Les détails d’une œuvre non publiée de l’auteur P.G. Wodehouse, dans laquelle il révèle ses sentiments sur les diffusions radio controversées qu’il a réalisées alors qu’il était détenu par les nazis en Allemagne, et qui lui ont valu d’être qualifié de traître en Angleterre, ont été révélés cette semaine.

Le Times of London a eu accès aux pages que Wodehouse a cessé d’écrire après quelques chapitres quand des amis lui ont conseillé de ne pas revisiter ses années de guerre controversées.

Wodehouse, devenu célèbre au Royaume-Uni et aux Etats-Unis pour ses contes du bouillonnant aristocrate Bertie Wooster et son inimitable majordome Jeeves, a écrit une série de programmes radio depuis Berlin à l’été 1941, qui était intitulée « Comment être un interné sans formation préalable », et dans lequel il donnait un témoignage léger de ses expériences, tout en étant retenu prisonnier par les Allemands.

Le manuscrit original est détenu par la New York Public Library, et n’a jamais été publié, mais une copie est désormais présente à la British Library.

Les pages, des mémoires incomplètes et des excuses où l’auteur se défend des accusations d’être un sympathisant nazi, comprennent ses réponses aux détracteurs de ses actions pendant les années de guerre. Le critique le plus connu de Wodehouse était son ancien ami, A. A. Milne, qui a écrit les histoires de Winnie l’ourson.

La couverture de My man Jeeves, de P.G. Wodehouse. (Crédit : domaine public/Wikimedia)

La couverture de My man Jeeves, de P.G. Wodehouse. (Crédit : domaine public/Wikimedia)

Même si Wodehouse n’a jamais exprimé un soutien ou une sympathie pour la cause nazie, les programmes ont été peu appréciés en Grande-Bretagne, qui venait de souffrir du Blitz, les raids aériens allemands massifs des années 1940 et 1941. Il avait été vilipendé au Parlement, son travail interdit de la BBC, et certaines librairies avaient retiré ses ouvrages de leurs rayons.

Dans une prose typique de son style, Wodehouse écrit que « le hurlement global qui a été le résultat de mon indiscrétion a excédé en volume et en intensité tout ce que j’avais connu depuis le moment où j’étais un petit garçon, quand j’avais cassé le parapluie du vicaire et que mes tantes avaient commencé à s’écrire des lettres l’une à l’autre à ce propos. »

Wodehouse admet dans ce manuscrit que les programmes ont été une grave erreur, mais note qu’il n’avait pas pensé à l’époque qu’ils pouvaient être blessants.

« J’ai totalement négligé la dangereuse possibilité qu’une vague de sentiments pro-allemands puisse être créée aux Etats-Unis par de telles révélations de ma part, alors que je lisais Shakespeare dans un camp, que quand les internés étaient à court de tabac ils fumaient du thé, que le Kommandant avait les jambes courtes et ne voulait pas grimper sur des collines, et qu’il y avait une odeur déplaisante dans ma cellule de la prison de Loos. »

Wodehouse et son épouse Ethel vivaient au Touquet, en France, quand les Allemands ont envahi le pays en 1940. Le couple a tenté de fuir mais a eu une panne de voiture, et ils n’ont pas pu faire une autre tentative avant d’être capturés par l’armée allemande.

Les Allemands ont interné tous les hommes d’un pays ennemi de moins de 60 ans, dont Wodehouse, né en 1881. Il a d’abord été envoyé dans une ancienne prison de Loos, près de Lille, puis déplacé en Belgique et finalement détenu à Tost, en Haute Silésie, une région qui était à l’époque allemande et est maintenant polonaise. Wodehouse a ensuite été transféré dans un hôtel de Berlin et a diffusé ses émissions de radio depuis la ville. Il est resté en Allemagne avec son épouse jusqu’en septembre 1943, puis a été autorisé à retourner à Paris, et était dans la capitale française quand elle a été libérée en août 1944.

Peu après la libération, Wodehouse avait été interrogé en différentes occasions par les services secrets britanniques du MI6 et du MI5, qui ont tous deux conclu que, même si les programmes étaient une bêtise, il n’y avait pas de raison de le poursuivre. Cependant, l’animosité du public dans son pays d’origine est restée vive et Wodehouse a déménagé aux Etats-Unis en 1947, et n’est plus jamais retourné en Grande-Bretagne. Il a été fait chevalier en 1975, un mois avant sa mort. Le rapport du MI5 innocentant Wodehouse a été rendu public en 1980.

Querelle avec Milne

Le document apporte aussi des détails sur sa querelle avec l’auteur Milne.

A.A. Milne, auteur de Winnie l'Ourson. (Crédit : domaine public/Wikimedia)

A.A. Milne, auteur de Winnie l’Ourson. (Crédit : domaine public/Wikimedia)

Wodehouse et Milne ont été amis avant la guerre, mais leur relation s’est étiolée en raison des émissions de radio. Un échange non daté a eu lieu quand Milne avait raconté que Wodehouse, qui n’a pas eu d’enfant, lui avait une fois dit qu’il aimerait un fils, mais uniquement s’il naissait âgé de 15 ans.

« Vous voyez l’avantage de cela », a écrit Milne, selon l’article. « Elever un fils est une responsabilité considérable pour un homme, mais au moment où le garçon a 15 ans, l’on a déplacé la responsabilité sur l’économie. »

En réponse, Wodehouse avait fustigé Milne pour avoir inclus son propre fils, Christopher Robin, dans les livres de Winnie l’Ourson.

« Vous me comprenez mal, M. Milne, a-t-il écrit. Je parlais simplement d’un homme d’affaires à un autre. Quand nous, auteurs, avons de jeunes enfants, notre première pensée est d’en tirer profit, et ce que je voulais dire, c’est que vous aviez étouffé en premier et effacez si soigneusement votre fils que le racket avait été identifié. »

« Quand vous avez eu fini d’exploiter les possibilités commerciales du jeune Milne, les enfants avaient atteint un point de saturation et il n’y avait plus d’argent à en tirer. Le public acceptera un Christopher Robin sautillant, mais pas une sorte de ballet russe de la descendance d’auteurs rivaux sautillant également. »

Wodehouse a expliqué pourquoi il avait réalisé les émissions, disant qu’il voulait exprimer sa gratitude pour les fans américains qui lui avaient écrit pendant sa détention, et également qu’un discours utilisant les mêmes thèmes prononcé devant 200 prisonniers britanniques quand il était détenu à Tost avait été très bien accueilli.

« Je me souviens à ce moment avoir été conscient d’une légère suffisance à la pensée que j’avais en moi la possibilité de prendre la détention à la légère, une sorte de sentiment complaisant qu’en n’en faisant pas quelque chose de lourd, je remplis ma part et prouve que j’ai de la valeur, associé à mes codétenus, a-t-il écrit. Mais si vous voulez condamner les auteurs pour être condescendants, vous saurez à peine par où commencer. »