Quatre ans ont passé depuis cet événement historique qui a déclenché le printemps arabe.

Quatre ans et huit jours.

Un Tunisien de 26 ans de Sidi Bouzid ouvre son étalage de légumes le matin du 17 décembre 2010. Une inspectrice locale est venue et a confisqué ses marchandises, et, selon la famille du vendeur, l’a humilié devant les passants.

Le jeune homme, Mohammed Bouazizi, a alors décidé de s’immoler par le feu tel un acte de vengeance devant le bureau du gouverneur local. Dix-sept jours plus tard, il succombe à ses blessures.

Cet acte a conduit à une série de manifestations de colère contre le régime de Zine El Abindine Ben Ali, « le dictateur illuminé » qui gouvernait le pays depuis 24 ans. Il n’a pas fallu longtemps pour que les manifestations deviennent la « Révolution de jasmin » et Ben Ali prit la fuite le 14 janvier. Onze jours plus tard, une révolution a commencé en Egypte, suivie par la Libye, le Yémen, et bien sûr, la Syrie.

Comme en Egypte, les premiers qui ont réussi à s’organiser et à tirer quelque profit dans le chaos en Tunisie furent les islamistes. Le parti Ennahda a remporté les premières élections libres en octobre 2011.

Trois ans plus tard, les islamistes ne sont plus au pouvoir. Ils ont d’abord volontairement démissionné pour permettre à un gouvernement intérimaire de rédiger une constitution, puis ils ont perdu les dernières élections législatives, suivies par des élections présidentielles de cette semaine, qui ont été remportées par des fonctionnaires de l’ancien régime.

En début de semaine, les Tunisiens ont appris que leur président élu était Béji Caïd Essebsi, âgé de 88 ans, qui fut ministre de l’Intérieur sous Habib Bourguiba, le dictateur qui a précédé Ben Ali, puis président du Parlement du temps de Ben Ali.

Il convient de rappeler, peut-être, qu’un ministre de l’Intérieur dans les pays arabes n’est pas seulement un fonctionnaire chargé de délivrer des passeports, mais c’est l’homme chargé de la sécurité interieure, y compris les services de renseignement. C’est, la chair et le sang de l’ancien régime.

Essebsi, dont l’âge avancé pourrait inciter Shimon Peres à se présenter aux élections israéliennes, a remporté 55,7 % des voix, contre 44,3 % à Moncef Marzouki son adversaire affilié aux islamistes.

La victoire de Essebsi a conduit à une vague de protestations, principalement dans les villes du sud de la Tunisie, considérées comme plus religieuses, plus pauvres, et en grande partie coupées de Tunis, la capitale.

La Tunisie est le deuxième pays arabe à vivre une révolution de printemps arabe, suivie par la victoire électorale des islamistes pragmatiques affiliés aux Frères musulmans, avant que ces derniers ne cèdent la place des membres de l’ancien régime.

C’est arrivé ainsi en Egypte, après que Mohammed Morsi des Frères musulmans soit arrivé au pouvoir, il a été remplacé par une seconde révolution qui a remis l’armée à sa position de pouvoir dans le pays.

Les fonctionnaires de l’ancien appareil politique et sécuritaire, qui sont surnommés « a doula-al-amika, » ou l’état profond, sont revenus au pouvoir. Ce sont les mêmes institutions qui ont marqué leur emprise sur l’Etat au cours des décennies, et après la chute du dictateur (Ben Ali ou Moubarak) ont été laissés pour compte, et retrouvent maintenant leurs positions de pouvoir.

On peut supposer que le nouveau président de la Tunisie, Essebsi, va profiter de l’aide des deux plus forts dirigeants sunnites modérés du Moyen-Orient, le président égyptien Abdel-Fattah el-Sissi et le roi saoudien Abdallah. Qui plus est, le régime à Tunis, avec ses homologues au Caire, tentera d’aider leur allié apparent en Libye, qui se trouve entre eux.

Après la chute de Mouammar Kadhafi, la Libye a cessé de fonctionner en tant que pays. Son territoire est divisé entre les principales tribus de Misrata, et des groupes islamistes radicaux comme Ansar al-Sharia.

Ces derniers mois, Khalifa Haftar, un ancien général de l’armée de Kadhafi, qui vivait en exil depuis près de deux décennies, a rejoint la bataille pour la Libye. Haftar a réussi à chasser Ansar al-Sharia d’importantes zones à l’est de la Libye, y compris Benghazi, et il concentre maintenant ses efforts sur la partie ouest du pays, près de la frontière tunisienne et autour de la capitale Tripoli, qui est actuellement entre les mains des tribus de Misrata. Il soutient l’assemblée représentative qui siège à Tobrouk, tandis que les tribus soutiennent le gouvernement en place à Tripoli, composé principalement d’anciens membres du Congrès Général National.

Les perdants

Il est difficile en ce moment de parler de coïncidences. Le camp des Frères musulmans a souffert de défaites politiques l’une après l’autre. La population arabe, qui assiste à la folie qui s’est emparée de la région dans le sillage du succes de l’État islamique (qui est né dans la même matrice idàologique que les Frères musulmans), a décidé, en Tunisie et en Egypte, au moins, de mettre à l’écart tout ce qui leur rappelle l’islam radical (moins radical que l’EI, mais néanmoins radical). À certains égards, les Frères musulmans en Egypte et leurs homologues en Tunisie sont en train de payer le prix du succès de l’EI.

Ces développements ne laissent pas, bien sûr, laissent présager de la disparition des Frères musulmans. En arabe, il y a une pléthore de proverbes qui d’être tantôt en haut, tantôt en bas. Mais sans aucun doute, c’est là un des points les plus bas au cours des dernières années pour l’organisation qui a été perçue, il n’y a pas longtemps, comme l’espoir du président Barack Obama pour un meilleur Moyen-Orient, en particulier étant donnée la décision du Qatar de s’incliner devant l’Arabie saoudite et l’Egypte.

Le principal mécène des Frères musulmans (à l’exception de la Turquie) s’est rendu face à la pression de Riyad et du Caire et a choisi de s’éloigner de son ton hostile vis-à-vis de Sissi. Ce n’est pas arrivé du jour au lendemain, et ce n’est pas de bonne volonté. Le rappel des ambassadeurs de plusieurs pays importants du Golfe (Koweït, EAU, Arabie Saoudite) de Doha a fait son travail, et le Qatar a décidé d’apaiser l’homme fort sur le Nil.

Comment cela affectera le Moyen-Orient ?

Il est encore trop tôt pour le dire. Des sources égyptiennes de haut-niveau ont exprimé une grande prudence sur ce changement. « D’abord nous allons les voir agir, puis nous saurons leurs véritables intentions », a déclaré un dirigeant au sujet de la décision de Qatar.

Une indication immédiate sera la ligne qu’al-Jazeera prendra vis-à-vis du gouvernement égyptien. Jusqu’à présent la chaîne s’etait alignée sur le camp des Frères musulmans contre Le Caire. Il va de soi qu’elle va désormais tenir une ligne plus modérée vis-à-vis de Sissi et ses partisans.

La Turquie pourrait se trouver encore plus isolée comme étant le dernier pays à brandir le drapeau de l’islam politique du style de la Confrérie musulmane. Mais l’affaiblissement du mouvement n’est pas nécessairement bon pour l’Occident ou pour Israël. Le Hamas à Gaza, qui souscrit à l’idéologie des Frères, cherchera des appuis ailleurs, comme en Iran, et les dirigeants du Hamas en parlent déjà ouvertement.

Deuxièmement, les partisans de l’islam radical pourraient apporter leur soutien à des groupes encore plus radicaux, comme l’État islamique. Pourtant, la vague de renforcement des dirigeants arabes sunnites, pro-occidentaux modérés pourrait être un facteur important pour arrêter l’EI.

Encore un mot sur l’État islamique : Cette semaine, l’émission de télévision israélienne « Uvda » a montré une remarquable vidéo du journaliste israélien Itai Anghel accompagnant des combattants luttant contre l’EI en Syrie et en Irak. Anghel a ramené des rapports de terrain qui donnent un rare point de vue dans le conflit.

Pour la première fois, nous avons pu voir la lutte contre l’État islamique de plus près. Au lieu de vidéos YouTube effrayantes de décapitations, nous voyons tout à coup ses combattants fuyant les Kurdes. L’ennemi, l’EI, n’est pas si terrible vu à travers les yeux kurdes, presque à l’opposé de la façon dont ils sont représentés dans la presse occidentale. Le film les montre comme barbares, lâches, se disputant des restes de viande et de la drogue.

Les Kurdes, et surtout les femmes combattantes, dans la vidéo de Anghel sont pas particulièrement intimidés par les actes de IS et semblent déterminés à les combattre. Avec peu d’armes, ils vainquent.

Le reportage montre aussi l’inacceptable facilité avec laquelle des centaines, voire des milliers de volontaires, entrent en Syrie pour rejoindre l »EI, tandis que la Turquie alliée de Washington – l’un des derniers survivants des gouvernements style Frères musulmans – ferme les yeux ou même coopère.

Peut-être quelqu’un à la Maison Blanche va se réveiller du fantasme de la Confrérie, et va commencer à mettre des ressources et de l’énergie en aidant les Kurdes dans leur juste combat.