Londres – le parti travailliste britannique est-il « toxique » pour la communauté juive ? Oui, selon l’exemplaire du The Independent de dimanche dernier. Et non, selon les membres juifs du parti travailliste.

A exactement six mois des élections législatives prévues en mai, la vague de discours réprobateurs contre le dirigeant juif du parti travailliste, Ed Miliband, a été surpassée par la rumeur invérifiable que les Juifs désertaient le parti en masse. Ces affirmations sont, cependant, rejetées par les membres juifs du parti travailliste qui qualifient ces dires de « bruits de couloir ».

La seule personne prête à prendre position – les Juifs britanniques débattent traditionnellement de la politique nationale derrière des portes closes – est l’actrice juive Maureen Lipman, qui, dans une diatribe virulente contre le parti travailliste publiée dans le magazine politique, Standpoint, a déclaré qu’après cinq décennies d’une loyauté quasi-tribale envers les travaillistes, elle ne pourrait pas voter pour le parti à cause de ses déclarations au sujet de Gaza pendant l’opération Bordure protectrice.

Cette semaine, Lipman a rapporté au Times of Israel que la communauté dans son ensemble a « bien accueilli » son article et qu’il n’avait pas « encore fait l’objet de commentaires négatifs, même si Standpoint a gardé pour eux tous les [commentaires] antisémites ».

Parmi toutes les personnes qui, on l’aurait cru, auraient élevé la voix pour défendre le parti travailliste – tout du moins les parlementaires juifs dans la chambre des Communes et des Lords – sont réticents à parler. L’une des raisons principales pourrait être la nouvelle loi qui a été votée en janvier, la loi sur le Lobbying.

Les dispositions de la loi sur le Lobbying sont extrêmement strictes sur la manière dont les organismes de charité – auxquels les Juifs consacrent énormément d’énergie – peuvent ou ne peuvent pas dépenser leurs fonds « pour des activités publiques qui pourraient être considérées comme une tentative d’influence vis-à-vis des électeurs ». En pratique, personne ne veut violer cette loi en suggérant que les Juifs doivent ou devraient avoir une préférence pour un parti plus qu’un autre.

Les Juifs britanniques considèrent les prochaines élections comme un combat à main nue entre les conservateurs de David Cameron et les travaillistes de Miliband. Les Démocrates-libéraux de Nick Clegg reçoivent trop peu d’attention pour bénéficier d’une quelconque considération.

Un sondage publié par le journal gratuit, Jewish News (JN), vendredi dernier indique que seul 3 % des sondés comptaient voter pour les Démocrates-libéraux, moins de 8 % vont voter pour le parti eurosceptique UKIP (le Parti pour l’indépendance du Royaume Uni). La décision du dirigeant de l’UKIP de se joindre à un parti ouvertement antisémite au Parlement européen n’a pas été appréciée par les électeurs juifs.

De manière intrigante, 54 % des lecteurs du JN sondés indiquent que les déclarations du parti travailliste au sujet de l’opération Bordure protectrice ne changeraient pas leur intention de vote. Les intentions de vote pour le parti conservateur s’élèvent à 48 % contre 19 % pour le parti travailliste.

L’article de The Independent de dimanche – qui a fait son entrée dans la longue liste des articles négatifs sur le leadership de Miliband – a fait l’objet d’un long débat samedi soir sur la BBC.

Le présentateur, Tim Wilcox, a évoqué le « lobby juif » et a suggéré que les Juifs britanniques ne voudraient pas de l’ « impôt sur les manoirs » qui devrait être proposé au Parlement si le Parti travailliste venait à gagner les prochaines élections en mai. (Avec cet impôt, les propriétaires de maisons plus grandes seront plus lourdement imposés.)

Même si de nombreuses voix se sont élevées contre ces remarques pleines de préjugés, comme Campaign Against Antisemitism [Campagne contre l’antisémitisme], ce qui est beaucoup plus significatif est le fait que l’auteur de l’article de dimanche n’ait pas réussi à obtenir une seule citation pour appuyer son article.

Gillian Merron, actuelle dirigeante du Conseil juif britannique (Crédit : Sam Friedrich/CC-BY-SA/via wikipedia)

Gillian Merron, actuelle dirigeante du Conseil juif britannique (Crédit : Sam Friedrich/CC-BY-SA/via wikipedia)

L’une des seules personnes qui était prête à parler est la directrice générale du Conseil des représentants des Juifs britanniques, Gilian Merron.

C’est une ancienne députée travailliste qui a pris la fonction de directrice générale en mai. Dans une déclaration indéniablement neutre, Merron a affirmé au Times of Israel : « les Juifs soutiennent et ont des représentants élus dans chaque parti politique majeur au Royaume Uni, et ils sont les amis et les alliés de la communauté juive et de l’État d’Israël. Cela serait inapproprié et peu judicieux de chercher à lier la communauté à l’un des partis ».

« Pendant l’opération Bordure protectrice, un certain nombre de parlementaires ont fait des commentaires incendiaires au sujet d’Israël. Nous avons fait part de nos préoccupations directement aux parties concernées et nous les avons aussi exprimé publiquement ».

« Le but du Conseil est de travailler avec n’importe quel parti qui sera au gouvernement. Alors que la date des élections approche à grands pas, nous travaillons avec tous les partis politiques pour les aider à comprendre les inquiétudes et les considérations de la communauté juive. Pour atteindre ce but, nous avons publié un manifeste électoral au nom de la communauté, qui a été bien accueilli aussi bien par la communauté que par un certain nombre de députés et de candidats ».

Des sources bien informées de la communauté juive précise qu’au sujet des préoccupations principales des Juifs britanniques – l’abattage rituel, la circoncision, l’antisémitisme et le boycott – les deux partis principaux, les conservateurs et les travaillistes, ont pris des positions « fermes ».

Ils ont exprimé leur soutien pour les deux pratiques religieuses concernées et ont vigoureusement critiqué le boycott et l’antisémitisme, qui n’ont pas leur place dans la société britannique.

L’une des sources indique au Times of Israel : « Je ne pense pas que la communauté juive puisse se permettre de manquer de clairvoyance. Nous devons rester en contact avec tous les politiciens du spectre politique, le gouvernement et l’opposition. Nous ne devons pas donner l’impression que nous rompons des liens ».

Benjamin Netanyahu et Ed Miliband à Jerusalem le 10 avril 2014 (Crédit : Haim Zach / GPO / FLASH90)

Benjamin Netanyahu et Ed Miliband à Jerusalem le 10 avril 2014 (Crédit : Haim Zach / GPO / FLASH90)

Tant que le glas ne sonne pas, ce n’est pas fini et pour ceux qui font partie du cercle intime des travaillistes, l’espoir est encore permis pour 2015.

Une personne respectée de la communauté juive et qui connaît particulièrement bien le fonctionnement du parti travailliste a affirmé : « Si vous examiniez les positions prises [au sujet d’Israël par le parti travailliste], vous vous rendrez compte que la plupart d’entre elles reflètent l’opinion de la population. Il y a une sensibilité accrue à ce sujet dans la communauté juive britannique, et elle note les politiciens en fonctions de leurs positions – êtes-vous pour ? Contre ? Mais en réalité, la position des travaillistes, qui soutient une solution à deux Etats et qui met en garde contre le temps qui passe, est une opinion partagée généralement en Israël ».

« Il n’y a absolument aucun doute dans mon esprit que si les travaillistes forment un gouvernement en mai 2015, la communauté juive et les travaillistes travailleront ensemble. Ces attaques contre [Miliband] font partie de ces bruits de couloirs fébriles qui commencent à s’intensifier à l’approche des élections législatives. Tout le reste ne sont que des commentaires ».