Lors d’un récent sommet à Jérusalem rassemblant des journalistes juifs du monde entier, le reporter Zvika Klein notait avec humour que, lorsqu’on en vient à traiter de la Diaspora « les journaux israéliens aiment l’antisémitisme ». Une manière de dire qu’il est parfois difficile de faire accepter à un rédacteur en chef israélien des sujets ne parlant pas de la haine du juif en Europe.

Alors, lorsque l’on tombe d’abord sur un homme, puis sur toute une équipe de personnes dévouées à aider les Juifs, que l’on s’aperçoit qu’elles offrent cette aide au « nom de leur foi » et sans arrière-pensée, qu’elles sont organisées, volontaires et présentes sur 5 continents, on peut ressentir, de façon légitime, un certain vertige.

Dans une paroisse du 19e arrondissement, avec un léger accent du sud-ouest qui fait rouler certaines syllabes, et pour parer à toute ambiguïté, Xavier Darrieutort explique d’emblée : « non l’équipe d’EbenEzer (l’association dont il dirige la branche française) n’est pas évangéliste ».

« C’est une consigne explicite et imposée de notre organisation. Nous sommes contre ces associations qui sous couvert d’aider le peuple juif cherchent à le convertir. Et il y en a ! ». La messe est dite.

Mais d’abord, EbenEzer, traduction : « le rocher du secours ». Cette association protestante aide les Juifs individuellement à faire leur alyah, logistiquement, moralement et parfois financièrement.

« C’est plus d’une centaine de familles qui nous ont contacté en 2016 ; 72 que nous avons visitées et 65 que nous avons aidées de différentes façons. Nous avons ainsi participé au financement du cadre pour 60 d’entre elles, l’aide allant de 500 € à 2 000 € en fonction des besoins ». Cette initiative c’est l’Opération Exodus, qui dure depuis 22 ans. EbenEzer participe aussi au budget de l’Agence juive pour des programmes précis.

Natan Sharansky (Crédit : The Jewish Agency for Israel/Flickr, CC BY 2.0)

Natan Sharansky (Crédit : The Jewish Agency for Israel/Flickr, CC BY 2.0)

Ainsi, il y a quelques mois Natan Sharansky, grand patron de l’Agence Juive, accompagné d’un général de Tsahal et d’un grand rabbin, se sont retrouvés pour une soirée quelque part en Asie.

« Nous avons fêté les 25 ans de l’un de nos bureaux asiatiques. Les voir ainsi débarquer à notre anniversaire, c’était très impressionnant et vraiment très émouvant ».

Ce bureau fait partie d’un réseau de 70 délégations présentes partout dans la monde. Dans certains endroits aider les Juifs est un exercice dangereux. « Le bureau d’Ukraine a participé à des évacuations d’urgence en zone de guerre en collaboration avec d’autres associations, » explique-t-il. « c’est une zone où l’on meurt tous les jours« .

Il arrive que les portes des églises se ferment

La deuxième mission d’EbenEzer est, d’une autre manière certes, aussi périlleuse : ses membres se rendent dans les différentes communautés de l’Église chrétienne pour expliquer rien de moins que « Dieu a un peuple… et que c’est le peuple juif ».

Dit en langage d’Église : « le peuple juif a une importance particulière dans notre propre tradition, explique Darrieufort, il suffit de lire les premiers livres de la Bible et les Prophètes pour se rendre compte de l’attachement particulier de Dieu au peuple juif. Nous essayons de communiquer cela, la part d’Israël et du peuple juif dans le cœur de Dieu tel que les textes l’ont révélé ».

Dans les différentes communautés de l’Église chrétienne ces chrétiens expliquent que « Dieu a un peuple… et que c’est le peuple juif »

Il n’est pas rare que les portes des Églises se ferment lorsque qu’EbenEzer demande la permission de venir parler aux fidèles de la « part du peuple juif » dans l’Église.

« Vous n’êtes pas sans ignorer que depuis la crucifixion de Jésus, explique Darrieufort, une part des chrétiens prônent le « remplacement ». Ils estiment que les chrétiens sont LE peuple de Dieu dont parlent les premiers livres de la Bible, la Torah ». Cette théorie a un nom : le Verus Israel, et a servi de cadre théorique à de nombreuses persécutions.

« Mais c’est un mensonge, la part qu’Il a réservé à son peuple n’a pas changé ».

Xavier Darrieufort évoque avec tristesse les divisions au sein des communautés de l’Eglise : « le positionnement vis-à-vis d’Israël est une des lignes de fracture. Une part a clairement pris fait et cause pour les Palestiniens ». Des divisions que l’homme, par ailleurs consultant en management à Bordeaux, trouve « douloureuses ».

« Un grand mouvement de l’Eglise mondiale s’est positionné contre Israël et pour le peuple palestinien. Pour nous c’est une aberration de prôner cela au nom de l’Eglise ».

D’autres associations protestantes, comme les Hollandais de Christenen Voor Israel (Les chrétiens pour Israël) sont actifs aux côtés du peuple juif. Leur association propose des cours d’hébreu biblique, relaye des informations favorables à Israël, organise des rencontres œcuméniques et récolte des fonds.

Depuis plusieurs années une partie d’entre eux financent une initiative de l’Agence juive appelée Baït Rishon BaMoledet, un programme d’intégration en Israël par le kibboutz.

Eben Ezer France dispose d’un site internet, Alyah.net, qui lui permet de capter une part des candidats au départ : « nous leur expliquons que nous sommes une association chrétienne et nous discutons un peu avec eux pour évaluer leurs profils et leurs besoins. Dans tous les cas, nous les renvoyons vers l’Agence juive, mais nous avons déterminé en amont si nous pouvions leur être utile ».

EbenEzer aide les personnes âgées à remplir les dossiers sur internet, ou à se déplacer à l’Agence juive pour leur rendez-vous. Ces volontaires évaluent les besoins financiers du déménagement, peuvent apporter une aide financière pour le cadre, et même aider à faire les cartons. Parfois, ils accompagnent les olim à l’aéroport.

« Nous sommes leur dernier contact avec la France. Et les départs sont des moments de grande anxiété, nous essayons d’être là pour eux. C’est souvent très émouvant ». EbenEzer veut aujourd’hui miser plus sur l’intégration en Israël : une de leurs volontaires s’envolera bientôt pour Israël pour trois mois afin d’épauler les nouveaux arrivants.

Ces initiatives ont bien sûr un coût. Les fonds nécessaires à ces opérations viennent d’un réseau de quelque 3 000 donateurs abonnés au bulletin d’informations de l’organisation, où il est souvent question de commentaires sur la Bible et les Prophètes.

« Ils ont une affection particulière pour le peuple juif, » explique Darrieufort. « Ce n’est pas quelque chose de mystique. La foi chrétienne se base aussi sur la Torah et les Prophètes, et ces derniers annoncent le retour des Juifs sur leur terre ». Alors EbenEzra donne un coup de main.

La chose est assez frappante pour des journalistes, moins étonnés de croiser un antisémite qu’un ami sincère, discret et efficace d’Israël.

« C’est parce que nous lisons la Bible, explique-t-il. Et la première partie de la Bible c’est la Torah. Nous savons que nous devons beaucoup aux Juifs. Et si on lit vraiment les Écritures on sait l’importance pour Dieu de son peuple, et nous le reconnaissons. Etre attaché au peuple juif fait partie de notre foi ».

Comme pour nous rassurer, il ajoute : « mais tous les chrétiens ne sont pas comme ça ».