Les combattants européens qui affluent en Syrie pour participer au « Jihad » contre le régime de Bashar el-Assad suivent leurs amis et leurs connaissances plus que les recruteurs, affirme un expert en contre-terrorisme mardi.

S’adressant au The Times of Israel en marge de la conférence à Herzliya intitulée « L’Europe et Israël : nouvelles menaces terroristes partagées et opportunités pour une coopération », Peter Neumann, un expert sur la radicalisation européenne du Kings College de Londres, a affirmé que le nombre de recrues européennes en Syrie a dépassé les 15 000 combattants.

C’est presque équivalent au nombre de combattants étrangers qui ont rejoint le Djihad contre l’Union soviétique en Afghanistan dans les années 1980, qui a duré une décennie.

« Une toute nouvelle génération de personnes est attirée dans l’orbite du Djihad », explique-t-il. « La Syrie a réussi à attirer un nombre équivalent de combattants étrangers en 3 ans alors que l’Afghanistan a mis une décennie pour en acquérir autant ».

Se fondant sur le précédent afghan, les gouvernements européens sont de plus en plus préoccupés par la menace des combattants qui rentrent. Ils reviennent radicalisés et avec un entraînement militaire. Les données recueillies après la guerre soviétique en Afghanistan, qui a duré de 1979 à 1989, a révélé que 75 à 90 % des combattants ne s’engageraient pas dans des activités terroristes après leur retour à la maison. Néanmoins, la menace potentielle émanant du reste de ces combattants est considérée par les dirigeants occidentaux comme étant très préoccupante.

L'expert en contre terrorisme, Peter Neumann, le 2 décembre 2014 à Jérusalem (Crédit : Elhanan Miller/Times of Israel staff)

L’expert en contre terrorisme, Peter Neumann, le 2 décembre 2014 à Jérusalem (Crédit : Elhanan Miller/Times of Israel staff)

Le centre de recherches de Londres dirigé par Neumann, le Centre international pour l’étude de la radicalisation et la violence politique (ICSR), a révélé que 60 % des combattants étrangers suivaient les prêches de deux prédicateurs occidentaux sur les médias sociaux : l’Américain Sheikh Ahmad Musa Jibril et le converti australien Musa Cerantonio. Un rapport publié par l’organisation en avril a conduit à l’arrestation de Cerantonio et à l’imposition de conditions restrictives sur Jibril.

« Lorsqu’on étudie la manière dont les gens se radicalisent, ce n’est pas suffisant d’examiner les comptes et les publications officiels de l’EI. Beaucoup de personnes qui commentent leurs publications sont des ‘cheerleaders’, mais ne sont pas forcément officiellement associées à l’EI et ne sont pas basées en Irak ou en Syrie », précise-t-il.

Les comptes officiels des porte-paroles de l’EI sur Twitter ne se classent même pas dans les 10 comptes les plus populaires des djihadistes occidentaux, selon l’étude menée par l’ICSR.

Toutefois, la décision des Occidentaux de se rendre en Syrie n’est généralement pas fondée sur le recrutement en ligne, mais plutôt sur des connaissances personnelles, développe Neumann. Il estime que 70 à 80 % des combattants se sont rendus en Syrie parce qu’ils font partie d’un groupe qui a été collectivement radicalisé en Occident. Typiquement, un ou deux membres se rendent à la Syrie en premier et le reste les rejoint plus tard.

« La connexion sociale est un lien extrêmement puissant », explique-t-il. « Lorsqu’un ami vous demande de faire quelque chose, que ce soit de combattre en Syrie ou d’arrêter de fumer, cela a beaucoup plus d’influence que de voir une affiche dans la rue ».

Les relations personnelles s’avèrent également être plus efficaces pour permettre aux bénévoles occidentaux d’entrer en Syrie. Des organisations telles que la filiale d’Al-Qaïda le Front al-Nosra commencent à devenir de plus en plus suspicieux envers les Occidentaux. Elles exigent maintenant que les occidentaux présentent des références personnelles à la frontière.

S’il était responsable de la politique de prévention pour empêcher les djihadistes potentiels de quitter l’occident, poursuit Neumann, il commencerait par suivre les activités sur les réseaux sociaux des hommes qui sont déjà allés en Syrie.

« Si vous prenez en compte le fait que ces personnes partent parce que leurs amis y vont, alors savoir qui sont leurs amis devient essentiel ».

Non qualifiés aux combats, les volontaires étrangers sont généralement utilisés par les organisations djihadistes soit pour des tâches professionnelles, telles que les travaux mécaniques ou la rédaction de publication sur les médias sociaux.

Ils sont aussi utilisés comme de « la chair à canon », menant souvent les opérations les plus impitoyables sur le champ de bataille. On estime que 70 % des attentats-suicides en Syrie ont été menées par des étrangers, selon les conclusions des recherches effectuées par l’ICSR.

« Ce n’est pas un nouveau phénomène », ajoute Neuman. « Pendant la guerre d’Irak dans les années 2000, 95 % des attaques-suicides étaient menées par des étrangers ».

Les membres locaux des groupes syriens, même plus extrémistes comme le Front al-Nosra, refusent d’effectuer ces missions – comme les attentats-suicides et les décapitations – qu’ils considèrent comme étant « non-syriens ».

Une capture d’écran, d’une vidéo postée par le Front al-Nosra sur le site LiveLeak le 30 mai 2014, qui montrerait un citoyen américain, Moner Mohammed Abu Salha, qui aurait participé à un attentat-suicide contre les forces du régime dans la province d’Idlib dans le nord de la Syrie le 25 mai 2014 (Crédit : Capture d’écran LiveLeak/AFP)

Une capture d’écran, d’une vidéo postée par le Front al-Nosra sur le site LiveLeak le 30 mai 2014, qui montrerait un citoyen américain, Moner Mohammed Abu Salha, qui aurait participé à un attentat-suicide contre les forces du régime dans la province d’Idlib dans le nord de la Syrie le 25 mai 2014 (Crédit : Capture d’écran LiveLeak/AFP)

« Ils se justifient en affirmant : ‘ce n’est comme ça que nous faisons les choses en Syrie, cela n’a jamais existé dans notre pays, et nous ne voulons pas commencer à agir comme cela’ », explique Neuman.

Les acteurs locaux sont souvent hésitants à commettre des atrocités contre des personnes qu’ils pourraient personnellement connaitre.

« Il est plus facile d’égorger quelqu’un que vous ne connaissez pas et avec qui vous ne pouvez pas parler à cause de la barrière de la langue. Les combattants étrangers peuvent être efficacement déshumanisés car ils considèrent les autres comme une notion idéologique abstraite ».

« Une fois qu’ils rentrent, il est important de faire la distinction entre trois groupes. Je m’y réfère en les appelant les 3 D – les dangereux, les personnes émotionnellement déséquilibrés, et les déçus », préconise-t-il.

Le premier groupe est une menace immédiate pour la société et ceux qui font partie de ce groupe doivent être arrêtés et poursuivis. Les personnes appartenant aux deux derniers groupes doivent être soit suivis psychologiquement soit participer à un programme de réinsertion dans la société.

« Le nombre de combattants étrangers est tellement important que les poursuivre tous, et les enfermer en prison, serait en deçà de la capacité des systèmes juridiques et pénitenciers de nombreux pays ». Il faut donc des solutions alternatives.