Les contributions pro-BDS aux groupes juifs sont-elles des chevaux de Troie ?
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'Les ennemis d'Israël peuvent-ils être en même temps les amis des communautés juives hors de l'état juif ?'

Les contributions pro-BDS aux groupes juifs sont-elles des chevaux de Troie ?

Avant la conférence à l'ONU des "Ambassadeurs contre BDS", un aperçu des partenariats pour le moins inattendus entre les communautés juive et musulmane

La militante musulmane Linda Sarsour à l'événement SiriusXM 'Muslim in America' à New York, le 26 octobre 2015 (Crédit : Robin Marchant / Getty Images pour SiriusXM / via JTA)
La militante musulmane Linda Sarsour à l'événement SiriusXM 'Muslim in America' à New York, le 26 octobre 2015 (Crédit : Robin Marchant / Getty Images pour SiriusXM / via JTA)

NEW YORK — Peu après la première vague de crimes haineux basés sur la religion qui a visé les Juifs et les Musulmans, une chose inattendue est survenue : Les musulmans ont commencé à lever de l’argent pour aider à réparer les institutions juives. Ailleurs, des vétérans musulmans ont offert de garder les accès des cimetières juifs, et les Juifs ont collecté des fonds pour réparer les mosquées endommagées dans les incendies criminels.

Pour de nombreuses personnes, ce soutien augurait une nouvelle ère de coopération renforcée et bienvenue. Mais le problème existant dans ce scénario est que certains de ceux qui viennent en aide aux communautés juives sont également des soutiens affirmés du mouvement BDS (Boycott, Divestment and Sanction). Un mouvement qui cherche à délégitimer Israël, qui prend pour cible les groupes et les étudiants juifs, réclame la mort des sionistes et organise des semaines de l’apartheid israélien sur des campus dans tous les Etats-Unis et ailleurs dans le monde.

Loin de n’être qu’une inquiétude marginale, le BDS est peut-être « la » question qui déchaîne les passions parmi les partisans d’Israël et le 29 mars, des leaders juifs de toute la Diaspora se sont réunis pour en débattre au cours de la mission israélienne de la troisième édition annuelle, à l’ONU, de la conférence des « Ambassadeurs contre BDS ». Il n’est donc pas surprenant que lorsque des partisans du BDS condamnent les crimes de haine contre les Juifs, la communauté puisse voir cela d’un oeil désapprobateur.

Le problème des frontières floues de BDS a récemment trouvé plus d’écho lorsque Linda Sarsour, ancienne directrice générale de l’Association arabo-américaine et fervente supportrice du mouvement BDS, a lancé une campagne de collecte des fonds en ligne pour réparer le cimetière Chesed Shel Emeth qui avait été profané à St. Louis, dans le Missouri. Sarsour et ses camarades musulmans militants ont levé presque 150 000 dollars pour les remettre en état.

Le CAIR, un autre groupe partisan de BDS, a également fait don de 5 000 dollars pour participer aux efforts de restauration du cimetière. Il a refusé de commenter cette initiative.

Remise en place des pierres tombales renversées au cimetière juif Chesed Shel Emeth de University City, près de St. Louis, dans le Missouri, le 21 février 2017. (Crédit : James Griesedieck via JTA)
Remise en place des pierres tombales renversées au cimetière juif Chesed Shel Emeth de University City, près de St. Louis, dans le Missouri, le 21 février 2017. (Crédit : James Griesedieck via JTA)

Personnalité controversée, Sarsour (qui n’a pas répondu à nos demandes d’entretien) a publié une photo avec un ancien militant du Hamas. Elle utilise souvent les hashtags #BDS et #FreePalestine pour ses tweets et a tweeté une fois que « Rien n’est plus terrifiant que le sionisme ».

Bien sûr, dit le journaliste Ben Cohen, la majorité des gens qui ont contribué à l’effort de collecte de fonds ne connaissaient pas la connexion de Sarsour. Cohen est directeur des coalitions à ‘The Israel Project’, organisation éducative américaine pro-israélienne non-partisane, et rédacteur en chef au magazine The Tower.

Concernant les motivations suspectes de Sarsour, a écrit Cohen dans une lettre ouverte au mois de février, « il est facile, après tout, d’être empathique et gentil pour les Juifs qui sont morts et de vouloir honorer leur mémoire, que ce soit en Pologne ou dans le Missouri — et c’est beaucoup plus difficile de gérer ceux qui sont encore en vie, et qui considèrent le fantasme d’un état Palestinien de Sarsour comme un code sinistre déterminant une solution qui devra être imposée aux Juifs d’Israël et, selon toute probabilité, le sera par le biais d’une conquête violente ».

Roz Rothstein, dirigeante et cofondatrice de  StandWithUs. (Autorisation : StandWithUs)
Roz Rothstein, dirigeante et cofondatrice de StandWithUs. (Autorisation : StandWithUs)

Comme l’a dit Roz Rothstein, dirigeante et cofondatrice de StandWithUs, une organisation internationale d’éducation sur Israël créée il y a quinze ans, au Times of Israel, il faut une dose saine de scepticisme lorsqu’on observe ce type de « soutien ».

« Nous sommes profondément reconnaissants du soutien que les musulmans et d’autres aient offert à la communauté juive en cette période d’antisémitisme croissant dans tout le pays. Cela dit, nous restons profondément opposés à l’agenda politique personnel de Linda Sarsour contre Israël, à ses attaques vicieuses contre d’autres femmes et d’autres déclarations troublantes qu’elle a pu faire », explique Rothstein.

« Nous afficherions le même scepticisme face à des groupes comme Etudiants pour la paix en Palestine – qui cherchent à nier au peuple juif son droit à l’auto-détermination – s’ils se mettaient à organiser des campagnes d’ampleur contre les actes individuels d’antisémitisme. Nous croyons qu’il faut chercher et accueillir avec joie les partenariats avec les communautés diverses tout en restant vigilant contre les tentatives hypocrites de légitimer la haine ».

Malgré cela, l’implication de Sarsour en tant que coordinatrice de la Women’s march de Washington le 21 janvier et sa collecte de fonds a été saluée par les leaders progressistes juifs, comme le rabbin Sharon Brous de Los Angeles. Suite à la marche du mois de janvier, Brous a écrit dans une lettre d’opinion qu’elle pense que la construction d’une coalition doit primer sur tout le reste.

Dans une lettre ouverte parue dans Jewish Journal, Brous a ainsi déclaré que « que nous soyons en désaccord ne la disqualifie pas en tant que militante et chef sérieuse, pas plus que cela ne ternit ou diminue le travail remarquable qu’elle accomplit en tant qu’organisatrice de la lutte contre les injustices racistes et de genre ». (Brous n’a pas non plus répondu à nos demandes répétées d’interviews).

Comment les frontières de BDS se floutent

Cohen, de ‘The Israel Project’, estime qu’il n’est pas possible de laisser le BDS ainsi que le problème d’Israël et de la Palestine hors de l’équation lorsqu’il faut observer qui sont « les soutiens » de la communauté juive – et leurs motivations.

Des touristes israéliens devant un stand du BDS avec des photos et des drapeaux palestiniens, appelant à la "Palestine libre", à  sur la place de Dam, au centre d'Amsterdam, en Hollande, le 24 juin 2016. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)
Des touristes israéliens devant un stand du BDS avec des photos et des drapeaux palestiniens, appelant à la « Palestine libre », à sur la place de Dam, au centre d’Amsterdam, en Hollande, le 24 juin 2016. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

Comme il l’a écrit dans une récente colonne : »Les ennemis d’Israël peuvent-ils être en même temps les amis des communautés juives hors de l’état juif ? Et inversement, peut-on approuver des amis d’Israël qui en même temps minimisent ou démentent la présence d’antisémites parmi leurs alliés politiques ? »

S’adressant au Times of Israel, Cohen déclare qu’il est très important de ne pas accepter de chevauchement entre musulmans et BDS lorsqu’il s’agit d’unir les forces aux côtés de la communauté juive.

« Toutefois, la question de l’activisme du BDS est quelque chose de très différent dans mon esprit. Dans son essence, son objectif est le génocide. Je sais que cela paraît grandiloquent, mais aucune nation ne se suicide volontairement ni ne vote sa propre dissolution. Dans son essence même, c’est un mouvement antisémite », ajoute-t-il.

Ben Cohen, directeur des coalitions à The Israel Project et rédacteur à The Tower magazine. (Autorisation)
Ben Cohen, directeur des coalitions à The Israel Project et rédacteur à The Tower magazine. (Autorisation)

Et à cause de cela, il indique que toute aide offerte par une personnalité comme Sarsour devrait être rejetée.

« Si vous vous êtes explicitement engagé à détruire l’état juif… que vous mettez en place quelque chose qui rend plus difficile la vie matérielle sur les campus pour les étudiants juifs, nous ne voulons rien avoir à faire avec vous », continue Cohen.

Au cours de la première moitié de l’année 2016, il y a eu presque 100 incidents antisémites de plus sur les campus des établissements d’enseignement supérieur que l’année précédente à la même période, selon l’initiative AMCHA, qui tente de sauvegarder les droits civils des étudiants juifs.

L’organisation à but non-lucratif travaille à enquêter, documenter et combattre l’antisémitisme dans les collèges et universités américaines. Son « traqueur de croix gammées » sur Internet contrôle l’apparition de graffitis et de flyers néo-nazis sur les campus.

Selon son étude la plus récente, il y a eu 287 incidents impliquant des préjudices à l’encontre d’étudiants juifs, des activités BDS ou certaines combinaisons des deux éléments dans les écoles les plus fréquentées par les étudiants juifs en 2016. Les universités avec le plus fort taux d’incidents sont l’université de Columbia, le Vassar College et l’université de Chicago.

De plus, le nombre d’incidents s’opposant au droit d’Israël à exister a presque triplé de 2015 à 2016 et est largement corrélé avec les comportements susceptibles de porter préjudice aux étudiants juifs.

Des étudiants anti-Israël de l'université Columbia érigent un faux "mur de l'apartheid" devant l’emblématique Low Library, pendant la Semaine contre l'apartheid israélien, le 3 mars 2016 (Crédit : Uriel Heilman)
Des étudiants anti-Israël de l’université Columbia érigent un faux « mur de l’apartheid » devant l’emblématique Low Library, pendant la Semaine contre l’apartheid israélien, le 3 mars 2016 (Crédit : Uriel Heilman)

Il y a bien sûr des organisations qui n’envisagent pas le problème comme étant tout noir ou tout blanc et qui espèrent qu’un renforcement de l’engagement puisse finalement venir modifier les points de vue des partisans de BDS.

Par exemple, tandis que le Conseil National des Femmes juives (NCJW) s’oppose à BDS avec force, il accueille l’appui apporté par les partenaires inter-confessionnels.

« S’il y a une source de lumière dans ces vagues d’obscurité, c’est que la communauté juive a vu à travers tout le pays un déferlement de soutien de la part de la communauté musulmane américaine sous la forme de milliers de dollars collectés pour réparer les cimetières vandalisés et des déclarations fortes contre les menaces antisémites proférées contre nos centres communautaires », a déclaré Nancy K. Kaufman, président et directrice générale du NCJW.

Malgré tout, a fait savoir une source proche du problème, peut-être que la meilleure manière d’agir, pour les groupes juifs, est de simplement remercier les groupes qui ont tendu la main – sans accepter de faire partie de leurs mécanismes de relations publiques.

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