JTA — Alors que l’Allemagne est à la veille de ses élections nationales, le 24 septembre, les Juifs se font entendre comme cela a rarement été le cas au cours de l’histoire de l’après-guerre depuis que le pays est devenu une république démocratique.

Les presque 200 000 Juifs allemands ne présentent pas un point de vue monolithique. Mais ils s’expriment de plus en plus en tant que Juifs sur les problèmes qui galvanisent le pays – et en particulier l’avenir de l’Allemagne et de l’Europe avec l’arrivée d’un nombre massif de réfugiés musulmans.

Il y a cette ‘Initiative des nouvelles valeurs’ qui a été avancée par un dentiste de Berlin, le docteur Elio Adler : Un groupe de Juifs éminents qui a interpellé les principaux partis politiques pour qu’ils prennent des positions de principe sur différentes questions qui vont du conflit israélo-palestinien à l’antisémitisme et à l’extrémisme musulman.

Puis il y a le Bus de contact, une initiative prônant la coexistence lancée par Shai Hoffmann, un habitant de Berlin, qui sillonne le pays pour mettre en contact de jeunes Juifs, de jeunes chrétiens et de jeunes musulmans avant le jour des élections.

Et Bet Debora, qui rassemble des femmes chantres, des rabbins et des éducateurs juifs d’Europe depuis presque vingt ans, qui a récemment organisé un débat au sein de la capitale allemande consacré aux « élections du Bundestag de 2017 du point de vue des femmes juives ».

« Vous ne trouverez pas une seule voix qui s’exprimera pour tous les Juifs, et c’est bien que ce soit comme cela », a expliqué Petra Somberg-Romanski, responsable politique dans l’état de la Rhénanie-du-Nord-Westphalie et porte-parole du bureau du groupe de travail des sociaux-démocrates juifs, qui intervenait lors de cet événement. Le parti social-démocrate de centre-gauche est la deuxième formation la plus importante du pays.

Cela dit, les Juifs sont particulièrement préoccupés par l’afflux massif de réfugiés des pays musulmans depuis 2015 « en liaison avec l’inquiétude que les sentiments anti-juifs et anti-Israël sous l’influence des musulmans arabes ne viennent mettre le feu à un antisémitisme déjà croissant » en Allemagne, a déclaré Somberg-Romanski dans un courriel adressé à JTA.

Elio Adler fait partie des Juifs allemands qui estiment que le gouvernement du pays est devenu trop faible (Autorisation : Adler)

Elio Adler fait partie des Juifs allemands qui estiment que le gouvernement du pays est devenu trop faible (Autorisation : Adler)

« C’est là que nous sommes appelés en tant que Juifs à prendre position et à intervenir avec une voix forte », a-t-elle dit.

Et les Juifs parlent fort, confirme Deidre Berger, qui est à la tête du bureau de l’AJC (American Jewish Committee) à Berlin.

Les Juifs d’Allemagne ont « commencé à s’organiser davantage et ils créent des plate-formes qui leur permettent de s’engager dans le dialogue public et d’exprimer leurs opinions. Cela fait partie de la diversité croissante au sein de la communauté juive », a-t-elle ajouté, « et c’est le signal important que les membres de la communauté sont dorénavant bien plus engagés qu’ils ne l’étaient dans le système démocratique ».

L’Allemagne a été qualifiée, à l’époque de Trump et du Brexit, de bastion de la démocratie libérale, avec la chancelière Angela Merkel — à la tête du parti de centre-droit de la formation des démocrates chrétiens – qui a incarné un rempart contre la vague de populisme en Europe. Les spécialistes estiment qu’elle remportera probablement un quatrième mandat.

La notion même d’une Allemagne forte jouant un rôle majeur sur la scène mondiale a pu perturber certains. Mais pour les Juifs d’Allemagne – qui forment environ 0,2 % de la population totale – une telle anxiété appartient dorénavant au passé.

Ce qu’ils craignent aujourd’hui est une trop grande faiblesse de l’Allemagne, explique Adler, un animal politique de 46 ans sans affiliation et qui a lancé l’Initiative des valeurs.

Au 20e siècle, les Juifs ont eu « une mauvaise expérience avec les états allemands parce qu’ils étaient trop forts », dit Adler, pince-sans-rire, se référant non seulement au nazisme mais aussi aux dictatures communistes en Allemagne de l’est. « Pendant des décennies, les Juifs ont toujours fait part de cette préoccupation. Mais les temps ont maintenant changé. Nous élevons la voix parce que nous trouvons que l’état est trop faible ».

Les journalistes regardent un débat télévisé entre la chancelière allemande et leader de l'Union des démocrates chrétiens (CDU) Angela Merkel et Martin Schulz, chef du parti social démocrate, et candidat au poste de chancelier dans un studio de télévision de Berlin, le 3 septembre 2017 (Crédit : AFP PHOTO / John MACDOUGALL)

Les journalistes regardent un débat télévisé entre la chancelière allemande et leader de l’Union des démocrates chrétiens (CDU) Angela Merkel et Martin Schulz, chef du parti social démocrate, et candidat au poste de chancelier dans un studio de télévision de Berlin, le 3 septembre 2017 (Crédit : AFP PHOTO / John MACDOUGALL)

La « bienveillance’ allemande – en référence à l’ouverture initiale de Merkel aux réfugiés musulmans, qui a pour origine, dans une certaine mesure, le sentiment de culpabilité lié à l’Holocauste – « est prise pour de la faiblesse » et ouvre la porte au terrorisme islamiste, a-t-il estimé. Et cette bienveillance peut mener avec le temps, selon Adler, à une régression des valeurs démocratiques et pluralistes.

« Merkel a voulu faire un geste très humanitaire. Et la principale accusation n’est pas tellement qu’elle ait laissé entrer ces réfugiés. Elle n’a tout simplement pas géré les choses correctement », a-t-il ajouté.

L’été dernier, l’initiative d’Adler a fait parvenir un interrogatoire à tous les partis politiques susceptibles d’entrer au Bundestag, leur demandant quels étaient leurs positionnements sur des questions variées.

Parmi ces dernières, l’engagement envers les valeurs « judéo-chrétiennes » de liberté et de démocratie de l’Allemagne, la laïcité publique, le respect des Juifs, du judaïsme et d’Israël et l’éventuelle interdiction des mosquées et autres institutions musulmanes qui ne soutiennent pas « la démocratie et les droits de l’Homme ».

Ces questions ont également inclus l’engagement à conserver la légalité et la pratique libre de la circoncision et de l’abattage rituel – pour les Musulmans et les Juifs.

« Notre document offre la possibilité d’une intégration sur la base des valeurs », a commenté Adler. « Si vous soutenez ces valeurs, vous pouvez faire partie de la société, peu importe quel passeport se trouve entre vos mains, quelle est votre couleur de peau ou votre religion. Nous n’avons pas un ordre du jour prônant l’expulsion ».

Des demandeurs d'asile musulmans attendent leur enregistrement à leur arrivée dans un centre de réfugiés de Gessen, en Allemagne, le 2 décembre 2015 (Crédit :AFP/DPA/Boris Roessler)

Des demandeurs d’asile musulmans attendent leur enregistrement à leur arrivée dans un centre de réfugiés de Gessen, en Allemagne, le 2 décembre 2015 (Crédit :AFP/DPA/Boris Roessler)

Adler n’a pas dit à qui il accorderait son bulletin mais il a indiqué qu’il était satisfait que le questionnaire envoyé ait pu amener les formations politiques à réfléchir aux problèmes qu’il a soulevés. Tous se sont prononcés en faveur de la liberté religieuse et tous ont promis de combattre le terrorisme islamiste, et ils ont tous pris le soin de ne pas blâmer la communauté musulmane dans son ensemble pour les prises de position ou les actions de quelques-uns.

Le seul parti à n’avoir pas répondu a été l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), même si certains membres de la formation ont signé la lettre ouverte sur les valeurs diffusées par l’Initiative au printemps dernier.

Adler a expliqué que les signataires issus de l’AfD se « rachetaient une vertu en nous soutenant » – c’est-à-dire en tentant de modifier une image d’extrémiste en se rattachant à une plate-forme politique juive.

« Mais ne pas les laisser nous apporter leur soutien aurait été anti-démocratique », a-t-il expliqué.

Pour Hoffmann, 35 ans, l’inquiétude nourrie par une éventuelle victoire de l’AfD a été l’une des motivations principales à l’origine du Bus de contact. La formation politique extrémiste aligne des représentants dans 13 des 16 parlements d’état allemands.

Même si l’AfD n’a pas connu de réussites au niveau national, « j’étais inquiet », explique Hoffmann. « A la base, vous savez, je suis un petit-fils de survivants de l’Holocauste et je ne veux pas voir un parti populiste de droite au Bundestag ».

Des réfugiés irakiens et syriens tiennent des panneaux disant 'ma religion est l'amour' et 'paix à tous' aux abords du site d'un attentat-suicide à la bombe à Ansbach, dans le sud de l'Allemagne, le 26 juillet 2016 vingt quatre heures après qu'un terroriste âgé de 27 ans a blessé 15 personnes (Crédit : AFP PHOTO/dpa/Daniel Karmann)

Des réfugiés irakiens et syriens tiennent des panneaux disant ‘ma religion est l’amour’ et ‘paix à tous’ aux abords du site d’un attentat-suicide à la bombe à Ansbach, dans le sud de l’Allemagne, le 26 juillet 2016 vingt quatre heures après qu’un terroriste âgé de 27 ans a blessé 15 personnes (Crédit : AFP PHOTO/dpa/Daniel Karmann)

Alors Hoffmann, aux côtés de musulmans et de chrétiens dans le même état d’esprit, a sillonné le pays au volant d’un bus ce mois-ci avec pour objectif d’amener les gens à parler de problèmes d’importance à leurs yeux. Le bus est décoré pour ressembler à un café et les gens sont invités à monter à l’intérieur, à s’écouter et à partager leurs histoires.

Le projet a été financé par des ressources publiques et privées.

Un blog tenu par les organisateurs fournit l’actualité du bus.

« Il s’agit de rencontres, il s’agit de quitter notre bulle et de nous rendre dans des villages et dans des petites villes pour regarder les gens dans les yeux et leur demander comment ils se sentent, qu’est-ce qu’ils pensent », a indiqué Hoffmann lors d’un entretien téléphonique.

Les néo-nazis et autres extrémistes violents « ne sont pas notre groupe cible », a-t-il dit. Nous voulons parler à ceux qui sont vraiment confus face à ce qu’il se passe dans le monde et en Allemagne, et nous voulons atteindre ceux qui pratiquent ce qu’on appelle le vote de contestation qui sont fatigués du [statu-quo] et … qui s’intéressent à des solutions trop faciles, des solutions populistes ».

« Nos grand-parents ont énormément souffert pour la réalisation » d’un état démocratique, a-t-il ajouté, « qui a été offert à notre génération. Nous devons le défendre. Si nous voulons faire quelque chose pour la démocratie, alors c’est le moment ».

« Si nous voulons faire quelque chose pour la démocratie, alors c’est le moment »

Environ 85 % de la population juive d’Allemagne – dont la moitié n’est affiliée à aucune synagogue – sont enracinés dans l’ancienne Union soviétique. La majorité d’entre eux est arrivée en Allemagne depuis 1990. Les Juifs ont tendance à voter de manière plus conservatrice que la majorité des Juifs américains, même si cette notion reste relative : Même le parti démocrate chrétien de Merkel est bien plus à gauche que le parti républicain américain sur de nombreuses questions.

Cela dit, le parti social démocrate est le seul à organiser des réunions informelles de membres ou d’élus spécifiquement juifs – même si des Juifs éminents appartiennent à l’Union des chrétiens démocrates, au parti libéral démocrate ou aux Verts à la gauche de l’échiquier.

Le moment de la création d’un parti juif d’Allemagne est-il venu ? « Il n’y en a pas encore, malheureusement », a expliqué Somberg-Romanski, la responsable sociale démocrate. « Mais les Juifs ont été et sont encore actifs dans tous les partis politiques d’Allemagne et dans de nombreuses commissions politiques gérant les thèmes les plus variés ».

« La diversité de la vie juive en Allemagne aujourd’hui est vraiment remarquable. Aussi différentes que soient leurs décisions, il est important que les lecteurs exercent leur droit de vote. Seuls ceux qui votent peuvent avoir un impact ».