GREAT NECK, New York – Le Restaurant Chattanooga était l’un des endroits les plus branchés à Téhéran avant la révolution islamique de 1979. Servant une cuisine continentale, le café assorti d’une galerie d’art était un lieu de rassemblement pour les célébrités et la famille royale – son café glacé était légendaire.
 
Reflétant l’afflux constant d’immigrants juifs de Perse depuis la chute du Shah, Great Neck, dans l’Etat de New York a son propre Restaurant Chatanooga (sic), un établissement Glatt Kasher fondé en 2001 qui sert des salades du Moyen-Orient, des ragoûts, et des kebabs.

La communauté juive perse de Great Neck, la seconde en taille derrière les enclaves californiennes, est enracinée, et influente.

Il y a entre 15 000 à 17 000 Juifs perses dans le grand New York, selon l’Iranian-American Jewish Federation de New York.

Une enquête de 2011 menée par la communauté juive locale a révélé que 38 % des ménages juifs de Great Neck incluent quelqu’un qui s’identifie comme séfarade, principalement d’origine iranienne. Et en ce mois de juillet, même le maire nouvellement élu du hameau, le docteur Pedram Bral, est un Juif perse.

A l’approche du vote de septembre au Congrès sur l’accord avec l’Iran, le Times of Israel a rencontré des membres de la communauté, qui ont exprimé la nostalgie de « leur » Iran, et surtout leur désespoir face à la naïveté d’une communauté internationale qui légitime « un régime brutal et tyrannique. »

Native de Téhéran, le docteur Naheed Neman, dentiste à Great Neck, s’est rappelée de bons souvenirs de sa patrie pré-révolution islamique autour d’un repas, au Chatanooga. En ce vendredi après-midi, elle a opté pour une simple salade au poulet grillé plutôt que pour un plat persique d’un style plus élaboré figurant au menu.

« C’était le paradis pour nous, les jeunes », dit-elle, en mentionnant le net soutien qu’ils avaient reçu du gouvernement pour poursuivre un enseignement supérieur. Et à propos du monarque iranien qui a regné pendant 37 ans, Mohammad Reza Shah Pahlavi, ajoute-t-elle, « Pour les Juifs, il était le meilleur. »

Dr Naheed Neman, dentiste à Great Neck, est venue aux États-Unis en 1977 pour ses études, et est restée après la chute du Shah en 1979  (Photo: Autorisation)

Dr Naheed Neman, dentiste à Great Neck, est venue aux États-Unis en 1977 pour ses études, et est restée après la chute du Shah en 1979 (Photo: Autorisation)

Neman est venue aux États-Unis en 1977 pour poursuivre ses études dentaires avec l’intention de revenir au pays. Mais la révolution iranienne a éclaté en 1979, et le régime islamique mené par l’ayatollah Khomeini s’est emparé du pouvoir.

Neman a terminé ses études et a établi son premier cabinet en 1984 dans le Queens, pratiquement à partir de rien. Son père a été emprisonné en Iran pendant deux ans avant de pouvoir finalement immigrer à son tour aux États-Unis. Peut-être en raison d’une crainte persistante, Neman ne souhaitait pas à l’origine que son prénom soit publié.

A propos de l’accord conclu le 14 juillet entre l’Iran et les six grandes puissances qui allège les sanctions en échange de restrictions sur l’activité nucléaire, Neman a dit du régime : « Ils font ce qu’ils veulent. »

« Même s’ils signent un traité, ils peuvent le briser, » a-t-elle ajouté. Il est « naïf de croire qu’ils vont tenir leurs promesses. »

‘Espoir et changement plutôt que réalité et logique’

Lors des conversations, le Times of Israel a appris que Neman et les autres expatriés juifs iraniens de la banlieue de Long Island condamnaient en majorité l’accord sur le nucléaire, que les États-Unis et les cinq autres puissances mondiales ont signé avec l’Iran à Vienne après des mois de négociations.

L’accord de 109 pages limite le programme nucléaire de la République islamique, en échange de la levée progressive des sanctions qui ont paralysé son économie pendant des décennies.

Le gouvernement israélien s’y oppose fermement, le considérant comme une voie pour l’Iran de développer une bombe, ainsi qu’une prime au régime d’un montant de dizaines de milliards de dollars par l’allègement des sanctions.

Dans le même temps, le secrétaire d’État John Kerry a mis en garde les membres du Congrès – qui ont jusqu’à la mi-septembre pour se prononcer sur l’accord – que s’ils le rejettent, Téhéran avancera vers la bombe atomique, les sanctions internationales s’effriteront, et les États-Unis ne pourront pas effectuer des inspections des installations nucléaires de l’Iran que prévoit l’accord.

Le secrétaire d'Etat américain John Kerry lors d'une audience devant la Commmission des Affaires étrangères de la Chambre des Représentants le 28 juillet 2015 à Washington (Crédit: Olivier Douliery / Getty Images / AFP)

Le secrétaire d’Etat américain John Kerry lors d’une audience devant la Commmission des Affaires étrangères de la Chambre des Représentants le 28 juillet 2015 à Washington (Crédit: Olivier Douliery / Getty Images / AFP)

Comme d’autres organisations juives, le judaïsme perse organisé n’est pas emballé par cet accord.

Dans un communiqué apparemment dirigé contre le président Barack Obama, Sam Kermanian, conseiller de l’Iranian American Jewish Federation, a déclaré : « L’accord nucléaire avec l’Iran représente le triomphe de « l’espoir et du changement » sur la réalité et la logique.

« Il s’agit d’un accord extrêmement mauvais qui légitime un régime brutal et tyrannique qui opprime son propre peuple et mène une politique étrangère dangereuse et aventureuse à l’étranger », a poursuivi Kermanian. Il a averti qu’il allait « enhardir le régime » et déstabiliser davantage la région, tout en permettant à l’Iran d’accroître son soutien au terrorisme mondial « du Sud-Liban à l’Amérique centrale et du Yémen à l’Asie du Sud-Est. »

« En outre, cet accord mènera probablement à la prolifération des armes nucléaires et accroîtra de façon significative la probabilité d’une augmentation des conflits dans la région. Plus on étudie cet accord, pire il apparaît, » a conclu Kermanian.

Le conseil municipal de Great Neck Village présidé par le maire Pedram Bral (au centre) , juillet 2015 (Photo: autorisation)

Le conseil municipal de Great Neck Village présidé par le maire Pedram Bral (au centre) , juillet 2015 (Photo: autorisation)

Le maire de Great Neck Village Pedram Bral, 45 ans, a dit au Times of Israel avoir aussi trouvé des failles dans beaucoup de détails de l’accord.

« En fonction de ce que j’ai pu lire, je ne pense pas qu’il y ait des garanties dans l’accord », notant par exemple les lacunes autour de la question de l’inspection des installations.

« Je veux une paix vraie et durable », a déclaré Bral, un Juif orthodoxe qui a quitté l’Iran en 1985 avec sa mère et sa sœur.

Bral a récemment été élu maire dans une élection agitée qui a détrôné Ralph Kreitzman. Médecin et directeur du service de chirurgie robotique gynécologique et au Centre médical Maimonides, Bral a dit qu’il réduira considérablement son activité médicale au cours de son mandat de maire – un poste essentiellement bénévole qui paie à peine 10 000 dollars par an.

‘Je crains que l’accord va créer une course aux armements nucléaires au Moyen-Orient’

«Je crains que l’accord va créer une course aux armements nucléaires au Moyen-Orient », a déclaré Bral, avec des pays comme l’Arabie saoudite se bousculant pour acquérir des armes.

Bien qu’il aspire au jour où Israël et l’Iran pourront être en paix, Bral soupçonne également l’Iran d’utiliser le conflit israélo-palestinien pour détourner l’attention sur son propre régime. « Il n’a rien à voir avec l’Iran. »

Comme la plupart des Juifs perses qui ont parlé avec le Times of Israel, Bral espère que le Congrès puisse arrêter l’accord.

« Jusqu’à ce que les États-Unis soient un peu plus familiers avec leur façon de penser, j’espère qu’ils l’arrêteront, ou passeront outre au veto du président Obama. »

Pétitions en ligne et grogne populaire

La logique de l’accord échappe également à Kimya Kreinik, un résident de Roslyn, NY, localité limitrophe.

« Il n’y a aucune logique à le soutenir », estime Kreinik, qui a signé et diffusé une pétition en ligne exhortant le Congrès à s’opposer à l’accord, « parce que la sécurité d’Israël est en jeu. »

Pour lui, »l’Iran est l’un des principaux soutiens au terrorisme. Cette décision ne devrait pas être entre les mains d’Obama. »

Kreinik, qui est arrivé aux États-Unis à neuf ans avec des souvenirs d’avoir été traité de « sale Juif » lorsqu’il avait six ans en Iran, croit que les appareils militaires des États-Unis et d’Israël devraient disposer de plus d’informations sur la question. « Nous devons sauver des vies », a déclaré Kreinik.

Benjamin Navi, 29 ans, de Manhattan, affirme que l'accord avec Iran est «absolument effrayant." (Photo: autorisation)

Benjamin Navi, 29 ans, de Manhattan, affirme que l’accord avec Iran est «absolument effrayant. » (Photo: autorisation)

Benjamin Navi, 29 ans, résident de Manhattan qui a grandi à Roslyn, trouve aussi que l’accord est « absolument effrayant. »

Promoteur immobilier, Navi a dit : « je ne vois vraiment pas d’où vient le raisonnement de l’administration Obama, » et a suggéré une approche différente pour les négociations.

« Leur objectif devrait être de renforcer le peuple iranien », a-t-il dit, se référant aux manifestations du Mouvement Vert qui ont surgi après l’élection présidentielle iranienne de 2009, dans laquelle les manifestants avaient exigé la démission de Mahmoud Ahmadinejad.

Avec 60 % de la population iranienne entre 18 et 30 ans, « vous avez une très jeune génération qui est très occidentale », a expliqué Navi. « Les gens sont pour la démocratie. »

Parmi l’ancienne génération des Juifs perses de Long Island, il est plus difficile encore de trouver quelqu’un qui soutienne l’accord.

« En tant que communauté, nous sommes très unis », a expliqué une enseignante de 65 ans à Great Neck, qui a accepté seulement d’être identifiée par son prénom hébraïque, Penina. « Nous sommes Juifs, point final. »

Penina, qui est arrivée aux États-Unis en 1972, dit qu’elle est « résolument » contre tout accord. « Ils mentent et personne ne fait rien, » dit-elle du gouvernement, qu’elle considère en contraste frappant avec les Iraniens ordinaires, qui sont « des personnes gentilles, agréables et bonnes. »

Certains membres plus jeunes de la communauté perse de Long Island, ne parviennent cependant pas à voir une alternative viable. Esther Alian une mère de trois jeunes enfants habitant Great Neck, a demandé, « Jusqu’où peut-on s’ingérer dans les affaires [de l’Iran] et les empêcher d’atteindre leurs objectifs ? »

« Je ne pense pas que notre Congrès va changer l’atmosphère en Iran », estime Alian, diplômée en relations internationales de l’université hébraïque de Jérusalem.

« Le conflit avec le monde occidental existera toujours et il va se manifester. »

Esther Alian de Great Neck avec son mari, Rony, et leur fille Leeron. «Jusqu'où peut-on s'ingérence dans les affaires [de l'Iran] et les empêcher d'atteindre leurs objectifs?" demande  la diplômée de l'université hébraïque. (Photo: Autorisation)

Esther Alian de Great Neck avec son mari, Rony, et leur fille Leeron. «Jusqu’où peut-on s’ingérence dans les affaires [de l’Iran] et les empêcher d’atteindre leurs objectifs? » demande la diplômée de l’université hébraïque. (Photo: Autorisation)

« L’accord est probablement la seule chose que nous pouvons faire pour limiter et surveiller ce qui se passe », affirme Alian, notant qu’il est dans l’intérêt stratégique des États-Unis de maintenir des relations amicales avec l’Iran. Alian croit également que les efforts de lobbying au Congrès servent un seul électorat : un mandat national.

« Est-ce que le lobbying va empêcher l’Iran d’avoir la technologie nucléaire ? » a-t-elle demandé. « Il ne va vraiment pas affecter quiconque en dehors des États-Unis. »

‘Les gens doivent connaître les avantages et les inconvénients de ce qui se passe’

Au moins un autre membre de la communauté est d’accord avec Alian.

A 65 ans, un médecin qui ne voulait pas que son nom soit mentionné par crainte de représailles, a reconnu que bien que les dirigeants du régime « soient connus pour être des menteurs», il « ne voit pas d’alternative ». Même l’ancien chef du Mossad israélien Ephraim Halevy soutient l’accord et a critiqué Netanyahu pour son opposition, a-t-il souligné. « Les gens doivent connaître les avantages et les inconvénients de ce qui se passe. »

Le médecin, qui est arrivé aux États-Unis en 1978, a cité des facteurs géopolitiques à l’appui de l’accord, notamment que l’allié de l’Iran, la Russie – avec ses propres défis internes avec une population tchétchène musulmane « très radicale »- s’oppose également à ce que l’Iran accède à la bombe atomique. Il croit aussi que les services de renseignement occidentaux sont en mesure de détecter une activité nucléaire illicite.

« Si les services de renseignement américains constatent qu’ils trichent… toutes les sanctions vont être appliquées à nouveau », affirme-t-il.

‘Cet accord n’est pas du tout mauvais pour Israël, mais est bon pour tout le monde’

Les avantages pour Israël l’emportent également sur les risques, selon le médecin.

« Cet accord n’est pas du tout mauvais pour Israël, mais est bon pour tout le monde. » Et d’ajouter que ‘le lobbying de groupes comme l’AIPAC a des conséquences négatives pour Israël dans le long terme, risquant de créer un ressentiment au sein de l’opinion publique américaine.

« Je pense vraiment qu’il va y avoir une réaction, » a-t-il dit.

Il sait qu’il est en minorité dans sa communauté, mais estime qu’il a le devoir de parler.

« Dans mon coeur, je pense que je dois être honnête, » a-t-il expliqué, « c’est comme ça ».