Malheureusement ce ne sera probablement pas la dernière fois. L’année dernière, on s’est indigné d’avoir découvert par accident des restes de dépouilles humaines de détenus utilisés lors d’”expérimentations médicales” pendant l’Holocauste.

On s’en souvient, les employés de l’Institut Psychiatrique Max Planck avaient trouvé des restes de cerveaux durant des travaux de construction en 2015. Mais cette découverte n’a été annoncée que quelques temps après. L’Institut reçoit en effet assez régulièrement des restes de corps humains provenant des expérimentations faites par les nazis sur les détenus des camps au cours de la Seconde Guerre mondiale.

L’homme qui a été le plus proche de ces ‘activités’ médicales était le Docteur Josef Mengele, « l’ange de la mort » qui sélectionnait les prisonniers sur la rampe d’Auschwitz-Birkenau, qui pour les chambres à gaz, qui pour le travail forcé.

Selon l’Institut Max Planck, les restes humains trouvés l’année dernière avaient été collectés par Mengele et d’autres médecins pour des analyses de laboratoire, dans une structure qui s’appelait alors le Kaiser Wilhelm Institute.

“Nous sommes gênés par ces découvertes, et la souillure représentée par leur trouvaille restera dans les archives”, a annoncé l’institut dans un communiqué portant sur ces « ombres de dépouilles », trouvées dans des jarres au cours de travaux de rénovation de la bâtisse.

Le mémorial israélien de Yad Vashem a exprimé sa préoccupation face au temps qui s’est écoulé avant l’annonce publique de cette découverte par les officiels. Il a souligné d’autres exemples de mauvaises manipulations de restes humains issus des expérimentations de l’ère nazie.

Il y a deux ans à Berlin des os de victimes avaient été trouvés dans… des ordures. L’année dernière, les dépouilles de Juifs gazés pour des recherches avaient été trouvées dans un institut médico-légal de Strasbourg, en France, méticuleusement étiquetées avec toutes les informations concernant les victimes.

Graphique publié par le régime nazi en 1935, après le vote des lois raciales de Nuremberg, qui montre la classification des juifs selon leur hérédité. (Crédit : domaine public)

Graphique publié par le régime nazi en 1935, après le vote des lois raciales de Nuremberg, qui montre la classification des juifs selon leur hérédité. (Crédit : domaine public)

“L’année prochaine, nous allons organiser une convention à ce sujet”, a expliqué Dan Machman de Yad Vashem dans une interview accordée à la radio militaire israélienne suite à l’annonce faite par l’Institut Planck.

“Ce genre de [découvertes] est une nouveauté, et rejoint d’autres événements qui, soudainement, sont mis à jour après 70 ans”, a indiqué le directeur de recherches au centre international de l’Holocauste. « Quiconque a pu penser que ce chapitre était totalement terminé s’est trompé ».

‘Une vie qui ne mérite pas la vie’

Alors qu’il était en charge de la mise en œuvre de la « solution finale », le chef des SS, Heinrich Himmler, avait fait des expérimentations médicales dans les camps nazis, une priorité. L’utopie raciale de Hitler en tête, jusqu’à l’obsession, Himmler a montré un intérêt particulier dans des projets tels que le “Block 10” d’Auschwitz, où des femmes subirent des inséminations artificielles de la part du médecin SS Carl Clauberg, ainsi que des stérilisations forcées.

Associés depuis longtemps aux expérimentations médicales nazies, on se souvient des 1 000 paires de jumeaux « opérés » par Josef Mengele à Auschwitz. En assassinant ces jumeaux pour pratiquer des autopsies simultanées, Mengele espérait révéler les mécanismes impliqués dans les naissances multiples. Comme avec les expérimentations d’insémination et de stérilisation, les jumeaux étaient tués afin de créer un monde repeuplé par les Allemands.

Auschwitz's Block 10, where Dr. Josef Mengele conducted medical experiments on the camp's inmates (photo credit: CC-BY-SA, VbCrLf, Wikimedia Commons)

Le « Block 10 » du camp d’extermination d’Auschwitz, où Josef Mengele menait des expériences médicales sur les détenus du camp. (Crédit : VbCrLf/CC-BY-SA/Wikimedia Commons)

Le deuxième objectif des expérimentations était d’aider à l’effort de guerre, en forçant les détenus Roms à boire de l’eau de mer, ou encore en gelant 300 prisonniers pour enregistrer le choc subi lors de l’exposition au froid. Hors des murs de Hambourg, le virus de la tuberculose avait été inoculé dans les poumons d’enfants juifs.

A Dachau, une chambre de décompression avait été utilisée pour simuler des conditions en haute-altitude, causant la mort de 80 sur 200 victimes.

Même avant l’Holocauste, des médecins avaient joué un rôle essentiel dans un programme d’euthanasie d’Hitler, appelé T4, à travers lequel 60 000 Allemands physiquement ou mentalement handicapés – parmi lesquels des enfants – avaient été tués par injection létale ou dans des chambres à gaz.

Le personnel qui dirigeait ces installations de gazage est allé ultérieurement appliquer ces découvertes dans les camps de la mort de la Pologne occupée par les nazis.

Selon les historiens, Hitler n’eut aucune difficulté à entraîner ou à obliger des professionnels de la médecine lors de la mise en oeuvre du programme T4. Même si le sujet n’a pas encore été réellement exploré, les scientifiques allemands avaient apparemment dépassé le régime nazi dans sa hâte de régler le problème de ces ‘vies qui me méritent pas de vivre’, comme la propagande nazie qualifiait les handicapés.

Un bus et son chauffeur photographiés devant le centre d'extermination Hartheim d'Allemagne en 1940, où des handicapés physiques et/ou mentaux étaient "euthanasiés" par le programme secret T4. (Crédit : domaine public)

Un bus et son chauffeur photographiés devant le centre d’extermination Hartheim d’Allemagne en 1940, où des handicapés physiques et/ou mentaux étaient « euthanasiés » par le programme secret T4. (Crédit : domaine public)

“La communauté médicale allemande avait fixé ses propres résolutions en 1933,” a écrit Hartmut M. Hanauske-Abel dans un article précurseur intitulé “Ni pente glissante ni subversion soudaine : la médecine allemande et le national-socialisme en 1933.”

Dans cet article écrit en 1996, Hanauske-Abel a évoqué “la poursuite acharnée des stérilisations eugéniques forcées de la part de la profession [des médecins allemands].” Sa recherche a détaillé le rôle déterminant tenu par les médecins dans des projets comme les “morts par compassion” du programme T4, venant ébranler l’image de solitude de quelques monstres comme Mengele en tant qu’uniques responsables des atrocités nazies.

“L’idée des serviteurs nazis et des charlatans SS engagés dans des expérimentations létales dans la solitude des camps de la mort est largement maintenue pour résumer le type de médecins en procès à Nuremberg. Mais c’est une image fausse, un stéréotype élaboré à partir de données incomplètes », a écrit Hanauske-Abel, accusant la communauté médicale allemande d’”amnésie éclairée” autour de son rôle dans ces crimes contre l’Humanité.

Et pour prix de toutes ses recherches historiques, le permis d’exercer de Hanauske-Abel a été révoqué par la Chambre des Médecins allemande ! Il est actuellement enseignant en pédiatrie à l’Ecole de Médecine Rutgers dans le New Jersey.

Justice et silence

Largement oubliés parmi les accusés lors des procès de Nuremberg, deux douzaines de médecins ont pourtant dû répondre de crimes de guerre et de crimes contre l’Humanité. Durant presque cinq mois de témoignages émanant de 85 personnes, la preuve des atrocités commises à Auschwitz, Dachau et ailleurs a été présentée devant la justice. Le tribunal avait alors condamné sept médecins à mort.

Même si des milliers de personnels médicaux ont été impliqués durant l’ère nazie dans des expériences menées sur des détenus non-consentants, seuls 23 hommes ont été présentés à Nuremberg.

L'un des 85 témoins du "procès des médecins" à Nuremberg, en Allemagne, en 1946. (Crédit : domaine public)

L’un des 85 témoins du « procès des médecins » à Nuremberg, en Allemagne, en 1946. (Crédit : domaine public)

“Du fait du manque de formation des juges, procureurs, enquêteurs et jurys, lors des procès de Nuremberg, la poursuite des crimes a été incomplète, souvent hâtive, et parfois injuste. Elle exigeait plus de ressources et plus de recherche”, explique Victor Shayne, auteur du livre écrit en 2009 Remember Us: My Journey from the Shtetl Through the Holocaust.

“Il faut questionner l’intérêt que représentait le fait d’amener des criminels à la justice, et on doit se demander si cela servait les intérêts politiques de la période de l’après-guerre », déclare Shayne dans une interview avec le Times of Israel. “Cela comprend la réquisition de scientifiques allemands par les Etats-Unis et l’Union soviétique, et la relation incestueuse entre les corporations nazies et les nations alliées, parmi lesquelles les USA”, ajoute Shayne.

En effet, plusieurs médecins nazis renommés ont été réhabilités après la guerre. Parmi ces hommes, Carl Clauberg, de l’horrible Block 10 d’Auschwitz. Après sa libération d’une prison soviétique, Clauberg a indiqué Auschwitz sur sa carte professionnelle et a même donné une conférence de presse sur son travail et sur le camp des femmes de Ravensbruck. Clauberg a été arrêté en 1955, en dépit du refus opposé par la Chambre des Médecins allemands de révoquer son autorisation d’exercer.

Karl Brandt (au centre), l'un des 23 médecins allemands jugés à Nuremberg en 1946 pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité. (Crédit : domaine public)

Karl Brandt (au centre), l’un des 23 médecins allemands jugés à Nuremberg en 1946 pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. (Crédit : domaine public)

Un autre médecin allemand éminent a continué sa carrière médicale après-guerre: le Baron Otmar Von Verschuer. Conseiller de Mengele, le médecin reçut de Mengele des globes oculaires et autres restes. Comme cela fut le cas pour Clauberg, la Chambre des Médecins allemande maintint son autorisation à exercer après la guerre. Il connut une carrière éminente jusqu’à la fin des années 1960.

“Les annales de la chute de la médecine allemande sont remplies de noms de scientifiques internationalement reconnus comme les Professeurs Planck, Rudin, et Hallervorden ; et de cliniciens comme le Professeur G. Schaltenbrand, qui fit ses études à Harvard, et qui fut à l’origine d’expérimentations neuro-immunologiques sur des sujets non-informés, non dans des camps de concentration mais à la Julius Maximilian University de Wurzburg,” écrit Hanauske-Abel.

Le débat est encore ouvert concernant le fait de savoir s’il est acceptable ou non d’utiliser les données issues des expérimentations nazies. Par exemple, les recherches menées à cette époque sur le gaz phosgène sont devenues pertinentes lors de la Guerre du Golfe ou des stratégistes militaires américains ont pu craindre qu’il ne soit déployé contre leurs forces. Des publications comme The New England Journal of Medicine ont, pour leur part, rejeté des articles faisant usage de données obtenues à partir des victimes des Nazis, dont la ‘courbe de refroidissement’ dérivant du gel de victimes.

“En déshumanisant les gens, Juifs, homosexuels, témoins de Jéhovah, communistes ou autres, vous soulevez une rationalisation de toutes sortes de crimes, de la torture au vol jusqu’au meurtre”, explique Shayne.

“Et cette déshumanisation réside au fondement même des expérimentations nazies”.

Une affiche nazie antisémite en Lettonie, fabriquée pour l'occupation allemande du pays. (Crédit : domaine public)

Une affiche nazie antisémite en Lettonie, fabriquée pour l’occupation allemande du pays. (Crédit : domaine public)