques palestiniennes, 6,08 millions de Palestiniens vivent actuellement à l’Ouest du Jourdain, contre 6,10 millions de Juifs.

Un taux de natalité palestinien plus élevé (et une faible immigration juive) signifie que d’ici 2020, 7 140 000 Palestiniens vivront sur cette terre face à seulement 6 870 000 Juifs, selon le PCBS.

Les chiffres officiels israéliens sont assez semblables.

Le Bureau central des statistiques d’Israël a recensé 1 719 000 citoyens arabes (parmi eux quelque 140 000 Druzes, ainsi que d’autres groupes religieux de langue arabe, qui ne s’identifient pas nécessairement comme Palestiniens ni même Arabes), et 6 218 000 Juifs vivant, fin 2014, dans les frontières souveraines de l’Etat d’Israël.

Le coordonnateur des activités gouvernementales dans les Territoires (COGAT) – une unité de l’armée israélienne en charge de la population palestinienne – affirme que 2 754 000 Palestiniens vivent en Cisjordanie et 1,73 million dans la bande de Gaza.

Le nombre total de Palestiniens à l’Ouest du Jourdain se situe donc à environ 6,2 millions, un chiffre très proche du nombre de Juifs vivant sur le même territoire.

Et si l’on soustrait les travailleurs étrangers et les immigrants russes non-juifs en Israël, les Juifs sont déjà une minorité entre le fleuve et la mer, selon le démographe Sergio DellaPergola de l’université hébraïque.

« Je partage les statistiques palestiniennes », a déclaré Arnon Soffer, le président de la chaire Reuven Chaikin de géostratégie à l’université de Haïfa, qui a publié de nombreux articles sur les aspects démographiques du conflit israélo-palestinien.

Soffer rappelle qu’Israël n’a pas effectué de recensement de la population palestinienne en Cisjordanie et à Gaza depuis qu’il a pris le contrôle des territoires en 1967. Le premier recensement a été effectué par l’Autorité palestinienne en 1997, et le second en 2007. Les statistiques démographiques palestiniennes sont tirées du recensement le plus récent, dit-il.

Mais certains hommes politiques israéliens de droite citent des données non officielles qui réduisent le nombre de Palestiniens d’un million en Cisjordanie et de 400 000 dans la bande de Gaza.

Arnon Soffer - 9 décembre 2007 (Crédit : Moshe Shai/Flash90)

Arnon Soffer – 9 décembre 2007 (Crédit : Moshe Shai/Flash90

Ces statistiques ont été publiées par Yoram Ettinger, un ancien diplomate israélien, qui prétend qu’Israël a peu de raisons de s’inquiéter d’une menace démographique.

Selon Ettinger, qui a étudié les statistiques palestiniennes depuis 2004 dans le cadre de l’American-Israel Demographic Research Group (une équipe composée de trois chercheurs américains et de six chercheurs israéliens), les statisticiens palestiniens ont inclus dans leurs chiffres plus de 400 000 Palestiniens vivant à l’étranger depuis plus d’un an, en violation avec les normes internationales.

Ils ont également ignoré l’émigration palestinienne, qui s’élevait à 20 000 en 2013 et à une moyenne de 17 000 au cours des quatre années précédentes.

Le vrai nombre de Palestiniens est également exagéré en raison d’un double comptage, soutient Ettinger. Quelque 300 000 habitants de Jérusalem sont comptés à la fois comme Israéliens et comme Palestiniens de Cisjordanie ; et quelque 105 000 Palestiniens qui se sont mariés avec des Israéliens entre 1997 et 2003 ont également été comptés deux fois. Au total, Ettinger estime le véritable nombre de Palestiniens entre le Jourdain et la Méditerranée à 4,8 millions.

« Le PCBS gonfle constamment ses chiffres, a déclaré Ettinger au Times of Israel. Les agences officielles israéliennes régurgitent simplement les données palestiniennes. Il n’y a aucune unité de contrôle démographique au ministère israélien de la Défense, ou n’mporte où ailleurs, qui examine les statistiques palestiniennes. C’est tragique et négligent. »

DellaPergola, démographe à l’Institut Harman du judaïsme contemporain de l’université hébraïque, affirme que l’argument de double comptage de Ettinger est inexact, mais reconnaît que les chiffres palestiniens ne tiennent pas compte de l’émigration et des citoyens vivant à l’étranger et sont donc gonflés d’environ 380 000 personnes. « Cet écart est relativement négligeable par rapport à ce que dit Ettinger », dit-il.

Dans un entretien téléphonique avec le Times of Israel, DellaPergola a qualifié Ettinger de « délirant » la négation de l’élément démographique le plus essentiel à prendre en considération : la population palestinienne augmente beaucoup plus rapidement que la population juive.

« L’immigration n’est pas aussi importante que par le passé, donc la fertilité est vraiment le facteur principal moteur de la démographie, poursuit-il.

« Une fécondité élevée signifie une population jeune, et donc un taux de mortalité très faible. Le taux de mortalité parmi les Arabes est ici parmi les plus bas dans le monde. C’est quelque chose qu’Ettinger n’écrira jamais. » Alors que le taux de fécondité des femmes juives en Israël s’élève à 3 il est de 3,4 pour les femmes arabes israéliennes.

En Cisjordanie et à Gaza, le taux de natalité arabe est encore plus élevé, 4,1 naissances par femme en moyenne.

« Puisqu’ [Ettinger] reçoit de l’argent pour dire qu’Israël ne doit jamais quitter les territoires, il tente de nier ces faits, affirmant que, dans l’avenir, le taux de natalité va changer, a déclaré DellaPergola. C’est possible. Mais aujourd’hui, la situation est ce qu’elle est. Il manipule un futur imaginaire d’une manière tout à fait non-professionnelle, parce qu’il n’a jamais pris un cours de démographie. Il n’est qu’un charlatan. »

Yoram Ettinger - 10 novembre 2014 (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

Yoram Ettinger – 10 novembre 2014 (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

Ettinger reconnaît que ni lui ni les membres de son groupe de recherche n’ont des références en démographie, mais il soutient que le travail qu’ils effectuent est similaire à un audit, pas à une analyse statistique.

« Quand un cabinet comptable examine l’équilibre financier d’Israel Aerospace Industries, aucun des contrôleurs n’est ingénieur en aéronautique, rétorque Ettinger. Cependant, chacun d’entre eux sait comment effectuer l’audit, contrairement à Soffer ou DellaPergola, qui se contentent de reprendre les chiffres palestiniens. »

Ettinger affirme que Bennett Zimmerman de Los Angeles, co-fondateur de l’American-Israel Demographic Research Group de Ettinger, a utilisé cette methode d’audit préalable pour la firme de conseil en gestion
Bain & Company basée à Boston. Et un membre de l’équipe de recherche israélienne, le brigadier général (réserviste) David Shahaf a servi comme chef dans l’administration civile de l’armée israélienne en Cisjordanie entre 1995 et 1998.

Ettinger a également démenti être payé pour ses conclusions et avancé que le budget cumulé de recherche de son groupe depuis 2004 est de 20 000 dollars.

Soffer, de l’Université de Haïfa, était encore plus sévère pour décrire les données de Ettinger, avertissant de son potentiel à induire en erreur les hommes politiques et les chefs militaires avec des conséquences désastreuses. Ettinger et son équipe « inventent des choses pour pousser à l’annexion des territoires. Il est même indigne de débattre avec ces bouffons, ignorants de la démographie et qui appartiennent tous à l’extrême droite. »

« Dans un État normal, les gens qui souhaitent annexer les territoires [sauraient] qu’ils se suicident, mettant fin à l’Etat d’Israël. C’est de la folie », a conclu Soffer. Les gens comme Bogie [le ministre de la Défense Moshe Yaalon] et Bibi [le Premier ministre Benjamin Netanyahu] connaissent la vérité. C’est pourquoi ils n’osent pas annexer [la Cisjordanie]. »

Dans un chapitre écrit pour l’American Jewish Yearbook 2014, DellaPergola – qui fait des recherches démographiques sur les Juifs du monde entier – a affirmé que si on retire les travailleurs étrangers et les immigrants russes non-juifs parfois considérés comme Juifs, les Juifs sont d’ores et déjà une minorité sur leur terre.

Sergio DellaPergola (Crédit : autorisation)

Sergio DellaPergola (Crédit : autorisation)

Selon DellaPergola, le nombre d’Arabes vivant en Israël et dans les Territoires palestiniens à compter du 1er janvier 2014 est de
5 698 500 (contre une « population juive stricto-sensu » de
6 103 200, à l’exclusion des Israéliens non-juifs et non-arabes, et des travailleurs étrangers).

DellaPergola dit qu’il a entendu le ministre de l’Economie (et leader de HaBayit HaYehudi) Bennett citant les chiffres d’Ettinger « avec beaucoup d’enthousiasme » lors d’une conférence à Tel Aviv il y a quelques mois.

« Je l’ai abordé dans un couloir et lui ai dit : ‘M. le ministre, vos données démographiques sont de mauvaise qualité. Vous êtes invité à me convier à votre bureau, où je vais pouvoir vous donner une brève introduction à la démographie’. »

Comment Bennett a-t-il répondu ? « Il a ri, et ça s’est terminé ainsi. »