La veille de Yom Hazikaron [Jour du Souvenir] en Israël, un journaliste de la Deuxième chaîne de télévision, chargé d’un rituel médiatique annuel aussi familier pour les téléspectateurs israéliens que les programmes funèbres de la radio et les histoires d’héroïsme et de perte diffusées à la télévision, a repéré un groupe d’hommes ultra-orthodoxes habillés en blanc, jaune et noir. Ils sont regroupés autour d’un barbecue sur les vastes pelouses du parc Sacher de Jérusalem.

S’apprêtant à enregistrer un moment de la désacralisation de la fête nationale, comme en témoignait le provocant dîner de célébration qui coïncidait avec le retentissement de la sirène du mémorial, le cameraman a lentement pu distinguer qu’au lieu de charbon, le grill était chargé de bougies mémorielles allumées.

Le groupe récitait avec ferveur des Psaumes, et l’endroit était décoré de petites affiches et de large bandières où l’on pouvait lire : « Arrêtez la discrimination ! Les Dosim commémorent différemment. »

L’événement, mis en place par l’organisation Dosim âgée de deux ans et coordonnée par un groupe de 100 volontaires, est la dernière tentative subversive du groupe de s’opposer à ce qu’il considère être la représentation négative des ultra-orthodoxes dans les médias.

A la fois « think tank » informel, organisation populaire, Dosim a pour objectif d’attirer l’attention et de donner une voix à leur désaccord à travers de campagnes dans les réseaux sociaux. Le groupe a fait des vagues depuis sa création, en se vantant d’avoir fait modifier les lois et d’avoir eu un impact à grande échelle dans les réseaux sociaux.

Pourtant, c’est en premier lieu son style distinctif d’ironie qui s’est révélé être efficace pour attirer l’attention et surprendre les spectateurs.

Cela commence avec le nom de l’organisation, une référence au terme péjoratif pour désigner les ultra-orthodoxes, formé à partir de la prononciation ashkénaze exagérée du mot « dati« , religieux.

Si le regard surpris et embarrassé des passants à qui l’on demande des indications pour se rendre au bureau des Dosim est un indicateur, alors le nom est discordant à souhait.

« Cela fait partie de notre mode de pensée », explique le directeur de Dosim, Shmuel Drilman. « Nous prenons une déclaration négative et nous la modifions ».

Drilman, un professionnel des réseaux sociaux, déclare que l’organisation a été créée comme une réponse directe à l’incident de 2011 dans une école orthodoxe moderne à Beit Shemesh. Un homme ultra-orthodoxe avait alors craché sur la petite Naama Margolese âgée de 8 ans.

Tandis que l’organisation condamne fermement l’incident en lui-même, le tollé médiatique qui en a suivi a marqué un « point tournant dans la [fracture] entre les haredim et les laïcs », note Drilman. Le plus important, comme cela a ensuite été révélé par le bloggeur, est que la presse israélienne a été introduite dans le conflit Beit Shemesh à travers un communiqué de presse.

Partant de cette information, Drilman a décidé d’adopter les stratégies traditionnelles de communication pour améliorer l’image de la communauté haredi, sans pourtant ne jamais défendre ceux qui crachent sur les petites filles, insiste-t-il.

Shmuel Drilman (Crédit : autorisation)

Shmuel Drilman (Crédit : autorisation)

« Nous nous sommes dit, ok, si certains utilisent la communication contre nous, essayons alors de contrebalancer leur point de vue avec nos propres efforts », souligne Drilman.

Le groupe a observé un changement positif dans le traitement des médias concernant les ultra-orthodoxes depuis son lancement,

« Quand nous avons lancé le projet, on avait l’impression que nous allions perdre notre légitimité ici en tant que citoyens. C’est pour cela que nous avons fondé le projet, c’est pour cela que nous nous battons », explique-t-il.

Dossim n’a pas de définition institutionnelle de la « discrimination ». Cela concerne les incidents autour de commentaires péjoratifs sur la communauté au cas par cas. Cela vise à clarifier les informations erronées sur ses points de vue politiques et économiques et ses pratiques religieuses.

Il n’y a pas longtemps, lorsqu’un invité de la radio de l’Armée a qualifié les ultra- orthodoxes « d’insipides » et de « puants », le présentateur a suggéré que c’était dû à leur consommation de boulettes de matsa.

Les activistes de Dosim se sont alors présentés devant les studios en distribuant des boulettes de matsa.

En faisant référence à la campagne, Drilman insiste que « ce n’est pas parce qu’on ne peut pas supporter une blague, mais simplement parce que certaines blagues entraînent une stigmatisation sociale ».

Lorsque le parti de gauche Meretz a publié le slogan « Ensemble, nous arrêterons la haredisation » dans le cadre d’une campagne d’élections locales à Jérusalem, le groupe a répondu avec une campagne en ligne appelée, « Ensemble, nous arrêterons le racisme ». Cela a incité les utilisateurs à se plaindre de Meretz.

La campagne a reçu le soutien de plusieurs députés, y compris la députée travailliste Shelly Yachimovich. Le site Internet de Dosim présente des articles critiquant les fausses informations des médias sur les ultra-orthodoxes. On trouve également des listes d’emploi adaptés pour les standards religieux de la communauté.

Tzipi Yarom, une ingénieure informatique et une énergique mère de trois enfants qui s’occupe d’une bonne partie de la recherche et de l’analyse de données de l’organisation, est catégorique quand elle explique que le groupe ne veut pas essayer de représenter la population haredi dans son ensemble.

« Nous ne sommes pas les représentants de la communauté », déclare-t-elle. « Nous sommes un groupe de jeunes haredim qui en ont marre. Nous parlons pour nous-mêmes, nous voulons simplement combattre les préjugés et essayer de créer des choses positives également, mais pas seulement dans un sens conflictuel ».

Parmi les autres volontaires, il y a beaucoup de désaccords sur la plupart des questions, dit-elle, mais en fin de compte, ils se soudent pour lancer leurs campagnes.

Des bénévoles de Dosim distriubent des boulettes de matsot à des laÏcs (Crédit : Autorisation Dosim)

Des bénévoles de Dosim distribuent des boulettes de matsa à des laÏcs (Crédit : Autorisation Dosim)

Drilman nie également que Dosim est le porte-parole des ultra-orthodoxes. « Nous ne faisons pas de promotion publique, nous ne sommes pas le porte-parole du monde haredi », remarque-t-il. « Nous ne justifierions jamais aucune injustice haredi, ou aucun incident comme celui du crachat de Beit Shemesh. »

Aussi bien Drilman que Yarom insistent que le portrait négatif par les médias des ultra-orthodoxes n’est pas représentatif de la société israélienne.

Les deux citent une enquête récemment publiée sur le sentiment anti-haredi. Largement mise en valeur par le magazine ultra-orthodoxe Mishpacha, cette enquête s’intéressait aux points de vue laïcs sur la communauté qui s’est souvent sentie sujette au mépris national.

« Je ne crois pas qu’il y ait une haine dans le peuple. L’enquête en Israël prouve que les gens ne nous haïssent pas », explique Drilman. « L’essentiel de l’exposition néfaste dans la presse provient de l’ignorance, du manque de professionnalisme des journalistes. Ils savent qu’une histoire qui présente de manière évidente les ultra-orthodoxes dans une situation de tort recevra une large couverture médiatique », explique-t-il.

Les réseaux sociaux et les haredim

Le projet Dosim, avec plus de 8 500 ‘likes’ sur Facebook, montre qu’un nombre croissant de jeunes Israéliens haredi sont présents sur les réseaux sociaux pour faire avancer leur point de vue social et politique, et cela dans une communauté où l’usage d’Internet comme un divertissement est globalement mal perçue.

En lançant le projet, les volontaires de Dosim ont consulté un rabbin pour confirmer que le projet respecte ce qui est socialement autorisé. Ils ont été surpris de voir qu’ils ont obtenu une relative liberté de faire comme ils le souhaitaient.

Pour les volontaires, cette démarche tolérante, que Drilman qualifie de « corde très, très longue », et que Yarom définit comme une « certification casher », est due en partie à leur utilisation de réseaux sociaux dans le cadre du « travail ».

Si beaucoup de volontaires consultent leur rabbin personnel lorsque diverses questions se posent, le projet a son propre rabbin.

Yarom explique qu’elle a clôturé son propre profil Facebook après en avoir eu « marre ». Elle en a ouvert un nouveau sous un pseudonyme afin de pouvoir continuer à suivre les projets. « Oh, alors maintenant tu peux enfin confirmer des demandes d’amitié d’hommes », dit Drilman.

« Non », dit-elle avec force. « Je ne vais pas accepter des amis hommes ». Après une pause, elle ajoute avec un sourire. « Je ne veux pas te voir sur mon fil d’actualité ».

« Ah, ça je comprends », répond Drilman avec humour.

Dans sa campagne en ligne la plus poussée à ce jour, le groupe a encouragé les utilisateurs à changer le photo de profil Facebook pour le symbole de l’égalité en noir, jaune et blanc (les couleurs de Dosim) en décembre dernier.

Il s’agissait de protester contre la déclaration de la ministre de la Justice, Tzipi Livni, selon laquelle les ultra-orthodoxes ne devraient pas recevoir d’allocations chômage supplémentaires parce qu’ils « ne veulent pas travailler ».

La campagne qui a touché environ des « centaines de milliers » de personnes, selon Drilman, a également vu le site d’informations ultra-orthodoxe Kikar Hashabbat changer son logo en signe de solidarité.

Le projet est également soutenu par six ou sept avocats volontaires qui déposent des plaintes au nom du groupe. Une pétition notable a été approuvée.

Cela a permis aux soldats ultra-orthodoxes de participer au rassemblement de prière contre l’incorporation, la « Marche du million ». C’était en contradiction avec l’interdiction faite aux soldats de s’engager dans n’importe quelle activité politique.

Regarder en soi-même et regarder de l’avant

Si Dosim ne veut pas se mêler de traiter des réformes ultra-orthodoxes internes, il participe néanmoins périodiquement à un groupe d’introspection.

« Nous nous asseyons ensemble, nous réfléchissons afin de savoir pourquoi nous sommes perçus ainsi. Qu’est-ce qui ne va pas ? », explique Drilman.

« Et ces conversations sont les plus monstrueuses », s’exclame Yarom

Si ces discussions ne vont jamais jusqu’au bout afin de ne pas « perdre le consensus interne », Drilman insiste également que quelles que soient les questions internes de la communauté, la discrimination contre les haredim est inexcusable.

En ce qui concerne les déclarations répétées contre le gouvernement, ou des parallèles aux nazis, émanant occasionnellement de la communauté haredi, Drilman souligne que « bien évidemment, il n’y a pas de justification ».

Drilman explique que l’on « doit se rappeler que le gouvernement combat activement les droits fondamentaux des membres de la communauté haredi, et cela crée donc beaucoup d’opposition ».

En pensant au futur, il espère voir le jour où l’organisation sera devenu obsolète. Dosim pourra alors fermer ses portes.

Avec l’attitude d’auto-désapprobation qui caractérise leurs activités et qui se prolonge au niveau personnel, Drilman et Yarom se retournent vers le volontaire qui passe la tête à travers la porte. « Fainéants, vous autres haredim n’êtes que des fainéants », dit Yarom avec humour.

Il présente Benny, qui a coordonné la manifestation devant le centre de la radio de l’Armée. « Tu as des boulettes de matsa ? J’en ai tellement envie ».