Il y a une décennie, Justin Rosenstein et Leah Pearlman faisaient partie d’une petite équipe sur Facebook qui a créé le bouton « J’aime » – un petit pouce levé en bleu et blanc – créé pour envoyer « un peu de positivité » lorsque l’usager parcourt la plate-forme du réseau social.

Aujourd’hui, tous deux expriment leur regret d’avoir envoyé au monde ce petit symbole omniprésent qui est responsable, selon eux, de ce qu’ils considèrent comme faisant partie d’une « économie de l’attention » préjudiciable pour l’humanité.

Rosenstein, 34 ans, ingénieur et Pearlman, 35 ans, gestionnaire de produits, ont depuis quitté Facebook et, dans des interviews séparées récemment accordées, ils ont exprimé leur inquiétude face à ce monstre de Frankenstein qu’est devenu à leurs yeux ce petit bouton.

« C’est très banal pour des êtres humains de développer des choses avec les meilleures intentions du monde et que ces inventions aient des conséquences non-intentionnelles et négatives », a déclaré Rosenstein au Guardian.

Jason Rosenstein, à gauche, et Leah Pearlaman, cocréateurs du bouton "Like" de Facebook (Capture d'écran : Youtube)

Jason Rosenstein, à gauche, et Leah Pearlaman, cocréateurs du bouton « Like » de Facebook (Capture d’écran : Youtube)

Expliquant ce qui avait motivé l’invention du bouton « J’aime », Rosenstein explique que « je pensais à ce moment-là que c’était véritablement un petit peu l’idée de dire : ‘Est-ce que ce ne serait pas bien de pouvoir tout simplement donner plus facilement à quelqu’un un peu de reconnaissance ? »

Pearlman a déclaré au site internet culturel et sportif The Ringer qu’elle avait véritablement puisé son inspiration dans « l’honnêteté et pour la consolidation du lien ».

Le bouton « J’aime » est apparu pour la première fois en 2009, sous une forme limitée tout d’abord. Depuis lors, pourtant, l’icône s’est transformée en une série de réactions diverses et il est devenue une sorte de raccourci global, qui a été emprunté autant dans des campagnes publicitaires que comme instrument de propagande.

Tandis que le bouton a été conçu pour que les utilisateurs puissent exprimer facilement leur soutien à un post, à une photographie ou à un commentaire, il permet également à Facebook de voir quelles sont les préférences de ses usagers.

Dans son post de blog initial dans lequel elle présentait le nouvel outil, Pearlman avait écrit : « Vos amis et leurs photos, leurs notes, leurs statuts et tout le reste font la grandeur de Facebook. Lorsque vos amis partagent quelque chose de formidable, faites-le leur savoir ».

Le fondateur et PDG de Facebook, Mark Zuckerberg, annonçant de nouveaux essais pour un bouton "je n'aime pas", le 15 septembre 2015 (Crédit : capture d'écran/Facebook/Vimeo)

Le fondateur et PDG de Facebook, Mark Zuckerberg, annonçant de nouveaux essais pour un bouton « je n’aime pas », le 15 septembre 2015 (Crédit : capture d’écran/Facebook/Vimeo)

Mais tandis que le bouton « J’aime » a gagné en popularité et a été utilisé, selon les analystes, dans les mille milliards de fois, Rosenstein a estimé qu’il a également « mené à une ascension du piège à clics ».

« Je pense qu’il a également été à l’origine d’une nouvelle distribution d’habitudes qui, même si les gens les apprécient, ne sont pas nécessairement une manière d’utiliser correctement leur temps ».

Il a expliqué que le petit bouton avait aussi aidé à contribuer à un phénomène global croissant connu sous le nom « d’attention partielle continue », où les utilisateurs de smartphone sont dans l’incapacité de se concentrer. « Tout le monde est distrait tout le temps », a-t-il ajouté.

Rosenstein, qui a fondé Asana, une entreprise basée à San Francisco qui oeuvre à optimiser la productivité dans le travail de bureau, et Pearlman, qui a créé Dharma comics, une série de bande dessinées populaires sur le Web, font partie d’un groupe peu important mais croissant d’entrepreneurs de la Silicon Valley qui encouragent leurs collègues de l’industrie à réexaminer les suites de leur travail.

Reconnaissant le contrôle que Facebook a eu sur leur vie, chacun a pris des initiatives pour se libérer de la plateforme de réseau social qu’ils ont aidé à construire et à atteindre le niveau qu’elle connaît aujourd’hui. Pearlman a loué les services d’un expert des réseaux sociaux pour gérer sa page Facebook et Rosenstein s’est imposé des limites personnelles concernant son utilisation du site.

L’ancien stratège de Google James Williams indique que des outils tels que le bouton « J’aime » ont encouragé les entreprises à dépeindre les choses d’une manière qui les rendent compulsives et irrésistibles. « L’économie de l’attention incite à la création de technologies qui retiennent notre attention. Ce faisant, cela privilégie nos pulsions au détriment de nos intentions », a-t-il dit au Guardian.

POur Pearlman, le besoin compulsif des usagers de Facebook de regarder le site en permanence pour vérifier combien de « J’aime » une publication a attiré revient à « manger de mauvaises chips trop grasses ».

« Je regarde et je me sens mal… Qu’il y ait une notification ou non, on ne se sent pas aussi bien que ça. Quoi qu’on puisse espérer découvrir, ce n’est jamais à la hauteur », a-t-elle commenté.

Les critiques du réseau social ont souligné l’importance du rôle de l’algorithme de Facebook – qui a été aggravé par le bouton « J’aime », créé pour encourager les utilisateurs à rapidement partager des posts avec autant de personnes que possible – dans la propagation des fake news, qui, selon de nombreuses personnes, ont aidé à influencer les élections présidentielles américaines en 2016.

Une photo prise le 21 novembre 2016 montrant des logos Facebook sur les écrans d'un smartphone (à droite) et sur un ordinateur portable, dans le centre de Londres (Crédit : AFP)

Une photo prise le 21 novembre 2016 montrant des logos Facebook sur les écrans d’un smartphone (à droite) et sur un ordinateur portable, dans le centre de Londres (Crédit : AFP)

Le Ringer a cité une analyse de Buzzfeed qui a découvert que « les 20 histoires mensongères lors des élections qui ont le plus circulé à partir de sites de hoax et des blogs hyperpartisans » ont généré plus de réactions, plus de partages et de commentaires que « les 20 histoires lors des élections issues de 19 sites internet majeurs ».

Au-delà des seules élections, le bouton « Like » a aidé à faire prospérer une plate-forme où les usagers cherchent à remplir Facebook de contenus les plus provocateurs qu’ils soient.

« C’est ce que l’algorithme va placer devant vous. Il place cette version très intense et distillée de la vie face à vous, et c’est une sorte de stress. Vous venez de créer cette expérience d’utilisateur qui privilégie l’intensité », a commenté le journaliste spécialisé dans la conception Cliff Kuang à The Ringer.

Rosenstein a reconnu que le bouton « J’aime » est allé trop loin pour être simplement éliminé, indépendamment des conséquences inattendues. Depuis qu’il a quitté Facebook, il n’est plus en mesure d’influencer la direction. Il encourage toutefois les ingénieurs du site à réfléchir à une manière d’ajuster l’icône pour qu’elle serve mieux les utilisateurs.

« Je pense qu’il est important pour les concepteurs de continuer à réfléchir à comment nous pouvons passer d’un logiciel qui nous biaise à quelque chose qui puisse nous élever, plutôt que nous rabaisser », a-t-il dit à The Ringer.

« Parfois, les gens peuvent penser que c’est ce que calcule la plate-forme et qu’ils n’ont aucun contrôle dessus. Eh bien, ce n’est pas vrai. La manière dont vous prenez ces décisions de conception a un profond impact sur les résultats et les petits réglages peuvent entraîner d’énormes différences ».