WASHINGTON (JTA) — Après les attaques terroristes meurtrières de Paris le mois dernier, Kari Alterman a reçu des coups de téléphone de tous ses partenaires musulmans de la région de Détroit. Tous appelaient pour exprimer leur tristesse et leur préoccupation.

Mais ils ne l’ont pas fait de façon publique.

Généralement, selon Alterman, directeur du bureau de Detroit de l’American Jewish Committee (AJC), les déclarations condamnant la violence sont délivrées après des moments de dialogues moins formels.

Il se trouve que l’occasion ne s’est pas présentée depuis les attaques contre les bureaux de Charlie Hebdo, le 7 janvier dernier, et contre un supermarché casher deux jours plus tard.

Mais, toujours selon Alterman, même dans ces circonstances, on peut comprendre le dilemme auquel font face les dirigeants musulmans lorsqu’on leur demande de condamner une attaque terroriste.

« Comment pouvez-vous soutenir votre communauté si toutes vos déclarations publiques la rabaissent ? » s’interroge Alterman, qui dédie une grande partie de son temps à s’engager avec l’une des plus grandes communautés musulmanes vivant aux États-Unis.

« Cela nous est difficile lorsque les gens décrivent notre communauté à l’emporte-pièce, en disant ‘la communauté juive pense ça’ alors que nous pouvons être à l’extrême gauche ou à l’extrême droite, souligne-t-elle. « C’est la même chose pour la communauté musulmane, il n’y a aucune homogénéité ».

Le maintien d’un dialogue avec les musulmans américains pose des dilemmes délicats pour les professionnels de la communauté juive, censés à la fois améliorer les relations inter-religieuses et s’opposer à l’activité islamiste radicale.

« Nous devons construire des relations avec ceux qui se battent pour l’âme de l’islam à partir d’une position modérée »

Jeremy Burton

Pour certains professionnels juifs, cela passe par le choix méticuleux des interlocuteurs.

Les groupes communautaires souvent cités comme problématiques par les professionnels juifs sont la Muslim American Society, dont les origines sont liées aux Frères musulmans, et le Council on american islamic, qui, selon l’Anti-defamation League (ADL), propage des clichés antisémites comme l’idée d’un pouvoir juif excessif.

Le Congrès islamique américain, un organisme à but non lucratif qui reçoit un financement important de la part du Département d’État américain, a été reconnu comme un partenaire convenable à la fois par l’ADL et l’AJC.

Jeremy Burton, le directeur exécutif du Conseil des relations de la communauté juive de Boston, affirme que son groupe mène un dialogue direct uniquement avec des groupes musulmans condamnant fermement le terrorisme.

Les interactions avec les groupes ne respectant pas ce critère, ou ayant des liens avec des groupes radicaux comme les Frères musulmans, sont limitées aux forums inter-religieux plus larges.

« Nous devons construire des relations avec ceux qui se battent pour l’âme de l’islam à partir d’une position modérée » affirme Burton.

Rabbi Marc Schneier rencontrant les imams dans le cadre de son travail pour améliorer le dialogue entre les Juifs et les Musulmans (Crédit : Autorisation de Foundation for Ethnic Understanding)

Rabbi Marc Schneier rencontrant les imams dans le cadre de son travail pour améliorer le dialogue entre les Juifs et les Musulmans (Crédit : Autorisation de Foundation for Ethnic Understanding)

Mais pour le rabbin Marc Schneier, co-fondateur de la Fondation pour la compréhension ethnique, qui défend les jumelages entre les communautés musulmane et juive aux États-Unis et à l’étranger, il est essentiel de communiquer directement avec les musulmans, même s’ils ne condamnent pas immédiatement le terrorisme.

Le radicalisme « est un problème musulman, et nous avons mettre les musulmans face à ce défi, déclare Schneier. Cette bataille doit être menée au sein de l’Islam. Nous devons aider ceux qui peuvent aller au front pour assumer cette responsabilité. ».

« Nous devons aider ceux qui peuvent aller au front pour assumer cette responsabilité »

Marc Schneier

Un dilemme similaire se pose lorsqu’il s’agit de traiter avec des groupes qui partagent des préoccupations juives communes à propos du radicalisme islamique, mais qui versent dans le discours anti-musulman.

Cette situation délicate a atteint son paroxysme le mois dernier lorsqu’une député du Texas, Molly White, a posté sur Facebook qu’elle avait demandé à son personnel d’accueillir les visiteurs musulmans à la condition qu’ils renoncent au terrorisme et prêtent allégeance aux États-Unis.

L’initiative de cette représentante d’Etat américaine a entraîné une réprimande rapide de la part du directeur local de l’ADL.

Certains groupes, comme l’Anti-defamation league, abjurent entièrement ces alliances, mais d’autres le font avec prudence, en limitant leur coopération à la défense d’Israël.

A Nashville, l’été dernier pendant la guerre de Gaza, le directeur de la fédération juive locale s’est exprimé lors d’une manifestation proisraélienne organisée par des groupes (Tennessee freedom coalition ou encore Act for America) qualifiés de groupes de haine antimusulmans par le Southern Poverty Law Center. La fédération ne sponsorisait toutefois pas l’événement.

« Sur la question d’Israël, nous sommes de leur côté, dans l’espoir qu’Israël trouve la sécurité et la tranquillité pour ses citoyens », avait déclaré à l’époque le directeur de la fédération, Mark Freedman..

« je n’entends pas les gens s’élever et dire que nous ne devrions plus le faire »

Selon le rabbin Steve Gutow, le président du Conseil juif pour les affaires publiques, qui supporte les politiques publiques, les réticences de la communauté face au dialogue avec les musulmans se sont largement dissipées depuis 2007.

Il avait alors rencontré des difficultés à parrainer une résolution du Conseil visant à recommander aux groupes locaux de communiquer avec les partenaires musulmans.

« Le niveau d’opposition était alors assez fort », se rappelle Gutow, qui est récemment rentré d’un voyage interreligieux en Israël qui comprenait trois rabbins, trois imams et trois prêtres de l’Eglise épiscopale. « Aujourd’hui, je n’entends pas les gens s’élever et dire que nous ne devrions plus le faire. »

Pourtant, certains affirment que les juifs américains font preuve de naïveté quant aux intentions de leurs partenaires musulmans, parmi lesquels le radicalisme est plus courant qu’il n’y paraît.

« Il est évident que beaucoup de leaders radicaux se présentent comme modérés », déclare Charles Jacobs, militant basé à Boston et fondateur des Américains pour la paix et la tolérance, qui vise à dévoiler le radicalisme musulman aux États-Unis.

Sur son site Internet, le groupe nomme expressément Schneier et l’ADL comme coupables de se lier avec les radicaux sous couvert de dialogue.

« Les dirigeants radicaux exploitent ce vœu pieux juif afin de promouvoir leur agenda, qui est de trouver un relais dans la société civile pour se faire accepter comme modérés, affirme Jacobs. Et quel meilleur relais pourraient-ils trouver qu’un heschker juif ? »

Burton assure de son côté que les juifs engagés dans le dialogue ont compris tous ces dangers, et que le problème ne peut que s’aggraver si l’on suggère que tous les musulmans présentent une menace.
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« Nous ne pouvons pas être naïfs quant aux dangers du radicalisme islamiste qui rencontre un certain écho aux États-Unis, reconnaît Burton. Mais nous ne faisons qu’exacerber la menace lorsque nous mettons tous les musulmans du pays dans le même sac. »