C’est remarquable de se sentir lié à quelqu’un que vous n’avez que virtuellement rencontré. C’est encore plus le cas quand cette personne est décédée depuis 75 ans. Et pourtant, un programme de correspondance aléatoire – l’IRemember Wall de Yad Vashem- permet de mettre en lien un utilisateur de Facebook à une victime de l’Holocauste d’une manière très profondément personnelle.

Pour l’auteur de cet article, le nom Chaim Gindel est un nom parmi tant d’autres qui ont été répertoriés par le centre de données des victimes de la Shoah du musée. Et pourtant cet homme a une histoire : il est né à Ołyka, en Pologne, en 1928.

Il avait 14 ans lorsqu’il a été assassiné durant l’Holocauste. Les circonstances exactes de sa mort sont inconnues.

Cette histoire, trop courte, est racontée sur une Page de Témoignages. Elle a été soumise par un cousin survivant qui habite à Woodmere, dans l’état de New York. Si vous êtes intéressé, cette page écrite à la main est accessible ainsi que les noms de ses frères et soeurs qui ont également péri durant les atrocités nazies.

D’une certaine manière, après avoir rencontré cet étranger qui – pour vous – va sortir de l’anonymat, le concept des « 6 millions » vous apparaîtra moins comme un chiffre quantifiable que comme une mémoire parmi d’autres extraites d’un collectif d’êtres humains.

Une photo non-datée de la famille Gindel prise en Pologne avant l'Holocauste (Autorisation Yad Vashem)

Une photo non-datée de la famille Gindel prise en Pologne avant l’Holocauste (Autorisation Yad Vashem)

« Un grand nombre de gens, si ce n’est la plupart, n’ont pas une personne particulière, ou un nom particulier, qu’ils connaîtraient et souhaiteraient commémorer », explique Dana Porath, directrice du département chargé de la comminication sur Internet de Yad Vashem.

Yad Vashem, le mémorial israélien de l’Holocauste, est l’un des quelques musées et institutions qui ont décidé d’utiliser leur présence sur la Toile et les campagnes sur les réseaux sociaux pour sensibiliser un public qui, de plus en plus, n’a plus de contact de première main avec les horreurs de l’Holocauste.

« Nous avons réalisé qu’au cours des deux dernières années, en particulier sur les réseaux sociaux, les gens voulaient quelque chose de plus participatif ».

« C’est une bonne chose de lire, d’apprendre et de s’intéresser mais on se rend compte que si on donne l’opportunité de se pencher véritablement sur un sujet ou un problème particulier, les gens sont vraiment demandeurs », dit Porath.

La directrice du département de la communication sur Internet de Yad Vashem  Dana Porath (Autorisation)

La directrice du département de la communication sur Internet de Yad Vashem Dana Porath (Autorisation)

Porath, qui est juive et a été éducatrice pendant quinze années en Amérique du Nord avant de s’installer en Israël, a commencé à travailler à Yad Vashem en 1994 et a rejoint le département chargé de la communication sur Internet – qui venait d’apparaître – en 1999.

Aujourd’hui, la présence en ligne du musée est forte et ne cesse de croître.

« En 1999, je ne sais pas si on avait véritablement des attentes parce qu’on ne pouvait pas vraiment appréhender ce qu’il pouvait se passer et quelles étaient les possibilités offertes », dit Porath. En plus d’une grande quantité de matériels d’enseignement, le musée a présenté environ 150 expositions sur Internet – actuellement « Les dernières lettres de l’Holocauste : 1941 » — et des douzaines de projets sur les médias sociaux.

Il y a cinq ans, Yad Vashem s’est lancé dans l’initiative de ‘IRemember’ au cours de laquelle des participants sont mis en liaison avec les noms spécifiques de victimes. L’algorithme est volontairement aléatoire, indique Porath, parce que « toutes les victimes méritent qu’on se souvienne d’elles ».

Le projet prend place une fois par an dans le cadre de la Journée Internationale de l’Holocauste.

Selon Porath, il devient une « expérience collective » qui combine à la fois le mur et les commentaires qu’il aura suscités. Elle dit qu’elle s’attend à la participation d’au moins 3 000 personnes cette année.

« Les possibilités offertes par la technologie nous ont permis d’atteindre un public et de nous engager d’une manière que nous n’aurions jamais pu imaginer », explique Porath.

Inciter la prochaine génération à se souvenir

En amont de la Journée mondiale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste, environ 250 000 personnes ont utilisé le hashtag « #WeRemember » sur les réseaux sociaux – du sénateur de New York Chuck Schumer au Docteur Ruth Westheimer en passant par le philosophe français Bernard Henri-Lévy.

Ce sont 120 millions de personnes qui ont été touchées par la campagne menée par le Congrès Juif mondial, selon un porte-parole. Cette organisation internationale représente les communautés juives dans 100 pays.

Le philosophe français Bernard-Henri Lévy a participé à la campagne  #WeRemember du Congrès mondial Juif. (Autorisation : Congrès mondial juif)

Le philosophe français Bernard-Henri Lévy a participé à la campagne #WeRemember du Congrès mondial Juif. (Autorisation : Congrès mondial juif)

« L’objectif est de toucher ceux qui ne connaissent pas grand-chose au sujet de l’Holocauste ou qui peuvent être susceptibles d’entendre les discours négationnistes. Il est aussi important de rappeler au monde entier que de telles atrocités peuvent se reproduire », explique Robert Singer, président du Congrès juif mondial.

Singer indique qu’à travers les outils offerts par les médias sociaux, le CJM espère toucher les jeunes « parce que, très bientôt, ils seront responsables de la transmission de l’histoire et devront s’assurer que l’humanité ne l’oubliera jamais ».

Le projet a été adopté par les écoles juives partout dans le monde. De nombreux élèves ont ainsi réalisé des court-métrages qui ont été postés et largement partagés.

Stefan Bialoguski, responsable des relations publiques au sein de l’organisation World ORT, indique que ce sont peut-être « plusieurs milliers » d’écoles et de collèges à travers l’ancienne Union soviétique, Israël et l’Europe qui ont participé à cette campagne.

World ORT affirme être la plus importante ONG juive d’éducation et de formation professionnelle dans le monde.

« L’énergie que World ORT a consacrée au projet ‘#WeRemember’ doit nous rassurer : Non seulement il s’avère que l’histoire de l’Holocauste a été transmise, intacte, à une nouvelle génération et ce malgré les pires tentatives des négationnistes ».

« Mais nos enfants sont également déchargés du fardeau de ce que notre peuple a subi grâce à la mémoire vivante”, déclare Bialoguski au Times of Israel.

Un ‘témoin oculaire virtuel de l’Histoire’ en 3D

C’est la même motivation de préservation de la continuité historique, à une époque où il y a de moins en moins de survivants de l’Holocauste, qui a mené à l’élaboration d’un autre projet inhabituel intitulé les Nouvelles dimensions du témoignage à l’initiative de l’USC Shoah Foundation. Utilisant cinquante caméras à la fois, une douzaine de survivants ont individuellement été filmés.

Résultat : 10 à 25 heures de témoignages qui viennent aider à créer un « témoin oculaire de l’Histoire » en 3D.

Alors que cette initiative sera à découvrir dans deux musées cette année, il a fallu cinq ans pour développer le projet. Il a été ensuite présenté à l’essai au musée de l’Holocauste de l’Illinois avec le premier témoignage interactif de Pinchas Gutter, survivant de l’Holocauste qui vit à Toronto.

En plus de rappeler les horreurs de l’Holocauste, il est possible de poser des questions ou de faire raconter sa vie avant la tragédie à l’hologramme interactif du survivant.

Ainsi, de nombreux visiteurs qui craindraient de poser des questions trop personnelles ou déplacées peuvent être libres de le faire grâce à l’intelligence artificielle.

Selon la documentation sur le projet qui fait état des résultats d’une enquête, 95 % des visiteurs qui ont découvert l’initiative dans l’Illinois ont eu le sentiment que cette technologie avait « renforcé leur capacité de connexion » avec l’histoire de Gutter.

De plus, 68 % d’élèves ont déclaré que leur « capacité d’esprit critique avait augmenté après cette interaction ».

« Tout est maintenant au stade de la post-production pour que nous puissions répondre au déploiement anticipé en 2017 », stipule le document de communication.

Le projet devrait être présenté à deux musées d’ores et déjà confirmés : au musée de l’Holocauste de l’Illinois et à Terre Haute, dans l’Indiana, au musée de l’Holocauste CANDLES, qui est également un centre d’enseignement.

Le survivant de l'Holocauste Pinchas Gutter apparaissant sous la forme d'un hologramme lors d'une présentation interactive développée par l'USC Shoah Foundation. (Autorisation : USC Institute for Creative Technology)

Le survivant de l’Holocauste Pinchas Gutter apparaissant sous la forme d’un hologramme lors d’une présentation interactive développée par l’USC Shoah Foundation. (Autorisation : USC Institute for Creative Technology)

A une époque où la technologie avance à pas de géant, la capacité à sensibiliser un nouveau public est largement amplifiée et la volonté de créer le buzz sur les réseaux sociaux est forte.

Pour attirer l’attention du monde, dit Porath de Yad Vashem, son équipe s’efforce de rendre accessible la commémoration des victimes juives et de faire connaître leurs vies avant l’Holocauste à travers des questions contemporaines comme les jeux Olympiques ou la Journée international du Droit des Femmes.

« Nous tentons toujours d’avoir des contenus pertinents, respectueux, qui aient du sens », explique Porath. « Mais pour avoir une parole de respect sur l’Holocauste en 140 caractères – c’est un vrai défi ».