Le groupe de 60 jeunes ont rapproché leurs chaises autour des tables sur lesquelles se trouvent de pots remplis de marqueurs et quelques Rubik’s Cube. Non loin, quelques tableaux noirs sont prêts pour noter les idées.

La salle de conférence était imprégnée de vibrations positives et dynamiques, dignes d’une ambiance que l’on retrouverait dans la Silicon Valley. Mais la haute technologie n’était pas à l’ordre du jour.

Au lieu de cela, La foule d’entrepreneurs sociaux et d’activistes se sont réunis dans un hôtel près des magnifiques chutes d’Iguazù à la frontière argentino-brésilienne pour réfléchir à l’avenir de la vie juive dans les petites communautés d’Amérique latine.

« Le déclin des communautés dans les plus petites villes est notre plus grand problème » explique la coprésidente de l’événement, Ariela Lijavetzky, directrice éducative à Maccabi, un club de sport juif de Buenos Aires.

Ce récent rassemblement de 4 jours de Lazos – mot qui signifie « liens » en espagnol – a été sponsorisé par le Schusterman Philanthropic Network américain, dans le cadre de son initiative « Connection Points ».

Parmi les nombreux rassemblements thématiques de jeunes Juifs réunis par cette initiative, Lazos s’est concentré sur la problématique des défis auxquels doivent faire face les communautés juives déclinantes en Amérique latine.

Dans l’ensemble de la région, la population juive devient de plus en plus centralisée, laissant les communautés florissantes par le passé dans les plus petites villes et villages en difficulté.

« On est à un point critique, » déclare Carlos Vilches, un avocat de la ville de Concepción au Chili. « L’information, les programmes, les subventions n’arrivent pas à Concepción en raison de notre isolation. »

Cette tendance à la centralisation est plus prononcée en Argentine, où 90 % de la population juive du pays vit dans la capitale Buenos Aires.

Dans la ville argentine de General Roca, située en Patagonie, la communauté juive comptait 400 familles par le passé.

De nos jours, un minian [nécessité d’avoir dix hommes pour prier] se réunit toujours pour les services de vendredi soir à la synagogue dans le centre de la ville. Mais le peu de membres actifs, qui tournent autour de 25, démontrent que les temps ont changé.

« Notre principal source de revenu vient du cimetière »

Pablo Indelman

« Notre principal source de revenu vient du cimetière » explique Pablo Indelman, le président de la synagogue, directeur de la communauté et professeur d’hébreu.

Le mouvement de la population juive peut être mis en parallèle avec une tendance plus large en Amérique latine : les gens migrent en masse vers les principales zones urbaines de leurs pays.

Souvent, les jeunes Juifs ne reviennent pas dans leur ville d’origine après avoir étudié ou travaillé dans les grandes villes. D’autres retournent en Israël ou partent vers d’autres destinations.

« Il n’y a presque plus de jeunes, ce sont tous des grands-parents, » déclare Moshe Sefchovich, un résident de Guadalajara, une ville de plus d’un million d’habitants dans l’Etat mexicain de Jalico. Il décrit un mouvement de masse des membres de la communauté vers Mexico City.

Conscients de la difficulté à inverser ces tendances migratoires, les participants de Lazos étaient déterminés à trouver des moyens visant à stimuler la vie communautaire juive.

Les participants ont proposé des entreprises communes, telles que l’établissement d’une nouvelle synagogue dans la ville argentine de Corrientes et la mise en place d’un réseau pour les Juifs séjournant au Brésil pendant la Coupe du monde. Les technologies nécessaires ont été mises à disposition afin de faire évoluer le statu quo.

De jeunes participants de Lazos réunis pour discuter de la baisse des effectifs des Juifs en Amérique Latine (Crédit : Lazos via JTA)

De jeunes participants de Lazos réunis pour discuter de la baisse des effectifs des Juifs en Amérique latine  (Crédit : Lazos via JTA)

« Tout le monde se demande où ont bien pu disparaître les jeunes adultes » s’interroge Victor Rottenstein, le directeur de l’optimisation SEO du Mercato Libre, la version sud- américaine d’ebay. « Je vais vous le dire où ils sont. Ils sont sur Facebook. »

Les participants ont discuté de la manière de tirer profit des contributions potentielles des membres de la communauté qui sont partis et d’améliorer la manière dont les ressources sont partagées entre les communautés.

« Les communautés sont éparpillées sur une large région, » déclare Diego Goldman, un psychologue de Buenos Aires qui était coprésident de l’événement de Lazos avec Lijavetzky. « Il y a une grande nécessité pour l’Amérique latine de travailler en réseau ».

Pourtant, l’instabilité économique complique les efforts pour renforcer les petites communautés.

En Argentine, le taux d’inflation d’à peu près à 30 % et la perspective d’une autre dévaluation monétaire rendent difficile la survie des institutions comme les synagogues, qui sont nombreuses dans les petites villes à vendre leurs propriétés et à fusionner entre elles.

Même les communautés dotées d’une histoire particulièrement riche sont en difficulté.

Moises Ville, une ville argentine de la province de Santa Fe, célèbre pour ses « gauchos » juifs, ou cowboys, était il y a un temps un symbole emblématique de la vie juive dans les plaines d’Argentine.

Grâce à l’appui financier du philanthrope juif allemand, le Baron Maurice de Hirsch, les Juifs fuyant la Russie tsariste et l’Europe centrale ont profité de la politique d’immigration « porte ouverte » de l’Argentine et ont établi une colonie en 1889.

Cette ville est toujours appelée la Jérusalem de l’Argentine pour son histoire et sa culture. Elle célèbre en ce moment son 125ème anniversaire. Par contre, aujourd’hui, seulement 250 des 2 000 habitants sont juifs.

« Notre plus grande inquiétude est le manque de jeunes, » se lamente Claudia Baer, secrétaire de la communauté de synagogue, avant d’ajouter qu’elle aussi aimerait retourner en Israël, mais qu’elle ne pouvait pas à cause de son travail.