Ein Qinya, les hauteurs du Golan – Sheikh Hayel Sharaf s’est excusé de l’absence de sa femme en entrant dans le salon avec un plateau de café et de biscuits. Elle était allée rendre visite à son neveu, a-t-il expliqué, et a été arrêtée par la police le jour précédent pour avoir attaqué une ambulance transportant « les terroristes ».

Le 22 juin, une foule d’au moins 100 habitants, principalement des adolescents druzes, ont pris d’assaut une ambulance militaire israélienne transportant deux combattants de l’opposition syrienne grièvement blessés dans un hôpital israélien, en dehors de la ville druze de Majdal Shams.

L’ambulance a réussi à échapper à la foule jusqu’au parking à l’entrée de la ville voisine de Neve Ativ, où elle a été entourée par la foule en colère.

Les deux Syriens blessés ont été sortis de l’ambulance et battus ; l’un est mort suite à ses blessures et l’autre a été emmené à l’hôpital dans un état critique. L’équipe de secours présente dans l’ambulance israélienne a reçu des blessures légères tandis qu’elle tentait apparemment de protéger leurs patients.

L’incident, qui a choqué l’opinion publique israélienne, s’est attiré la condamnation sévère du Premier ministre, Benjamin Netanyahu, le chef spirituel de la communauté druze en Israël, Sheikh Mowafaq Tarif, et d’autres responsables.

« Il est inconcevable que les soldats de Tsahal et que les blessés [syriens] aient été attaqués par des citoyens israéliens, a déclaré le chef d’état-major de Tsahal, Gadi Eisenkot, aux médias lors d’une réunion d’urgence convoquée par l’armée peu de temps après l’incident.

Mais les assaillants, à vrai dire, ne se sont jamais considérés comme étant Israéliens.

Assis sous une broderie encadrée de l’emblème national syrien et une carte du plateau du Golan intitulée « le Golan arabe syrien occupé », Cheikh Sharaf, un professeur d’arabe à la retraite qui a passé sa carrière à enseigner à Haïfa et à Acre, a expliqué qu’il comprenait le raisonnement des assaillants.

« Comment pouvez-vous voir des gens qui tirent des balles et des obus de mortier sur vos frères et vos proches et ne rien faire? », s’est interrogé Sharaf. « C’était de la vengeance, une réaction de jeunes excités ».

Une broderie de l'emblème national syrien accrochée au mur de la maison de Sheikh Hayel Sharaf, le 8 juillet 2015 (Crédit : Elhanan Miller / Times of Israël)

Une broderie de l’emblème national syrien accrochée au mur de la maison de Sheikh Hayel Sharaf, le 8 juillet 2015 (Crédit : Elhanan Miller / Times of Israël)

Comme la plupart des 20 000 Druzes du Golan, Sheikh Sharaf n’a jamais accepté la citoyenneté israélienne lorsqu’Israël a annexé le Golan par la loi de 1981. C’est un patriote syrien et un fier loyaliste du Sultan Pacha al-Atrash, le leader druze qui a mené la révolte contre les impérialistes français au milieu des années 1920.

Ein Qinya, son village de 1 000 habitants situés sur les pentes au sud du mont Hermon, se trouve à seulement 10 km à l’ouest de la ville druze de Hader, la seule communauté du côté syrien de la frontière non contrôlée par les rebelles anti-Assad.

Les locaux parlent d’un accord tacite conclu avec Israël pour décourager l’Armée syrienne libre d’entrer à Hader qui est défendu par les résidents locaux plutôt que l’armée syrienne.

Pour Sharaf, la faction à laquelle les rebelles appartenaient dans l’ambulance avait peu d’importance. Les divergences idéologiques entre l’Armée syrienne libre et le Front Al-Nosra, un groupe affilié à al-Qaïda, sont négligeables, affirme-t-il.

« C’est la différence entre la peste et le choléra », a-t-il expliqué au Times of Israel.

Quand il s’agit de la guerre civile syrienne, les Druzes sont une grande source de préoccupation. Le commandant du Front Al-Nosra, Abu Muhammad al-Julani, a déclaré à al-Jazeera en mai que son groupe a commencé à envoyer des prosélytes islamiques auprès des communautés druzes qui sont tombés sous leur contrôle pour « les informer des pièges doctrinaux dans lesquels ils sont tombés ».

Moins de deux semaines plus tard, al-Nosra a exécuté 20 civils dans le village druze de Qalb Lawzah dans le nord de la Syrie.

« Si ces gens entrent dans une zone [druze] et essayent de changer la foi des gens, ce sera une catastrophe », a déclaré Sharaf. « Ça serait une guerre entre les 72 sectes de l’islam ».

Dans la ville voisine de Majdal Shams, où la plupart des adolescents qui ont attaqué l’ambulance résident, certains ont été refroidis après l’attaque. Nizar Ayoub, un expert en droit international avec un doctorat de Moscou, dirige al-Marsad, une organisation locale de défense des droits qui permet de suivre l’appropriation israélienne de la terre druze et l’expansion des implantations israéliennes.

« Ce qui est arrivé était un crime, un meurtre de sang-froid », a déclaré Ayoub au Times of Israel. « Vous ne pouvez pas contrôler une foule capable d’exécuter un lynchage ».

Dr Nizar Ayoub au bureau du groupe des droits civiques Al-Marsad à Majdal Shams, le 8 juillet 2015 (Crédit : Elhanan Miller / The Times of Israël)

Dr Nizar Ayoub au bureau du groupe des droits civiques Al-Marsad à Majdal Shams, le 8 juillet 2015 (Crédit : Elhanan Miller / The Times of Israël)

Selon Ayoub, les deux coupables responsables de l’agitation jeune génération de sa communauté sont les établissements sécuritaires syriens et israéliens.

« Ces groupes sont intéressés par l’exagération du danger posé par al-Nosra et l’EI ». En gonflant la signification du radicalisme islamique, a analysé Ayoub, le régime d’Assad et Israël cherchent à la fois à affaiblir le tissu de la société syrienne à travers une vision du « diviser et mieux régner ».

Comme Sheikh Sharaf, Ayoub doute de la version officielle israélienne selon laquelle un soldat druze qui servait dans l’armée israélienne aurait averti sa communauté que l’ambulance arrivait.

« Je ne peux pas accepter l’argument que le soldat ait agi de son propre chef. L’a-t-il vraiment fait ? Cela devrait être étudié ». Ayoub a accusé Israël de financer al-Nosra et l’Etat islamique et de leur fournir un soutien logistique « pour créer la panique et préparer le terrain pour de futures interventions en Syrie », une affirmation commune faite par Damas.

L'ambulance militaire attaquée par des résidents druzes israéliens dans le Golan lorsqu'elle transportait des blessés de guerre syriens pour être soignés en Israël, le 22 juin 2015 (Crédit photo: Basel Awidat / Flash90)

L’ambulance militaire attaquée par des résidents druzes israéliens dans le Golan lorsqu’elle transportait des blessés de guerre syriens pour être soignés en Israël, le 22 juin 2015 (Crédit photo: Basel Awidat / Flash90)

Les soupçons d’Ayoub sur les intentions israéliennes et occidentales à l’égard de la Syrie ne le placent pas automatiquement dans le camp Assad, cependant. Il fut l’un des premiers résidents de Majdal Shams à prendre part aux manifestations anti-Assad dans les premiers jours de l’insurrection en 2011.

« Les fidèles du régime [à Majdal Shams] nous ont attaqués physiquement. Ils ont sans doute leurs ordres de la Syrie », a-t-il dénoncé. Aujourd’hui, la communauté est divisée, avec des gens ne sachant quel côté soutenir dans la guerre. « Je voudrais voir à la fois Assad et les rebelles armés devant la Cour pénale internationale à La Haye », a déclaré Ayoub.

Pour Taisseer Maray, le directeur d’une ONG pour le développement local, l’attaque doit être étudiée à la lumière de l’augmentation du sectarisme à travers le Moyen-Orient.

« Les Juifs utilisent constamment la carte juive, et nous voyons maintenant la polarisation entre les sunnites et chiites », a déclaré le biologiste formé au Technion de Haïfa. Dans cette configuration, les Druzes deviennent également victimes de la carte émotionnelle de la « pensée de groupe » à la suite de la menace perçue pour leur communauté, a-t-il noté.

Dr Taisseer Maray,le directeur du Golan pour le développement des villages arabes, à son bureau de Majdal Shams, le 8 juillet 2015 (Crédit : Elhanan Miller / Times of Israël)

Dr Taisseer Maray,le directeur du Golan pour le développement des villages arabes, à son bureau de Majdal Shams, le 8 juillet 2015 (Crédit : Elhanan Miller / Times of Israël)

« Il n’y a pas que les Druzes qui ressentent cela, il y a aussi les Chrétiens et même les Sunnites modérés », a déclaré Maray.

« Toutes les forces démocratiques au Moyen-Orient devraient s’unir contre l’extrémisme plutôt que de se séparer le long des lignes sectaires. Quand il n’y a pas d’Etat ou une institution démocratique pour vous défendre, vous revenez à votre village et vous cherchez les personnes qui peuvent vous donner les moyens de le faire. Voilà une réaction tout à fait normale », a-t-il conclu.