Réconfortés par les immenses cortèges de dimanche, un « réveil » citoyen qu’ils attendaient depuis longtemps, les juifs de France prennent acte du renforcement de la protection des lieux communautaires, mais espèrent surtout une mobilisation durable de la société contre la violence antisémite.

Les attentats parisiens de la semaine dernière, dont la prise d’otages et le meurtre de quatre hommes vendredi dans un magasin casher à Paris, ont plongé la première communauté juive d’Europe, forte d’un demi-million de membres, dans la douleur et l’amertume, voire un sentiment d’abandon.

La mémoire est encore vive de drames récents: l’enlèvement et le meurtre barbare d’un jeune Juif, Ilan Halimi par des petits truands dans la banlieue de Paris en 2006, l’assassinat de trois enfants et d’un adulte dans une école juive de Toulouse (sud-ouest) par Mohammed Merah en 2012, et la fusillade meurtrière au musée juif de Bruxelles par Mehdi Nemmouche en 2014.

Et le nombre des actes antisémites de toutes sortes, en forte progression, a doublé sur un an.

Une lueur d’espoir est venue dimanche, avec les marches historiques qui ont vu un record de 3,7 millions de personnes défiler dans les rues de France contre le terrorisme. « Voilà un temps où la France redevient le phare du monde! », s’est exclamé dimanche soir le grand rabbin de France, Haïm Korsia.

« Nous attendions depuis longtemps qu’il y ait un réveil de toute la société. Le combat contre l’antisémitisme, contre le terrorisme, contre l’islamisme radical ne peut pas être que l’affaire des responsables, mais doit être l’affaire de tous les citoyens », s’est réjoui lundi le président du Consistoire israélite, Joël Mergui.

Le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, a effectué lundi une tournée d’inspection du dispositif mis en place devant les écoles et lieux de culte juifs, protégés désormais par 4 700 policiers et gendarmes avec le renfort de soldats dans les 48 heures.

‘Prise de conscience nationale’

Mais l’action des pouvoirs publics ne suffit pas, soulignent les responsables communautaires.

« On envoie l’armée au Mali combattre les islamistes radicaux, c’est bien, mais ils sont à nos portes, il faut arrêter de faire le dos rond », estime Elisabeth Ben-Nahim, qui a un enfant scolarisé dans une école juive de Montrouge (sud de Paris), à une centaine de mètres des lieux de la fusillade où une policière a été tuée jeudi.

Les parents en sont convaincus, même si l’enquête ne l’a pas encore confirmé: le suspect, Amedy Coulibaly, visait l’école.

Encore sous le choc, plusieurs mères ont exprimé leur reconnaissance envers la victime: « Elle a sauvé nos enfants, cette femme ».

Près d’une synagogue proche de la rue des Rosiers, au centre de Paris, des fillettes juives agitent des petits drapeaux tricolores à l’arrivée du ministre. Sur place, le président de l’Union des étudiants juifs de France (UEJF), Sacha Reingewirtz, se dit « rassuré sur la détermination du gouvernement ».

« Mais il faut voir plus loin » s’insurge-t-il, énumérant des faits lourds de sens: des élèves ont « refusé d’observer la minute de silence » en hommage aux victimes des attentats, des « discours conspirationnistes » ont surgi « alors que les victimes n’étaient pas encore enterrées », et le comédien controversé Dieudonné a « fait l’apologie du terrorisme en disant +Je suis Charlie Coulibaly+ ! » liant le nom du journal frappé par un attentat et le prénom de l’attaquant du magasin casher.

Mais le jeune dirigeant associatif, « fier du sursaut d’hier », veut croire en la naissance d’une « prise de conscience nationale ».

Et il ne veut surtout pas alimenter le débat sensible sur la forte émigration vers Israël des Juifs de France (près de 7 000 départs en 2014, 10 000 attendus en 2015), que le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a semblé vouloir encourager encore avant de nuancer ses propos. « S’il y en a qui doivent partir, ce sont les antisémites ! », fait-il valoir.

Le Premier ministre Manuel Valls a déclaré samedi que « la France, sans les Juifs de France, n’est plus la France ».