Parmi ses incessantes attaques dirigées contre les médias et la gauche israélienne, le Premier ministre Benjamin Netanyahu ciblait plus particulièrement son pire ennemi, Arnon « Noni » Moses, qu’il accusait de vouloir l’évincer du pouvoir.

Dans ce contexte, les révélations de dimanche, où l’on a appris que la police possède un enregistrement de Netanyahu et Moses discutant d’une sorte de « pacte de non-agression » ont fait l’effet d’une bombe politique.

On y apprend que Netanyahu aurait proposé de limiter la diffusion de l’édition du week-end du quotidien israélien possédé par Sheldon Adelson, Israël Hayom, concurrent du Yedioth, en échange d’un engagement du propriétaire de l’empire Yedioth Ahronoth à diminuer les critiques contre le Premier ministre dans ses médias.

La transcription de la conversation de 2014 n’a pas été rendue publique, et il semble qu’aucun accord n’ait été mis en place : de fait Israël Hayom continue de publier une édition du week-end, et Yedioth n’a pas cessé de critiquer le Premier ministre.

L’enregistrement souligne cependant les relations problématiques de certains politiciens avec la plupart des médias israéliens. Yedioth, en particulier, a déjà été généreusement payé par des ministères en échange d’une couverture favorable de certains de leurs projets.

Si elle est confirmée, cette conversation serait également la première où Netanyahu reconnaît son influence sur Israël Hayom, qui ne présente le Premier ministre que sous un jour positif. Il a toujours démenti y exercer le moindre contrôle.

Il n’est cependant pas certain que cette conversation puisse constituer un délit pénal, comme l’a suggéré une partie de la presse israélienne. Mais la force de l’emprise de Netanyahu sur le quotidien le plus lu d’Israël pourrait se montrer cruciale lorsque le procureur général se demandera si les charges criminelles doivent être levées contre le Premier ministre ou non.

Le propriétaire de Yedioth Ahronoth, Arnon 'Noni' Moses, à Tel Aviv, le 26 mars 2014. (Crédit : Roni Schutzer/Flash90)

Le propriétaire de Yedioth Ahronoth, Arnon ‘Noni’ Moses, à Tel Aviv, le 26 mars 2014. (Crédit : Roni Schutzer/Flash90)

Netanyahu vs. Moses : la guerre des mots

A l’instar des journalistes américains qui s’inquiètent des critiques des médias du président américain élu Donald Trump, les journalistes israéliens sont habitués à ce phénomène depuis une vingtaine d’années.

L’animosité entre Moses et Netanyahu remonte à 1996, quand Yedioth Ahronoth avait publié un article affirmant que Sara Netanyahu avait jeté des chaussures sur un employé dans un accès de colère. Netanyahu avait alors annoncé qu’il se désabonnait du journal le plus rentable d’Israël, rappelle le quotidien économique The Marker.

Cette hostilité mutuelle s’est accentuée en 2007, avec le lancement du quotidien gratuit pro-Netanyahu Israël Hayom, qui a profondément grignoté sur le lectorat du Yedioth. A cette période le Yedioth continuait d’enchaîner les accusations sur le comportement particulier de l’épouse du Premier ministre.

Sara Netanyahu arrive pour témoigner dans le cadre de l'affaire Meni Naftali, au tribunal du travail de Jérusalem, le 10 mai 2015. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Sara Netanyahu arrive pour témoigner dans le cadre de l’affaire Meni Naftali, au tribunal du travail de Jérusalem, le 10 mai 2015. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Avant les élections de 2015, le rythme des attaques de Netanyahu contre Moses, s’est accéléré : le patron de presse s’est vu accuser de connivence avec l’Union sioniste de centre gauche et d’orchestrer une campagne pour le destituer du pouvoir.

« Le temps est venu de mettre les choses sur la table », a écrit Netanyahu sur Facebook en février 2015, un mois avant l’élection. « La source principale de cette vague de calomnies contre moi et contre mon épouse est Noni Moses, le rédacteur en chef du Yedioth Ahronoth et Ynet [le portail en ligne du journal]. »

« Ces deux plate-formes [Yedioth et Ynet] initient et organisent [la diffusion] de mensonges ridicules et provocants contre moi et contre mon épouse, dans le cadre d’une campagne médiatique visant à remplacer le gouvernement du Likud par un gouvernement de gauche, » écrivait alors Netanyahu.

Après sa victoire, le Premier ministre a continué d’accuser Moses, comparant le magnat des médias à la gauche israélienne, et utilisant l’insulte « Moses » comme slogan politique. Quand Netanyahu a tenté de saborder le nouveau radiodiffuseur public, qui n’est pas encore fonctionnel, des membres du Likud ont accusé la nouvelle entité de s’être « transformée en diffuseur [des idées de] Noni Moses et [de] la gauche. »

On se souvient ducourrier cinglant envoyé à la journaliste Ilana Dayan. Celle-ci l’avait alors lu, de façon impassible, pendant six minutes lors de son émission d’investigation Uvda en novembre dernier. Le texte émis par le bureau de Netanyahu accusait aussi la journaliste chevronnée de connivence avec Moses.

Des membres des Jeunes du Likud manifestent devant les bureaux du quotidien Yedioth Ahronoth, à Tel Aviv, le 1er février 2015. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

Des membres des Jeunes du Likud manifestent devant les bureaux du quotidien Yedioth Ahronoth, à Tel Aviv, le 1er février 2015. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

Netanyahu et Israël Hayom

L’enregistrement Netanyahu-Moses pourrait aussi éclairer un mystère qui ne date pas d’hier, et pourrait avoir des conséquences juridiques : quelle influence exerce Netanyahu sur Israël Hayom ?

Dans une déclaration sous serment devant la commission électorale centrale d’Israël en février 2015, Netanyahu déclarait « n’a[voir] pas, et n’a[voir] jamais eu de relation de contrôle ou toute autre relation organisationnelle, sous quelque forme que ce soit, avec Israël Hayom, ou avec l’équipe ou les journalistes du journal, qui influencerait les considérations éditoriales du quotidien ou de son contenu. »

A woman reading about how much she'll have to pay for cigarettes and beer in Israel Hayom. At least the newspaper is free. (photo credit: Miriam Alster/Flash90)

Une femme lit le quotidien gratuit Israel Hayom. Illustration. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

L’avocat Shacher Ben-Meir a adressé dimanche une lettre au procureur général pour lui demander d’enquêter sur un possible mensonge de Netanyahu lors de cette déclaration, suite à la diffusion de l’enregistrement, a annoncé l’association de suivi des médias Le 7e œil.

En octobre 2016, le contrôleur de l’Etat avait écarté les revendications selon lesquelles Israël Hayom devrait être considéré comme « du matériel de campagne politique » pour Netanyahu et le Likud.

L'homme d'affaires milliardaire américain Sheldon Adelson avec Benjamin Netanyahu à Jérusalem, le 12 août 2007. (Crédit : Flash90)

L’homme d’affaires milliardaire américain Sheldon Adelson avec Benjamin Netanyahu à Jérusalem, le 12 août 2007. (Crédit : Flash90)

Le chef de l’opposition Isaac Herzog, rejoint par la députée de l’Union sioniste Tzipi Livni déclarait lundi que les enregistrements prouvaient qu’Israël Hayom « est et a été dirigé par Benjamin Netanyahu ».

« Nous l’avions dit pendant les élections et nous avions été balayés ! [Ils] affirmaient alors que des relations directes entre eux n’avaient pas été prouvées », a déclaré Herzog pendant la réunion hebdomadaire des députés de l’Union sioniste. « Cette fois c’est prouvé, et cette connexion doit être assumée ».

Rapprochement du Yedioth

La révélation, qui est peut-être la moins surprenante de cette affaire, est que Yedioth, et son très populaire site Ynet, aient pu être enclins à une couverture plus favorable en échange de services financiers. Après tout, le quotidien et son site sont connus pour avoir accepté des paiements somptuaires pour promouvoir le programme de différents politiciens, de ministères, et d’entreprises privés sous la forme de contenu « original » paru dans les colonnes du quotidien.

Les politiciens israéliens entretiendraient également des relations étroites avec le journal et son propriétaire pour tenter d’obtenir ses faveurs, ou une couverture positive de leurs activités. Le silence surprenant des politiciens en réponse aux articles de dimanche (à l’exception de plusieurs députés du Meretz) semblent corroborer ces rumeurs.

Si, lundi, Herzog et Livni ont tous deux condamné les relations de Netanyahu avec Israël Hayom, pas un mot n’a été prononcé sur la rencontre avec le patron du Yedioth. Yair Lapid, président du parti Yesh Atid et ancien journaliste, n’a pas abordé le sujet. Et Shelly Yachimovich, députée de l’Union sioniste, qui résiste rarement à une opportunité de critiquer Netanyahu, n’a très étonnamment rien dit, comme des dizaines d’autres députés siégeant dans l’opposition.

Eitan Cabel, député de l'Union sioniste, avec le quotidien Israel Hayom pendant une réunion de la commission de l'Economie de la Knesset, le 2 août 2016. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Eitan Cabel, député de l’Union sioniste, avec le quotidien Israel Hayom pendant une réunion de la commission de l’Economie de la Knesset, le 2 août 2016. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

En 2016, l’ONG Freedom House a abaissé le classement d’Israël sur la liberté de la presse à « partiellement libre » en raison de l’existence d’Israël Hayom, du contrôle de Netanyahu sur le ministère des Communications, et de la hausse du nombre de publi-reportages sur des sites comme Ynet.

« Le site d’information le plus vu d’Israël, Ynet du Yedioth Ahronoth, est aussi le site qui contient le plus de publi-reportages, et des entreprises commerciales financent même directement les salaires de certains de ses journalistes, écrivait l’ONG dans son rapport. Les annonceurs israéliens sont non seulement des entreprises privées, mais aussi des ministères, des agences publiques, et des associations qui paient des millions de shekels à des sites internet, des journaux et des chaînes de télévision privées pour diffuser leurs messages, la nature payante du contenu n’étant souvent pas évidente. Ceci a lieu même si dans le cadre de la loi existante, le contenu publicitaire est interdit à la télévision privée. »

En 2014, Le 7e œil avait jugé que Ynet était le site internet le plus « pollué » par cette pratique, avec une note de 2,4/7. Devant Ynet, le quotidien économique Globes, le site internet Mako de la Deuxième chaîne et le site d’information Walla étaient eux aussi mal notés, avec 3,2/7.

Ces cinq dernières années, l’association a produit des documents montrant que Ynet avait reçu des millions de plusieurs organisations, dont Coca-Cola, la banque Hapoalim et différents ministères, pour couvrir favorablement certains sujets et évènements.

Le quotidien en hébreu The Marker avait annoncé en avril que Ynet avait reçu quelques trois millions de shekels de la banque Hapoalim pour chaque projet produit, déguisé sous la forme d’informations. Le syndicat ouvrier Histadrout a payé un million de shekels à Ynet pour la couverture de ses évènements du 1er mai. Le quotidien avait également noté que Ynet avait passé des accords similaires avec les ministères de l’Environnement, des Sciences et de l’Education.

Le rédacteur en chef du Yedioth a déclaré dimanche soir qu’il n’était pas informé de la discussion entre Netanyahu et Moses, et que Yedioth était un journal honnête et professionnel. Tout ce qui est publié par Yedioth, a souligné Ron Yaron, répond aux « normes journalistiques » et est publié pour des raisons uniquement professionnelles.