Onze ans se sont écoulés depuis l’éclatement de la deuxième guerre du Liban, qui a débuté par l’enlèvement de deux soldats israéliens, Ehud Goldwasser et Eldad Regev. Elle s’est terminée 34 jours après sous les clairons du Hezbollah, qui a perdu environ 700 hommes.

Mais ces pertes n’étaient que peu de chose face à la mort de 164 Israéliens, qui a constitué une partie de la « victoire accordée par Dieu », du moins selon les immenses affiches qui ont été placardées dans tout le Liban pour établir le narratif auquel croient beaucoup de gens ici et dans tout le Moyen Orient.

C’était les jours de gloire de Hassan Nasrallah, chef du Hezbollah, qui disait avoir fait mordre la poussière à l’armée la plus forte de la région, en frappant l’Etat d’Israël. Nasrallah était l’un des dirigeants arabes les plus admirés à l’époque, au Liban et ailleurs, chez les Chiites comme chez les Sunnites.

Il reste l’un des dirigeants les plus importants du Moyen Orient, mais son image a fortement diminué dans les différents pays arabes. Beaucoup, y compris au Liban (à l’exception de ses partisans chiites), voient Nasrallah comme une marionnette de l’Iran, se précipitant pour obéir aux ordres de ses maîtres postés à Téhéran. Les télévisions arabes, si promptes à l’admirer après sa « victoire » contre les Israéliens, le fustigent à présent, et l’accusent de rien de moins que de crimes contre l’Humanité.

Nasrallah est la raison principale de la participation du Hezbollah à la guerre civile syrienne. Même si le groupe terroriste en tire quelques bénéfices, il y a également des inconvénients.

Après la défaite du groupe terroriste Etat islamique (EI) en Irak, et la reconnaissance par l’armée américaine de ses opérations à Raqqa, la capitale de l’EI en Syrie, Nasrallah est devenu une composante fondamentalement du camp des vainqueurs, et, en tant que tel, il obtient une part du trésor de guerre.

Hassan Nasrallah pendant la procession de l'Achoura à Beyrouth, le 3 novembre 2014. (Crédit : AFP/STR)

Hassan Nasrallah pendant la procession de l’Achoura à Beyrouth, le 3 novembre 2014. (Crédit : AFP/STR)

Même si le Hezbollah et l’armée du président syrien Bashar el-Assad ont repris de grandes parties de la Syrie (avec l’aide de la Russie), le premier n’est pas pressé de ramener ses troupes au Liban. Ceci a une grande importance. Les positions militaires transitoires du Hezbollah en Syrie sont devenues temporaires, et les avant-postes temporaires sont en train de devenir permanents, avec des baraquements pour les soldats, des structures préfabriquées, et tout pour indiquer une position établie ou une transition vers une présence permanente sur le terrain.

Nasrallah et son organisation transforment la Syrie en jardin du Hezbollah, dans le cadre de la campagne de l’Iran pour créer un croissant chiite entre Téhéran et la mer Méditerranée. Pour Israël, cela signifie que le Hezbollah, avec l’Iran, pourra lever une armée chiite locale en Syrie ou sur le plateau syrien du Golan, une armée qui opèrera contre des cibles israéliennes sans que le Liban n’en paie le prix.

Même si les décisionnaires israéliens affichent une politique du « Liban paiera » pour toute intensification des violences du Hezbollah, l’organisation elle-même pourra tenter d’éloigner les combats du Liban et d’utiliser la Syrie comme terrain préparatoire pour ses attaques terroristes, permettant au Hezbollah de jouer sur les deux tableaux.

Nasrallah et son organisation transforment la Syrie en jardin du Hezbollah, dans le cadre de la campagne de l’Iran pour créer un croissant chiite entre Téhéran et la mer Méditerranée

Les avantages ne s’arrêtent cependant pas là : le Hezbollah aura accès et pourra acquérir des armes sophistiquées et des renseignements qui étaient entre les mains de l’armée syrienne. Il gagnera des équipements technologiques, des armes qui « violent l’équilibre du pouvoir », et pratiquement n’importe quoi d’autre.

Et pourtant, appartenir au camp des vainqueurs a un prix, un prix très lourd. Ceci ne tient pas uniquement à la perte de popularité, mais aussi au fait que son public, les Chiites, doit payer le prix du sang pour sauver Assad.

Le nombre de combattants du Hezbollah tombés au combat serait de 1 800 à 2 000. Un journaliste syrien a publié cette semaine des photographies de deux adolescents libanais âgés d’une quinzaine d’années, qui ont été tués sur le front en Syrie en combattant dans les rangs du Hezbollah.

Environ 6 000 combattants du Hezbollah auraient été blessés.

Des combattants du groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah pendant les funérailles d'un membre du groupe mort aux combats en Syrie, dans le sud du Liban, à Kfar Hatta, le 18 mars 2017. (Crédit : Mahmoud Zayyat/AFP)

Des combattants du groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah pendant les funérailles d’un membre du groupe mort aux combats en Syrie, dans le sud du Liban, à Kfar Hatta, le 18 mars 2017. (Crédit : Mahmoud Zayyat/AFP)

En d’autres termes, la force de combat du Hezbollah a été sérieusement diminuée. Une armée qui a perdu environ le tiers de ses soldats et doit fournir une aide financière à ses blessés et aux familles de ses morts perd naturellement beaucoup d’argent. Il faudra des années au Hezbollah pour se remettre des blessures subies pendant les combats en Syrie, et pour l’instant, il n’est probablement pas impatient d’affronter Israël.

La bataille pour l’hégémonie régionale

Un affrontement avec Israël n’est pas la première des priorités du Hezbollah. Pour l’instant, ses dirigeants considèrent que le combat critique est la lutte au Moyen Orient de l’axe chiite – Russie contre les Sunnites, et principalement contre les Etats-Unis.

Le Hezbollah réalise qu’il n’est que l’une des nombreuses milices travaillant au service des Iraniens dans la vraie guerre de division des zones d’influences appartenant à ce qui reste de la Syrie. La bataille, ou la course, se fait contre les Américains, et non contre Israël. Ceci pourrait être la raison pour laquelle le Hezbollah s’est positionné en Syrie.

Deux autres fronts totalement distincts sont actifs dans le secteur syrien depuis environ deux ans maintenant. L’un appartient à l’armée syrienne dans l’ouest du pays, avec ses alliés russes, iraniens, et du Hezbollah. Elle se concentre là-bas sur l’opposition syrienne « ordinaire », en d’autres termes, du groupe lié à Al-Qaïda Jabhat Fateh al-Sham (anciennement Front al-Nosra) et d’autres groupes plus modérés.

Le second front est situé à l’est du pays, sous la direction des Etats-Unis et de leurs alliés contre l’EI. Le déploiement du régime d’Assad dans l’ouest de la Syrie et le long de la route reliant Damas et Homs sur la côte libère des ressources et de l’énergie pour se pencher sur la prise de territoires à l’est du pays par les alliés des Etats-Unis. Les Américains, pour leur part, aident différentes tribus arabes du sud-est, organisées sous le nom d’Armée syrienne libre, près de la région de Deir ez-Zor, et les Kurdes et d’autres troupes arabes des Forces démocratiques syriennes.

Ces derniers groupes, qui sont ceux qui mènent la bataille à Raqqa avec les forces spéciales américaines, ont réussi à encercler la capitale de l’EI. Les Américains savent cependant déjà ce que sera la prise : en combattant contre l’EI, ils permettent à l’axe Russie – Assad – Iran – Hezbollah de se renforcer, d’établir son contrôle, et même d’avoir le loisir de combattre les Etats-Unis et l’opposition syrienne modérée pour des territoires que l’EI aura abandonnés.

Forces américains, accompagnées des Unités de protection du peuple kurdes (YPG), près du village de Darbasiya, dans le nord de la Syrie, le 28 avril 2017. (Crédit : Delil Souleiman/AFP)

Forces américains, accompagnées des Unités de protection du peuple kurdes (YPG), près du village de Darbasiya, dans le nord de la Syrie, le 28 avril 2017. (Crédit : Delil Souleiman/AFP)

L’effort militaire américain ouvre la voie à la prise de contrôle par les Iraniens de la région, avec une étroite assistance russe. C’est pour cela que les Iraniens tentent de déplacer des milices chiites dans cette région de la Syrie, dans le sud-est, pour préparer une confrontation possible avec l’Armée syrienne libre.

L’Iran traite déjà la Syrie comme sa quinzième province (la quatorzième étant Bahreïn). Il y maintient environ 15 000 combattants chiites venus d’Afghanistan et du Pakistan. Environ 8 000 soldats du Hezbollah et plusieurs centaines de conseillers militaires des Gardiens de la révolution sont également déployés en Syrie.

L’Iran a récemment obtenu le consentement de principe d’Assad à sa demande de construire son propre port sur la côte, comme le port que les Russes y ont déjà. Le port doit être iranien par chaque aspect, sans aucune possibilité d’action des Syriens.

Les Iraniens investissent actuellement dans des projets immobiliers en Syrie, ainsi que dans les industries du phosphate et des communications, et devraient gagner beaucoup d’argent de la reconstruction de la Syrie.

Ils dirigent aussi des milices chiites près de la frontière avec la Jordanie et Israël, sur le plateau syrien du Golan, et dans le district de Daraa, même si ce n’est pas à une échelle importante. Ce n’est pas parce qu’ils voulaient que cela se passe ainsi, mais principalement parce que la priorité actuelle est de lutter contre les Américains plutôt que contre Israël. Paradoxalement, le cessez-le-feu entré en vigueur la semaine dernière sur le Golan syrien, à Daraa et à As-Suwayda aidera l’axe chiite bien plus que ses opposants.