En avril 1948, peu après qu’une balle lui ait arraché la peau autour de la cavité oculaire, Yoram Kaniuk, l’auteur plusieurs fois récompensé, a entendu « quelque chose comme une mer rampante ». Il s’est rendu compte, avec les 10 autres guerriers positionnés au sommet du château, un vieux fort romain sur le chemin vers Jérusalem, qu’ils subissaient une attaque massive, et que « c’était fini pour nous ».

Plus tard, il a écrit dans ses mémoires, 1948, qu’il a entendu un appel à la radio : « On arrive ». Vingt-trois hommes sous le commandement de Nahum Arieli sont arrivés sur la scène et le peloton du commandant Simon Alfassi a hurlé, sous un feu nourri : « Soldats retirez-vous. Commandants, couvrez-les ! »

Kaniuk, notant la manière dont les figues et la cosse de caroubes pendues aux arbres étaient déchiquetées par les balles, décrit la scène : « Les officiers commandés par Nahum Arieli se tenaient comme une avenue humaine des deux côtés du chemin, entre des immeubles calcinés et au milieu d’un enfer de feu. Nous sommes passés entre eux comme si nous passions une haie d’honneur à un mariage », écrit-il.

Lentement, l’un après l’autre, ils ont été touchés et sont tombés. Ceux encore debout ont continué à nous couvrir et dans le même temps ils ont continué à tirer sur les assaillants mais ils sont aussi morts. D’un œil, je les voyais me protéger tandis qu’ils tombaient comme des dominos. Je voulais tirer, mais je n’avais plus de munition ».

Tous les commandants, excepté un seul, ont été tués. C’est, peut-être, de là qu’est née l’éthique israélienne des commandants au front. Cette pratique a été de nouveau au centre de l’attention lors de l’opération Bordure protectrice au cours de laquelle, selon les éléments du magazine hebdomadaire de l’armée Bamachaneh, 44 % des 64 soldats morts ont été tués en tant que commandants.

En outre, le magazine a annoncé qu’un commandant de chacun de cinq bataillons ou brigades combattant au sol à Gaza a été blessé lors des 18 jours de la phase terrestre de l’opération Bordure protectrice.

Ces chiffres ne sont pas inhabituels, explique le major Uzi Ben-Shalom, chef de recherche pour le Département de Concept, de Doctrine et d’Entraînement du Commandement des forces terrestres de l’armée.

Il s’est tourné vers le Prince Hal de Shakespeare pour expliquer les raisons et le besoin de meneurs d’hommes au front. « Car celui qui verse son sang avec moi sera mon frère », a-t-il déclaré en citant « Henry V ». Cette déclaration, dit-il, met en évidence « un danger partagé ». Chaque soldat sait que son officier en chef exigera de lui-même, au minimum, ce qu’il exigera des autres.

« C’est la seule solution », explique le Colonel de réserve Gabi Siboni, directeur du Programme des Affaires militaires et stratégiques au groupe de réflexion INSS et ancien commandant d’une unité de reconnaissance de la brigade du Golan.

Un officier qui dirige ses soldats en criant « En avant » plutôt que « Suivez-moi », dit-il, ne devrait jamais opérer. « Je n’ai pas besoin de voir des recherches ou des études à ce sujet », explique-t-il. « C’est quelque chose que l’on ressent dans les tripes. C’est totalement intuitif ».

L’autre moitié des raisons, souligne-t-il, correspond à l’organisation des qualités de meneurs, à l’accès à l’information. Se positionner au front, explique-t-il, « permet au commandant d’appréhender directement la réalité de champ de bataille ».

Concernant le nombre de commandants morts au combat et la manière dont cela pourrait perturber une force de combat, Siboni explique que l’armée est faite pour que le suivant en commandement puisse continuellement remplacer un officier mort. C’est un système qui a fait ses preuves.

Depuis la Seconde Guerre du Liban en 2006, il y a eu un examen approfondi du positionnement des commandants de brigade. Après le conflit, nous avons eu l’impression que les commandants supérieurs restaient trop loin des lignes du front.

Aussi vieux que le monde

Les commandants de bas et de moyen niveau ont toujours combattu au front, explique l’historien Martin van Creveld, auteur de 17 livres sur l’histoire militaire et la stratégie. « Les hauts commandants, les chefs tribaux dirigeaient depuis le front.

Pourtant, leurs dirigeants religieux, pensez à Moïse ou au prophète Samuel, ne le faisaient pas. [La devise de l’école des officiers d’Israël « Regardez-moi et faites pareil » est empruntée à Gidéon qui a mené ses 300 soldats disciplinés à la bataille contre les Midianites avec cette expression].

Les commandants grecs, entourés par des gardes du corps, combattaient souvent au premier rang, écrit-il dans un message électronique, mais pas ceux romains. Les hauts commandants du Moyen Âge combattaient fréquemment en personne, mais ont arrêté de le faire lors d’une période entre 1560 et 1630. « A partir de là, la distance entre les commandants et le front a eu tendance à augmenter pour atteindre un sommet lors de la Première guerre mondiale où les hauts commandants étaient souvent situés dans des maisons à des kilomètres derrière les lignes ennemies ».

Pourtant, quand la guerre est devenue plus mobile, le besoin de diriger depuis le front s’est plus fait sentir, explique Andrew Exum, un ancien capitaine de l’armée américaine qui a dirigé un peloton de Rangers de l’armée en Afghanistan et qui a servi comme conseiller du Moyen Orient pour le ministère de la Défense.

« Dans les anciennes époques de combat », a-t-il écrit dans un mail, « les officiers pouvaient s’exposer au feu dans un esprit de noblesse oblige, mais dans l’époque de combat de feu et de manœuvre où nous vivons, les officiers s’exposent au feu par nécessité ».

Ils meurent au combat, explique-t-il, sans vouloir faire quelque chose d’héroïque, « mais simplement parce qu’ils veulent faire leur mission ».

Exum, se référant à un manuel de combat de l’armée américaine, a déclaré que les commandants de pelotons et des compagnies sont « rarement, si ce n’est jamais, tout devant » leurs formations mais plutôt un cran derrière l’élément de tête afin de garder le contrôle principal de toute la force en cas d’échanges de coups de feu.

Ben Shalom a indiqué que la doctrine israélienne était très similaire. Au champ de combat, les officiers israéliens jusqu’aux, et y compris, commandants de bataillon, tous ceux qui ont commencé leur service comme de simples soldats, sont presque toujours positionnés à la pointe de leurs forces. Cela a été clairement mis en évidence avec la mort des trois soldats Givati le matin du 1er août dans les environs de Rafah.

Peu après le début de l’accord de cessez-le-feu, le commandant de la brigade de reconnaissance Givati, le major Benaya Sarel, a repéré des activités suspectes. Lui, et pas une équipe à l’avant, s’est rapproché de la figure, qu’il croyait être un observateur du Hamas, avec son opérateur radio le sergent Liel Gidoni et le lieutenant Hadar Goldin. Les trois ont été tués dans l’embuscade. Goldin a été enlevé.

Quand l’assistant du commandant, le lieutenant Eiran est arrivé au front et qu’il s’est rendu compte que Goldin avait disparu, il est descendu dans le tunnel à travers lequel Goldin avait été kidnappé. Tout d’abord avec une petite équipe, puis ensuite, seul et presque dans l’obscurité, il s’est précipité vers le bout du tunnel pour trouver son ami disparu.

Selon un récit sur un blog de l’armée, il a dit aux soldats avec lui avant de courir : « Je vais courir aussi vite que possible pour atteindre l’entrée du tunnel. Pendant ce temps, appelez les autres soldats dans le tunnel. Si je ne suis pas de retour dans cinq minutes, je suis mort ».

Ben-Shalom explique que les officiers de bas et de moyen niveau ne devraient pas se placer en plus grand danger que leurs troupes, mais plutôt dans un « danger similaire ». Les « actions nahshonites« , une référence au personnage biblique de Nahshon ben Aminadav, que l’on considère avoir sauté le premier dans la mer Rouge avant qu’elle soit séparée tandis que les Israéliens ont commencé leur exode d’Egypte, ne faisaient pas partie de la mission.

Un ancien commandant d’équipe et de compagnie de l’unité d’élite Maglan, décrivant le fardeau et le bénéfice de diriger depuis le front, a ri lorsqu’on lui a demandé comme cela lui a été inculqué à l’école d’officier. « Vous arrivez déjà avec cela en vous », explique le major Nimrod Ackerman, soulignant l’accent placé sur le sacrifice militaire à travers le système éducatif israélien, et dans son cas, le mouvement des jeunes Scouts.

En tant qu’officier en tête, ou très proche, d’une force de combat, il explique que l’on se sent « indubitablement » plus vulnérable. « Il n’y a pourtant pas d’autre alternative ».

Evoquant le besoin d’information afin de prendre la bonne décision en temps réel, il explique que si quelque chose semble étrange, et que l’on veut ralentir la force, faire poser un genou à terre et faire reposer la troupe, écouter dans l’obscurité, scruter la section à l’avant, le seul moyen de prendre cette décision correctement est d’être au front.

Ackerman dirige une association caritative éducative qui place des citoyens volontaires expérimentés dans des positions d’enseignement dans le système des écoles élémentaires. Il explique que dans la réserve, après des années de service avec des soldats qui sont plus des pairs que des subalternes, la nature du rôle de meneur d’hommes change. Elle évolue plus autour de la capacité professionnelle de prendre des décisions que le besoin démonstratif de marcher devant tout le monde.

Pourtant, Ackerman, un officier franc qui a toujours évoqué son autorité avec affabilité, (j’ai servi sous son commandement lors de la Seconde Guerre du Liban), résume ainsi la situation : »Vous voulez être une vache dans le troupeau ou un cowboy ? »

Après un moment de réflexion, il a ajouté : « Cela a aussi du bon d’être dans le troupeau ».