PARIS – Si des mois se sont écoulés depuis l’affaire Dieudonné, les cicatrices sont encore à vif dans la mémoire des Juifs de France. Mais le salut antisémite de l’humoriste noir a été ressenti surtout au sein de la petite communauté juive de couleur.

Dirigés par Guershon N’duwa, président de la Fédération des Noirs juifs de Paris forte de 250 familles, les membres de cette communauté ont récemment exprimé leur amertume dans les médias.

N’duwa était au courant de spectacles controversés de Dieudonné depuis le début des années 2000, affirme-t-il, faisant valoir que les dernières diatribes antisémites de l’artiste n’étaient pas surprenantes. La communauté noire juive a tenté à plusieurs reprises – en vain – de mettre en garde les autorités juives, assure N’duwa.

« Dans le cadre de la communauté noire, nous connaissons Dieudonné et ses spectacles depuis des années », confie N’duwa au Times of Israel. « Nous avons mis en garde les dirigeants juifs pendant une longue période. Une poignée d’entre eux ont écouté, mais la majorité ont fermé les yeux. »

« Ce gâchis aurait probablement pu être évité si l’affaire avait été gérée au bon moment »

N’duwa dit se sentir en colère et frustré. « Maintenant, je regarde en arrière et pense que ce gâchis aurait probablement pu être évité si l’affaire avait été gérée au bon moment. Au lieu de cela, les membres de la communauté juive nous ont accusés d’être des fauteurs de troubles, qui veulent attirer l’attention des médias. Comment ne pas ressentir de l’amertume ? », a-t-il interrogé.

Pour N’duwa, le scandale Dieudonné n’a pas commencé avec son spectacle controversé de 2014 au théâtre de La Main d’Or. D’autres signes se profilaient, comme le voyage du comique en Algérie en février 2005, au cours duquel il a critiqué publiquement le « lobby sioniste » et défini l’Holocauste comme une « pornographie mémorielle ».

« Ce débat aurait dû être soulevé il y a des années, quand il était encore embryonnaire », a déclaré N’duwa. « Mais nos voix ont alors été réduites au silence. Notre avis ne compte-t-il pas autant que celui des Juifs blancs ? De toute évidence, non », observe-t-il.

Pour N’duwa, la réaction des autorités juives est symptomatique du manque de reconnaissance des Juifs noirs au sein du judaïsme français. Cette constatation a récemment attiré l’attention de la réalisatrice et productrice Annick N’Guessan, cofondatrice de la société de production TV Mondiapress.

N’Guessan a récemment lancé la première de son documentaire de deux heures, intitulé «Être juif et noir en France », dans un petit centre communautaire séfarade au sud-ouest de Paris. Il contient une série d’entretiens avec diverses personnalités françaises, dont Roger Cukierman, président du CRIF, l’ancien Grand Rabbin de France Gilles Bernheim, le philosophe et écrivain français Shmuel Trigano, et Joël Mergui, chef du Consistoire.

« Ce qui m’a réellement ému est la forte détermination de M. N’Duwa à octroyer une certaine reconnaissance des Juifs noirs au sein de la communauté juive. Ce n’est pas un petit défi », explique-t-elle.

Pour certaines des personnes interrogées, le mouvement orthodoxe en France est en partie responsable de la marginalisation des Juifs noirs.

Pour d’autres, comme la comédienne française Rachel Kahn, l’issue de l’affaire Dieudonné est claire : en réalité, on demande aux Juifs noirs de choisir entre leur foi juive et leurs origines noires.

Dans un article publié dans le Huffington Post en français intitulé « Noire et juive : la liberté de l’espèce », écrit-elle, « Je me suis tue, jusqu’au moment où me taire est devenu insoutenable… Je me lance : je suis… je suis une femme, je suis juive et noire. C’est ainsi. J’ai peur et j’ai honte.»

« Le succès de Dieudonné repose sur une théorie raciste qui vise à mettre en concurrence les mémoires collectives : d’une part, l’histoire de l’esclavage des Noirs, et de l’autre, l’Holocauste »

« Aujourd’hui, déchiquetée, écartelée, tiraillée, la France se divise et on me demande de rentrer dans une case, de faire un choix entre mon père et ma mère, entre noire et juive. On me demande de ne pas être qui je suis, de ne pas vivre qui je dois être : une afroyiddish, une Française. »

La mère de Kahn est née en 1940 en Pologne et fut cachée enfant pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle a échappé à la Shoah, contrairement à sa famille, qui a été déportée vers les camps de la mort.

Le père de Kahn est né en Afrique de l’Ouest, dans une région frontalière entre la Gambie et le Sénégal. Ses parents se sont rencontrés en France et sont toujours mariés aujourd’hui.

Pour Kahn, la société française est en partie à blâmer pour l’affaire Dieudonné. Elle souligne en particulier l’absence d’artistes noirs. « … Si nous en avions notre Denzel Washington, notre Woopy Goldberg, notre Samy Davis, notre Morgan Freeman, d’une part ils auraient réagi, d’autre part Dieudonné n’aurait pas été l’icône ultime contre un système où règne l’injustice. »

« J’ai mal, lorsqu’un Noir me dit de faire un choix lorsqu’il pointe mon étoile de David en me disant que c’est une cible. J’ai mal à l’entrée d’une synagogue lorsque l’on me rejette en me disant l’on n’accepte pas les visiteurs. Les visiteurs ? Une cible ? »

N’Duwa va plus loin et insiste sur le fait que Dieudonné est un produit de la société française. « La France l’a créé en ignorant ouvertement les troubles socio-économique et la montée de l’antisémitisme dans nos banlieues. C’est une leçon qui doit être apprise par nous tous. »

Pour lui, le succès de Dieudonné repose sur une théorie raciste qui vise à mettre en concurrence les mémoires collectives : d’une part, l’histoire de l’esclavage des Noirs, et de l’autre, l’Holocauste.

« Dieudonné se cache lâchement derrière la liberté d’expression dans le but d’attaquer la minorité juive. De cette façon, il se moque des principes fondamentaux de la démocratie », déclare N’Duwa.

Cependant, ajoute N’Duwa, l’affaire Dieudonné lui a enseigné une leçon. Maintenant plus que jamais, les Juifs noirs devraient être davantage représentés dans les institutions juives et intégrés au sein de la communauté. Il faut leur donner une voix.