L’histoire millénaire des Juifs de Pologne, longtemps occultée, reprend la place qui lui est due avec l’inauguration mardi prochain à Varsovie d’un grand musée retraçant le riche passé de cette communauté qui fut la plus grande au monde avant d’être anéantie par les nazis allemands.

« Nous reconstituons quelque chose qui a été complètement détruit. Jusqu’à présent, le plus grand monument juif à Varsovie c’était le vide. Le musée permettra de le combler », explique son directeur Dariusz Stola.

« Tous les principaux musées juifs dans le monde sont des musées de l’Holocauste, alors que l’idée du celui-ci est de montrer la vie », souligne-t-il.

« L’Holocauste a sa place dans l’exposition, mais il n’est ni le début de l’histoire (des Juifs en Pologne), ni sa fin », ajoute Barbara Kirshenblatt-Gimblett, la directrice des programmes du musée.

Icône d’architecture

Construit sur le site de l’ancien ghetto juif, le bâtiment du musée tranche par sa légèreté avec le monument en granite noir en face, dédié aux héros de l’insurrection du ghetto en 1943.

La sérénité de la façade en verre du nouveau musée, devenu déjà une icône de l’architecture moderne, n’est brisée que par une grande ouverture irrégulière qui sert d’entrée et de hall principal traversant tout le bâtiment.

Selon ses architectes finlandais Rainer Mahlamaeki et Ilmar Lahdelma, la brèche symbolise le passage par la mer Rouge des Juifs fuyant l’Egypte.

« Pendant quelques siècles, 80 % des Juifs vivaient en Pologne et s’il y avait un pays que l’on pouvait considérer comme juif, c’était bien la Pologne », raconte M. Stola.

« Nous sommes ce qu’on appelle un musée narratif », explique Mme Kirshenblatt-Gimblett. Le visiteur plonge dans l’histoire grâce à des installations multimédias, textes, musique, peintures et scènes de vie reconstituées. « Notre musée est le plus avancé technologiquement en Europe », s’enorgueillit M. Stola.

L’exposition permanente commence par une légende sur l’arrivée des premiers Juifs en Pologne au Moyen Age. Traversant l’immense forêt polonaise, les Juifs ont entendu une voix prononçant le mot Po-lin, « repose-toi ici » en hébreu, mais qui veut aussi dire la Pologne. C’est désormais aussi le nom du musée et de son site web.

Terre d’accueil

Depuis cette époque, la Pologne était devenue la terre d’accueil des Juifs chassés d’Espagne, de Rhénanie et de France.

En 1765, le Royaume de Pologne et de Lituanie avait une population juive de 750 000 personnes vivant dans 1 100 localités à travers le pays.

Moins de deux siècles plus tard, en 1939, quelque 3,3 millions de Juifs vivaient en Pologne, soit 10 % de sa population. Entre 200 000 et 300 000 ont survécu à la guerre.

La plupart ont émigré, la dernière vague de départs ayant suivi une campagne antisémite orchestrée par le pouvoir communiste en 1968.

Le musée évoque aussi des chapitres sombres de l’histoire polono-juive.

Aujourd’hui, quelque 7 000 personnes sont membres d’une trentaine d’organisations juives. Les Polonais d’origine juive sont quelques dizaines de milliers.

« Un climat de tolérance apparaît aujourd’hui, et même s’il n’est pas général, il favorise une présence durable des Juifs en Pologne », explique Marian Turski, ancien prisonnier d’Auschwitz et un des initiateurs du musée.

Le joyau de l’exposition est une splendide réplique d’un plafond polychrome peint à la main, venant d’une synagogue de Gwozdziec (actuellement en Ukraine) du XVIIIe siècle.

La galerie « Holocauste » est une sombre salle étroite. Le visiteur y est guidé par des personnages historiques dont les paroles sont accrochés aux murs.

L’idée du musée est née au début des années 1990, après la chute du communisme, de l’initiative de quelques personnes privées. Son bâtiment a été financé par la ville de Varsovie et le ministère polonais de la Culture, à hauteur de 42,5 millions d’euros. L’exposition permanente a été financée par l’Institut historique juif et ses donateurs polonais et étrangers. Elle a coûté quelque 33 millions d’euros.

Le musée a rencontré immédiatement un succès inédit. Avant même l’inauguration de son exposition permanente, quelque 400 000 personnes ont déjà franchi ses portes depuis avril 2013.

« Le but principal de ce musée est de rebâtir la conscience, aussi bien en Pologne qu’à l’étranger, (…) du fait que les Juifs ont été une partie permanente du paysage polonais pendant mille ans, souligne M. Stola. L’histoire que nous racontons fait partie de l’histoire de l’Europe ».