Le 21 juillet, deux mois avant la mort de Shimon Peres, le Centre Peres pour la paix avait lancé son Centre d’Innovation israélien dans son quartier-général de Jaffa. L’événement était une occasion prestigieuse, à laquelle s’étaient rendus le président Reuven Rivlin, le Premier ministre Benjamin Netanyahu, des leaders du monde des affaires, des maires et leurs semblables.

Un communiqué de presse émis ce jour-là affirmait que le nouveau centre serait un « pôle d’éducation et un centre pour les visiteurs, attirant des invités venus du monde entier pour qu’ils puissent découvrir les accomplissements historiques d’Israël, absorber les valeurs essentielles d’innovation, d’optimisme et de poursuite de la paix du pays, et s’inspirer et s’émanciper de manière à amener un impact positif dans leurs communautés et dans le monde ».

C’est précisément ce type de communication institutionnelle que tant les journalistes cyniques que les autres citoyens ordinaires devraient être pardonnés d’ignorer.

L’amour porté par Peres au secteur de la haute-technologie ou de l’innovation dans le pays a semblé être un juste souci pour l’ex-président vieillissant, dans la mesure où il apparaît que son évocation relève essentiellement de concepts découlant de l’inspiration, du rêve, du pouvoir de l’optimisme venant défier l’âge qui étaient chéris par l’homme d’état.

Puis, le 28 septembre, Peres est décédé, et la conversation à son sujet a changé de manière abrupte. Les Israéliens ont soudainement pu observer le vide laissé par le politicien âgé alors de 93 ans dans la conscience nationale.

Pour les Juifs israéliens, Peres incarnait de nombreuses choses : l’homme de gouvernement infatigable et le planificateur de la défense du pays, le fondateur du prétendu programme d’armement nucléaire israélien, l’impitoyable et astucieux homme politique qui avait servi les plus grands chefs de l’état juif puis rejoint leurs rangs et passé des décennies à manoeuvrer pour survivre et triompher aux plus hauts niveaux de la politique israélienne.

Et enfin, il incarnait le vieux président sage dont la voix de baryton aux accents polonais rappelait leurs grands-parents aux Israéliens et dont l’intelligence sans faille et les bons mots illimités ne se consacraient qu’à une seule chose : présenter le peuple d’Israël – au monde et à eux-mêmes – en ce qu’il a de meilleur.

Ceux qui avaient connu l’homme, qu’il s’agisse de ses collègues, de ses alliés ou de ses ennemis, savent qu’il était toutes ces choses à la fois, parfois de façon simultanée.

Mais par-dessus tout le reste, à travers les années amères de conflit politique, la distance de son épouse, réticente à toute publicité, et ses échecs aussi nombreux et spectaculaires que ses réussites, Peres s’en est toujours tenu à ses convictions fondamentales, tellement profondément ancrées en lui qu’elles tenaient plus de l’identité que de l’idéologie : Que l’Histoire était construite par des mains humaines, que les sociétés peuvent choisir leur destin à travers la sueur et inventer le récit dans lequel ils veulent vivre.

Et c’est là que le communiqué de presse du centre Peres, comme l’était l’addiction de l’homme aux spirituelles boutades, commence à toucher une réalité plus profonde.

De gauche à droite, Shimon Peres, alors directeur général du ministère de la Défense, Pinhas Lavon, ministre de la Défense, Moshe Dayan, chef d'Etat-major, et Yosef Avida, vice chef d'Etat-major, le 19 août 1954. (Crédit : Asaf Kutin/Bamahane/archives du ministère de la Défense)

De gauche à droite, Shimon Peres, alors directeur général du ministère de la Défense, Pinhas Lavon, ministre de la Défense, Moshe Dayan, chef d’Etat-major, et Yosef Avida, vice chef d’Etat-major, le 19 août 1954. (Crédit : Asaf Kutin/Bamahane/archives du ministère de la Défense)

Les fondateurs d’Israël n’ont pas laissé derrière eux des textes canoniques portant sur la liberté politique, comme l’ont fait leurs équivalents américains.

Mais ils ont beaucoup écrit par ailleurs au sujet de l’autonomie. Ces textes, depuis les avertissements de Zeev Jabotinsky jusqu’aux pamphlets rédigés par David Ben Gourion, sont une fenêtre ouverte sur ce qui est une obsession juive israélienne dans presque tous les domaines de l’activité humaine – guerre, art, politique, architecture, diplomatie, technologie.

Dans la psyché politique israélienne, « liberté » et « autonomie » sont des synonymes. C’est le soupir transporté par l’hymne douloureux d’Israël Hatikva, être “un peuple libre sur notre terre”, trouver la liberté communautaire réalisée à travers les efforts confiants d’une tribu autrefois pourchassée et méprisée.

Avec cette manière souple et doucereuse qu’il avait, avec son hébreu épars mais poétique, avec son anglais lent mais éloquent, Peres, lors de sa neuvième puis de sa dixième décennie était devenu un apôtre de cette image de soi fondatrice qui a vu la construction d’Israël à travers la décision consciente d’un peuple assiégé de changer les jugements de l’histoire, de ne plus être secoué par les caprices d’une humanité sans cœur.

Peu importe ce qu’on peut penser des nombreuses fautes commises par Israël – et les Israéliens y contribuent largement – les Israéliens sont conscients que les leurs résident dans l’accomplissement surprenant de la construction de la nation.

Israël est la seule démocratie de taille significative fondée dans le sillage de la Seconde Guerre mondiale qui n’a pas vécu un coup militaire sous une forme ou une autre. Lorsque David Ben Gourion est mort en 1973, la population d’Israël était quatre fois ce qu’elle était lorsqu’il avait déclaré sa fondation 25 ans seulement plus tôt.

Manquant de ces bénéfices qu’apportent les ressources naturelles, soumis à des coûts gargantuesques en matière de défense et à un conflit constant, déchiré par des divisions profondes aux niveaux social et politique, le pays s’est toutefois développé et a prospéré.

C’est donc une erreur de considérer Peres comme un “optimiste” dans le contexte de la morale clinquante et individualiste de notre ère, celle de l’Internet. Pour les Israéliens, il a été un émissaire venu d’un autre âge, d’une génération venue de l’expérience israélienne qui a vu arriver des millions de réfugiés dépenaillés – même alors qu’ils se battaient chez eux ou face à des nations hostiles à travers leurs frontières – qui sont parvenus à construire des villes, des universités, une armée triomphante et enfin, le secteur technologique israélien chaotique et innovateur que Peres aimait tellement.

« Il n’y a pas tant de peuples qui ont réussi à établir un état ; il l’a fait. Il n’y a pas tant de peuples qui ont réussi à établir des projets à l’échelle du [centre de recherche nucléaire à] Dimona; il l’a fait », a confié Chemi, le fils de Peres, lors d’un entretien accordé la semaine dernière au Times of Israel.

Chemi est à la tête du Centre Peres à Jaffa, que feu le président avait fondé dans les années 1990 pour faire savoir sa vision de la paix israélo-palestinienne.

La vie de Chemi semble maintenant déterminée par l’héritage de son père, et consommée par ce qu’il était. A la mi-novembre, il se trouvait à Washington pour l’Assemblée Générale des Fédérations juives de l’Amérique du nord. Un jour plus tard, il se trouvait à Moscou à l’occasion du lancement d’un programme de Bourse auquel une fondation prestigieuse a donné le nom de son père.

Shimon Peres et David Ben Gurion visitent le réacteur nucléaire de Dimona, dans le sud d'Israël. (Crédit : archives du ministère de la Défense)

Shimon Peres et David Ben Gurion visitent le réacteur nucléaire de Dimona, dans le sud d’Israël. (Crédit : archives du ministère de la Défense)

Partout où il se rend, le message est simple et clair : l’optimisme de son père ne provenait pas d’un sentiment insignifiant, mais bien d’une longue et dure expérience acquise.

Comme Chemi l’avait dit devait l’auditoire formé de leaders et d’activistes juifs à Washington : “Mon père disait ‘Israël a dépassé tous nos rêves. En regardant en arrière, je regrette seulement que nos rêves n’aient pas été plus grands”.

“Il nous a parlé de ce qu’était Israël les premiers jours. Il y avait des marais dans le nord et des déserts dans le sud. Nous avions deux lacs, l’un mort et l’autre en train de mourir. Et au milieu coulait le fleuve Jourdain, qui était plus célèbre qu’il n’avait d’eau. Un pays sacré entouré par des pays pétroliers. Nous n’avions qu’une seule ressource : notre peuple ».

L’histoire d’Israël a été “l’histoire d’un rêve devenu réalité, réalisé par un peuple qui a construit son avenir de ses propres mains”.

Dans les années 1990, lorsque Shimon Peres a assuré que les Palestiniens se saisiraient de l’opportunité du processus de paix d’Oslo pour reproduire la démocratie et le succès économique d’Israël, la droite politique l’avait accusé de naïveté.

C’était une naïveté en quelque sorte, c’est sûr, mais ce n’était pas de l’aveuglement. Il ne s’agit pas ici de savoir s‘il avait raison ou tort et, d’ailleurs, comment répartir les responsabilités de l’échec d’Oslo ? Ce qui est important, c’est que pour Peres, ces attentes des Palestiniens étaient fonction du développement improbable d’Israël.

William F. Buckley chantait ceux qui peuvent “rester à travers l’histoire”. Dans l’Israël de Shimon Peres, dans la réalité vécue par la génération des fondateurs à laquelle il a appartenu, et qui, pour de nombreux Israéliens aujourd’hui, est la caractéristique même que cette génération a transmis à la nation, n’importe qui pouvait rester dans l’histoire, incarner le pivot vivant autour duquel tournent la grandeur et la puissance.

Dans la conversation accordée au Times of Israel qui a suivi l’apparition de Chemi Peres lors de la rencontre des Fédérations juives, il n’a pas hésité à mener cette leçon à une conclusion profonde. Sa mission, a-t-il expliqué, a été de trouver des moyens d’élargir la réussite économique et politique à l’échelle d’Israël à un monde arabe fracturé et sanguinolent, « étendant la notion de ‘nation start-up’ à celle de la ‘région start-up’ ».

Chemi Peres, le fils de l'ancien président Shimon Peres, devant l'hôpital Tel Hashomer, à Ramat Gan, le 13 septembre 2016. (Crédit : Flash90)

Chemi Peres, le fils de l’ancien président Shimon Peres, devant l’hôpital Tel Hashomer, à Ramat Gan, le 13 septembre 2016. (Crédit : Flash90)

Le monde arabe peut être en crise, a-t-il reconnu, mais “on doit également regarder le formidable potentiel que les Arabes ont au Moyen-Orient”.

“Le Moyen-Orient a été divisé en états par Sykes-Picot. Cet accord a tenu pendant de nombreuses années, pour le meilleur et pour le pire, mais il touche à sa fin.

Le Moyen-Orient se fracture de tous les côtés dans cette structure. La question, c’est qu’est-ce qui va le remplacer ? Nous suggérons aux 370 millions de personnes vivant au Moyen-Orient de trouver des moyens de faire avancer la région. C’est une très jeune région, 60 % des habitants ont moins de 25 ans avec le plus fort taux de natalité dans le monde mais une croissance économique très lente en tant que zone d’activité. Nous suggérons que cette région puisse croître dans son développement sur la base des sciences, de la technologie et d’Internet”.

Cette focalisation sur la technologie n’est pas accidentelle et Chemi Peres n’en est pas un apôtre récent. C’est un investisseur de longue date dans le secteur High-Tech, lui qui, en 2014, a fondé Amelia Investments, un fonds qui investit dans des start-ups au Moyen-Orient et dont les bénéfices sont versés au Centre Peres.

Une économie basée sur la technologie peut mener à un changement profond dans le monde arabe, affirme-t-il. « Un pays qui adopte cela peut s’élever face à la pauvreté et à l’ignorance. Il peut changer ses capacités, changer le [climat] économique. Une fois que vous êtes un pays doté de ces capacités, vous trouvez d’autres pays avec lesquels faire du commerce. Le Moyen-Orient doit divorcer du monde dans lequel il évolue, les guerres transfrontalières, les ethnicités, la guerre, la terre, l’eau, et il doit commencer à se conquérir lui-même » pour créer les niveaux de croissances et d’opportunités qui pourraient aider à remporter ce qu’il qualifie de « bataille pour la jeunesse ».

C’est déjà arrivé auparavant, insiste-t-il.

“L’Internet a été fondé en anglais et a changé le monde anglophone. Il s’est alors établi [en langue chinoise] en Chine, et a changé l’économie chinoise. Vous pouvez établir Internet en Arabe. Et c’est précisément ce qui est en train d’arriver. Cela arrive lentement mais le mouvement s’accélère. Déjà l’Arabe est la langue qui croît le plus vite sur Internet ; 170 millions d’Arabes sont sur smartphones.”

Shimon Peres parlant lors d'une interview à la résidence présidentielle à Jérusalem, le 10 avril 2013. (Crédit : Lior Mizrahi / Getty Images)

Shimon Peres parlant lors d’une interview à la résidence présidentielle à Jérusalem, le 10 avril 2013. (Crédit : Lior Mizrahi / Getty Images)

Et pourquoi les guerres et le terrorisme, ces six dernières années, n’ébranlent pas sa foi ?

“Regardez la Chine”, indique-t-il. « C’est un endroit formidable pour investir, et les entreprises mondiales veulent investir là-bas, n’est-ce pas ? Il y a vingt-cinq ans, quand on avait allumé la télé et qu’on avait vu l’étudiant [sur la place Tiananmen] se dresser, debout, face à ce tank, le monde ne voulait pas investir là-bas. La Chine avait l’air folle. Et vingt-cinq ans après, c’est une superpuissance.”

« L’Afrique était un continent en échec. Il est aujourd’hui considéré comme un marché de milliards d’individus avec un potentiel extraordinaire. Les investissements en Afrique ne cessent d’augmenter. »

“Et voyez maintenant le Moyen-Orient. Vous pouvez vous dire qu’investir là-bas est fou, qu’il y a l’État islamique et la guerre. Mais la Chine, il y a vingt-cinq ans, était considérée de la même façon. Voyez l’Arabe Saoudite, où le jeune prince Mohammad bin Salman a un plan à l’horizon 2030 qui évoque la transformation de l’Arabie Saoudite en un pays d’innovation. Ils veulent avancer face au pétrole. Les Etats Unis, par le biais de l’innovation, se sont transformés en une économie qui est presque indépendante au niveau énergétique. Les Chinois n’avaient pas décidé de changer pour rien. Ils ont pris l’exemple des Etats Unis, ils ont copié cela, ils ont établi leur propre infrastructure Internet ».

Puis il y a Israël.

“Israël est un modèle, un exemple. Le pays approche les 40 000 dollars de PIB par habitant. Ce qui a changé Israël, ce sont deux choses : la nécessité d’innover pour survivre et l’intérêt porté par les grandes entreprises mondiales. Ce sont 350 entreprises étrangères qui emploient la moitié de l’industrie high-tech israélienne ».

Chemi Peres rencontre des compagnies technologiques et des investisseurs qui cherchent de nouvelles opportunités en Israël.

« Cherchez plus loin encore », leur recommande-t-il.

Shimon Peres avec David Ben Gurion et Moshe Dayan dans les années 1960. (Crédit : archives du ministère de la Défense)

Shimon Peres avec David Ben Gurion et Moshe Dayan dans les années 1960. (Crédit : archives du ministère de la Défense)

“Nous leur demandons d’abord de venir en Israël, d’embaucher des ingénieurs israéliens, Juifs et Arabes. Puis nous demandons aux compagnies mondiales de venir investir dans le [grand] Moyen-Orient. Nous voulons que ces entreprises établissent des centres de recherche [dans le monde arabe], qu’elles travaillent aux côtés des universités – tout ce qu’elles font en Israël. Si elles vont au Moyen-Orient, cela peut créer une économie [de la technologie] là-bas, un Internet arabe. C’est ce que nous suggérons à toutes les entreprises globales que nous rencontrons. C’est dans l’intérêt de tous. Une région qui grandit économiquement est plus sûre, elle crée moins de terrorisme. Je pense que ce n’est pas seulement dans l’intérêt des Israéliens. »

“Et cela survient déjà. Les compagnies chinoises feront ça elles aussi, pas seulement les entreprises américaines. Je le dis au monde arabe : Faites avancer ce secteur et cela vous fera avancer ».

Pour Shimon Peres, les accomplissements d’Israël étaient la preuve de ce que pouvait devenir la région, en termes à la fois de réprimande et de promesse. Son centre consacré à l’innovation, présidé par son fils, a pour objectif de faire en sorte qu’il soit encore plus difficile pour le monde arabe d’ignorer ce potentiel.

Chemi explique : “Nous avons des requêtes de la part d’autres zones dans le monde qui réclament l’établissement d’un Centre Peres pour l’Innovation – dont secrètement des états arabes – et quand nous allons parler à travers le monde entier, ce n’est pas seulement pour évoquer l’innovation, mais aussi la paix, la paix obtenue à travers l’innovation, ce qui émerge très clairement de tout le récit de la vie de mon père”.

“Si on m’invite dans un pays arabe, je compte y aller, parler avec tout le monde. En particulier avec les jeunes