Toute la communauté juive européenne est dans le même bateau, et ce bateau est en train de sombrer, lentement mais sûrement. Cette impression ressortait d’une en table ronde qui s’est tenue mardi au Jérusalem Press Club, en présence des dirigeants de 25 des communautés juives du continent.

Pendant le déjeuner d’une heure et demie dans une salle pittoresque donnant sur la Vieille Ville de Jérusalem, même les dirigeants qui prétendaient que leur pays était épargné par l’antisémitisme étaient pessimistes quant à l’avenir de l’Europe.

L’inconscience générale devant la montée d’un régime nazi menaçant en 1930 a été évoquée, tandis que les efforts de Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) se multiplient en Scandinavie et ailleurs.

Trente dirigeants étaient assemblés sous la bannière « Il est temps d’agir » pour le cinquième Rassemblement (Hakhel) juif israélien et mission de solidarité envers Israël des grands dirigeants juifs européens organisé par le Israel Jewish Congress (IJC).

Le Congrès juif israélien a été fondé en 2011 pour servir de conduit au dialogue entre la Diaspora et Israël par l’homme d’affaires russe Vladimir Sloutsker, un ancien sénateur de la Fédération de Russie.

Au cours des trois jours intensifs d’événements, les dirigeants ont été conduits mardi matin à la Knesset.

Ils y ont rencontré le président du parlement, Yuli Edelstein, et d’autres ministres et hauts membres de la Knesset, et se sont exprimés devant une audience d’urgence consacrée à l’antisémitisme du Comité des Affaires de la diaspora.

Après la matinée à la Knesset, entre deux bouchées de salade d’aubergine et de carpaccio, les dirigeants se sont relayés au micro pour décrire leurs préoccupations – et la nécessité d’un plan d’intervention d’urgence au cas où les Juifs en danger devaient être évacués.

Le musicien Peter Gyori, vice-président de la communauté juive de la République tchèque, a déclaré que son pays ne souffre pas d’antisémitisme, ni d’appels au BDS. Il a affirmé qu’il peut être ouvertement juif, et se produit souvent à la radio et à la télévision. Mais il ne se fait pas d’illusions, a-t-il précisé.

« Je sais que si quelque chose m’arrivait, personne ne me protégerait », a déclaré Gyori.

Pour sa part, Gkratsiela Sofia Bourla, épouse du président de la communauté juive grecque, Moïse Constatinos, a affirmé qu’elle peine à croire les dirigeants, comme les délégués de la République tchèque et du Portugal, qui prétendent que leurs pays ne sont pas touchés par l’antisémitisme.

« Je pense que la bête dort dans leurs pays », a déclaré Bourla.

Reprenant cette image, le président de la communauté juive de Serbie, Ruben Fuks, a déclaré que personne n’affronte le monstre lui-même, mais ses dérivés, comme les slogans antisémites ou le BDS.

« En voyant ce qui se passe, comment la bête se réveille, redresse sa tête laide, je suis inquiet », a déclaré Fuks.

Né à Ostende, en Belgique, en 1939 et caché alors qu’il était enfant pendant l’Holocauste, le Baron Julien Klener, président sortant du Consistoire israélite de Belgique, s’est dit très anxieux de l’Europe d’aujourd’hui.

Il a raconté une histoire qui s’est déroulée alors qu’il était un petit garçon pendant la Seconde Guerre mondiale dans la boutique de ses parents. Deux soldats allemands sont entrés et au milieu de leurs achats, ont compris que l’entreprise était gérée par une famille juive. Un des soldats s’est tourné avec stupéfaction vers la mère de Klener et a demandé, « Qu’est-ce que vous faites encore ici ? », puis lui a dit que la famille devrait fuir.

La mère de Klener a haussé les épaules et lui a répondu : « Il ne nous arrivera rien car nous sommes Belges. » Le reste, dit Klener, est bien connu.

« J’aime quand les dirigeants disent que leurs pays ne peuvent être les mêmes sans les Juifs. J’aime quand ils nous aiment », a-t-il dit, laissant entendre que cela n’a pas toujours été le cas et que cela pourrait ne pas l’être toujours.

« Nous ne pouvons pas oublier l’Holocauste », a déclaré Ruth Gertner Frohman, la présidente d’honneur de la Fondation juive de Belgique. « Mais les gens en Europe en ont marre d’entendre parler de ce sujet. »

« Quand ils sont gentils, ils écoutent et disent, ‘Mais en Israël, aujourd’hui, vous faites la même chose aux Palestiniens’ », déplore Frohman.

Et c’est ce sentiment anti-israélien, qui peut facilement dégénérer en antisémitisme, qui est le plus inquiétant. Pour les masses en colère les moins instruites, quand la Terre sainte est en guerre, les distinctions entre le peuple d’Israël et le pays d’Israël sont floues.

Bien que la communauté juive de Gibraltar ne compte que 750 membres, sa vice-présidente Suzanne Levy, qui a évoqué sa proximité avec le Maroc musulman, a averti qu’un plan d’urgence doit être mis en place.

« Nous ne pouvons pas disposer des roses autour d’une situation qui pourrait devenir très néfaste et dangereuse », a déclaré Levy.

« Nous devons être réalistes : si ça ne va pas mieux ? Et si cela empirait ? Elaborons un plan au cas où nous devrions fuir rapidement. »