AMSTERDAM (JTA) — Avant l’attentat perpétré sur un marché de Noël à Berlin, le Rabbin Yehudah Teichtal avait prévu d’inviter des centaines de personnes pour assister à l’allumage de la première bougie de Hanoukka, sur une grande menorah dressée sur le monument de la porte de Brandenburg au sein de la ville.

Mais il a depuis décidé de changer son programme original, dans le sillage de l’attaque dont l’auteur présumé a été tué la semaine dernière lors d’un échange de tirs par la police à Milan. L’attentat a fait 12 morts, dont une touriste israélienne. Son mari figure parmi la douzaine d’autres blessés.

Et ainsi, “au lieu d’un seul allumage public pour une seule bougie ce Hanoukka, nous allumerons chaque bougie publiquement”, a expliqué à JTA Teichtal, un rabbin Habad qui fait partie de la communauté juive de Berlin. « C’est notre manière à nous de sortir de cette obscurité qu’est le terrorisme ».

La détermination de Teichtal est partagée par des rabbins de toute l’Europe, notamment en France et aux Pays-Bas, qui ont évoqué le maintien et la célébration de cette tradition relativement nouvelle de l’éclairage public des menorahs.

Certains leaders juifs indiquent que célébrer Hanoukka au cœur des capitales et des villes européennes représente une réponse juive appropriée et transcendante à la vague de terrorisme islamiste qui frappe actuellement le continent.

Pourtant, l’ambassade américaine à Berlin a recommandé de « faire profil bas, et de montrer de la vigilance », répétant un avertissement pour les voyageurs lancé par le Département d’Etat et datant du mois dernier “d’éviter les grandes foules”.

Cette mise en garde citait des « informations crédibles » faisant état de plans de l’Etat islamique, d’Al Qaida et de ses affiliés de mener des « attentats terroristes en Europe, en se concentrant sur la saison prochaine de fêtes et sur les événements qui y sont associés ».

Alors qu’on lui demandait s’il tiendrait compte de cet avertissement et autres mises en gardes similaires, le rabbin Mendel Belinow de la banlieue fortement musulmane de Saint-Denis, à côté de Paris, a répondu par un petit rire étouffé.

Une menorah face à la porte de Brandenburg à  Berlin, le 16 décembre 2014. (Crédit : Carsten Koall/Getty Images/via JTA)

Une menorah face à la porte de Brandenburg à Berlin, le 16 décembre 2014. (Crédit : Carsten Koall/Getty Images/via JTA)

“Nous avons eu des éclairages publics de menorah ici au cours des 25 dernières années et nous n’allons sûrement pas arrêter”, a indiqué Belinow, qui, comme Teichtal, est issu du mouvement Hassidique Habad Loubavitch.

Il a noté en particulier la cérémonie qui s’est tenue l’année dernière, pas très loin de l’endroit où les policiers avaient tué deux terroristes, trois semaines seulement avant Hanoukka.

“Nous l’avons fait en 2009,” a-t-il ajouté, remarquant que cette année-là, la synagogue avait été touchée par une bombe incendiaire. « Pour résumer, nous le faisons pour Hanoukka, à chaque fête de Hanoukka, point. »

Mais tout le monde ne partage pas le même enthousiasme. Plusieurs événements qui avaient été prévus cette année dans la région de Paris ont été annulés, a expliqué Belinow, en raison de préoccupations de type sécuritaire qui ont dramatiquement augmenté suite à l’attentat de Berlin, dont certains experts de l’anti-terrorisme craignent qu’il n’inspire d’autres radicaux.

Des milliers de personnes participent à la cérémonie d'éclairage public de la menorah mise par le mouvement 'Habad-Loubavitch, le 6 décembre 2015 à Paris, première nuit de Hanoukka. (Crédit  : 'Habad.org/Thierry Guez)

Des milliers de personnes participent à la cérémonie d’éclairage public de la menorah mise par le mouvement ‘Habad-Loubavitch, le 6 décembre 2015 à Paris, première nuit de Hanoukka. (Crédit : ‘Habad.org/Thierry Guez)

“Personnellement, je ne vais pas me rendre à ces événements”, a expliqué le Rabbin Moche Lewin, un haut conseiller du Grand Rabbin de France Haim Korsia. “Tout dépendra du niveau de sécurité appliqué lors de ces manifestations organisées par le mouvement Habad. Si elles sont parfaitement sécurisées, pas de problème. Mais s’il y a un danger, c’est très certainement imprudent ». Lewin lui-même n’appartient pas à ce mouvement confessionnel juif.

Belinow a déclaré que la sécurité avait été “bien mise en place” pour l’événement de dimanche à Saint-Denis, municipalité défavorisée considérée par de nombreux français comme un foyer d’extrémisme à la suite de la découverte de cellules terroristes, dont celle des auteurs présumés des attentats de Paris qui avaient fait 130 morts au mois de novembre 2015.

Mais il a également noté : « Je ne fais confiance à personne – ni aux agents de police, ni aux responsables municipaux, ni au Maire, ni aux journalistes. Seulement à Hashem,” ce mot hébreu qui signifie Dieu.

La police patrouille sur le marché de Noël réouvert situé à proximité de l'Eglise du Souvenir à la mémoire de Guillaume 1er, à Berlin, le 22 décembre 2016. Ce marché a été le théâtre d'un attentat au camion-bélier le 19 décembre 2016 (Crédit :  / AFP PHOTO / CLEMENS BILAN

La police patrouille sur le marché de Noël réouvert situé à proximité de l’Eglise du Souvenir à la mémoire de Guillaume 1er, à Berlin, le 22 décembre 2016. Ce marché a été le théâtre d’un attentat au camion-bélier le 19 décembre 2016 (Crédit : / AFP PHOTO / CLEMENS BILAN

“Nous devons tout faire pour que cette cérémonie puisse avoir lieu. Parce que si nous commençons à chercher des excuses pour que ce ne soit pas le cas, alors il n’y aura pas que Hanoukka que nous ne pourrons pas fêter”, a expliqué Belinow. « Nous sommes au cœur de ce phénomène ici, à Saint-Denis ».

A Berlin, Teichtal indique que les préoccupations sécuritaires ont largement mobilisé les esprits pour les huit éclairages publics prévus à la porte de Brandenburg où, au cours des douze dernières années, il a allumé la menorah géante de Hanoukka de la communauté, qui est érigée ici chaque année avant les fêtes.

Elle mesure environ 10 mètres de haut et Teichtal l’enflamme à partir d’une grue.

“Il y a des mesures de sécurité visibles et d’autres qui le sont moins”, confesse Teichtal. « Nous travaillons avec les autorités pour nous assurer que tout se déroulera de la manière la plus sûre possible ».

Le rabbin Yehudah Teichtal, à gauche, et un collègue mettent à l'épreuve une menorah de Hanoukka à la porte de Brandenburg à Berlin, le 22 décembre 2016 (Autorisation de  Teichtal/via JTA)

Le rabbin Yehudah Teichtal, à gauche, et un collègue mettent à l’épreuve une menorah de Hanoukka à la porte de Brandenburg à Berlin, le 22 décembre 2016 (Autorisation de Teichtal/via JTA)

En tant que l’un des sites de Berlin les plus visités, la porte de Brandenburg n’est pas le site le plus facile à fermer de façon hermétique à Berlin, concède Teichtal. Mais l’histoire du lieu le rend plus que significatif en ce qui concerne la tenue d’un tel événement, ajoute-t-il.

“C’est l’endroit où Adolf Hitler a enflammé ses partisans avec ses promesses passionnées de nuire aux Juifs, de leur infliger l’horreur alors que des milliers de personnes l’applaudissaient”, raconte Teichtal, ajoutant qu’il avait placé la menorah à l’endroit même où se tenait le chef Nazi durant ses discours. « Je ne peux pas penser à un meilleur endroit pour démontrer que le peuple juif est éternel ».

Durant l’allumage de la première chandelle de Hanoukka à Brandenburg, dans la nuit de samedi, une minute de silence a été observée pour les victimes de l’attentat de Noël à Berlin, raconte Teichtal.

Séparément, la communauté juive des Pays-Bas se prépare à accueillir conjointement avec les sionistes chrétiens de l’organisation Chrétiens pour Israël un allumage public à La Haye de ce qui est, selon les organisateurs, la plus grande menorah de Hanoukka d’Europe. Les Sionistes chrétiens ont érigé cette menorah en 2013 et l’ont offerte à la communauté juive du pays.

Le Grand Rabbin Binyomin Jacobs allume une menorah géante à Maastricht, aux Pays-Bas, en 2013 (Capture d'écran YouTube)

Le Grand Rabbin Binyomin Jacobs allume une menorah géante à Maastricht, aux Pays-Bas, en 2013 (Capture d’écran YouTube)

“Mes parents devaient se cacher durant l’Holocauste”, raconte le Grand Rabbin hollandais Binyomin Jacobs, qui montera sur une grue le 28 décembre pour l’allumage qui aura lieu face au célèbre Palais de la Paix.

« Ils avaient dû se doter de faux noms et de fausses cartes d’identité. C’est quelque chose que je refuse de faire pour qui que ce soit, sans parler des barbares de l’Etat Islamique », ajoute-t-il, interrogé sur la pertinence de la tenue d’un tel événement susceptible d’attirer l’attention des terroristes.

Hanoukka, une fête célébrant la défiance des Juifs durant la révolte des Maccabées contre l’armée greco-syrienne, est particulièrement appropriée pour de telles manifestations, explique Jacobs. Et le lieu choisi à la Haye « parle également de ce qu’il se passe au Palais de la Paix », poursuit-il en référence à la Cour Internationale de Justice qui, en 2004, a estimé que la barrière de sécurité de Cisjordanie en Israël était illégale.

Mais le 28 décembre, remarque-t-il, est “particulièrement symbolique parce que nous nous tiendrons là avec nos amis chrétiens, unis, apportant la lumière dans le combat contre nos ennemis et les forces qui tuent sans discrimination, qui apportent l’obscurité dans les vies des Musulmans comme dans celle des Juifs et des Chrétiens”.