LONDRES – C’est le plus grand mystère de l’histoire judiciaire britannique. Depuis près de 130 ans, des écrivains, des criminologues, des historiens et des amateurs ont cherché à déterminer l’identité de Jack l’éventreur, le tueur en série qui a terrorisé l’East End de Londres à l’automne 1888, massacrant des femmes lors d’une série de meurtres brutaux et macabres.

La célébrité et le nombre même des différents suspects dans cette affaire, outre sa non-résolution, ont permis à l’Eventreur de s’ancrer solidement dans la psyché britannique.

Aux côtés d’anonymes qui ont été soupçonnés tour à tour d’avoir commis cette série de meurtres – un porteur de poissons du marché Billingsgate Market, un barbier de Whitechapel et un médecin russe décrit par les détectives de Scotland Yard comme « un maniaque aux pulsions homicides » – la police a eu également l’occasion de s’intéresser à l’artiste Walter Sickert, à l’auteur d’Alice aux Pays des merveilles, Lewis Carroll, au père de Sir Winston Churchill, Randolph, au médecin de la reine Victoria, à son chirurgien et au propre petit-fils de la souveraine.

L’Eventreur a fait l’objet de nombreuses œuvres de fiction et d’ouvrages de littérature non-romanesque. Les « Ripperologists » [les spécialistes des meurtres de Jack l’éventreur, Jack the Ripper en anglais] peuvent choisir entre au moins trois magazines consacrés à son épopée meurtrière et les touristes à Londres peuvent visiter le très controversé Jack the Ripper Museum. Sa notoriété est telle que les lecteurs du BBC History Magazine ont nommé Jack l’éventreur le « pire Britannique » de l’Histoire.

Ce sont cinq femmes – les « victimes canoniques » – qui auraient été les victimes de l’Éventreur pendant une période de folie meurtrière de 12 semaines (certains sont persuadés qu’un certain nombre d’autres meurtres – une douzaine peut-être – commis sur un temps plus long pourraient lui être attribués). Mais, selon une nouvelle étude publiée sur le dossier, c’est le lieu même de leur assassinat brutal, à Whitechapel, un quartier pauvre de l’East End de Londres qui offre l’indice le plus important, non seulement sur l’identité du meurtrier, mais aussi sur les motivations de ses actions criminelles.

Décrit au moment des meurtres comme étant « un fragment de la Pologne arraché à l’Europe centrale et abandonné au hasard au cœur de la Grande-Bretagne », Whitechapel et ses quartiers environnants ont été une destination centrale pour les immigrants juifs lors du très important mouvement migratoire qui a eu lieu vers la fin du 19e siècle vers la Grande-Bretagne.

Une photo datant de 1869 de la victime Jack l'éventreur, Annie Chapman (Crédit : Domaine public)

Une photo datant de 1869 de la victime Jack l’éventreur, Annie Chapman (Crédit : Domaine public)

Dans de nombreuses parties de l’East End, les Juifs constituaient la majorité de la population locale. Ce nombre était presque certainement beaucoup plus élevé dans les rues où l’éventreur a frappé. Le Sunday Magazine avait à l’époque qualifié le quartier de « colonie juive à Londres ».

Ainsi, estime l’auteur de « Jewbaiter Jack The Ripper : New Evidence & Theory », [Celui qui appâtait les Juifs, Jack l’éventreur : Nouvelles preuves et théories] Stephen Senise, « le cadre du récit n’est pas une simple coïncidence… Il est fondamental pour pouvoir comprendre ce qui s’est passé ».

Senise, un Australien, a été captivé par l’affaire de Jack l’éventreur depuis sa plus tendre enfance.

« L’Australie était assez isolée quand j’étais jeune », explique-t-il, « alors je nourrissais une certaine fascination pour l’image de la vieille ville de Londres. Cette histoire sombre, qui a eu lieu en 1888 dans les quartiers les plus pauvres de Londres, m’a attiré ».

C’est une fois qu’il est devenu adulte, lorsqu’il a commencé à lire les détails de l’affaire, qu’il a pris conscience des « tensions antisémites qui imprègnent les éléments clés de l’histoire ».

Selon Senise, les Juifs ont été présents dans l’histoire de l’éventreur dès le départ. Mais ils n’ont été, pense-t-il, ni de simples passants ni, comme certains l’ont affirmé plus tard, de potentiels coupables : Les membres de la communauté se sont, à ce moment-là, trouvés au coeur d’une tentative méthodique et élaborée visant à attiser un antisémitisme qui était à l’époque déjà bouillonnant.

Certes, l’atmosphère pour les Juifs à l’automne 1888 était sulfureuse. Les pages des lettres des lecteurs des journaux contenaient régulièrement des attaques contre ces « étrangers pauvres » qui étaient « des rats et une menace pour les habitants d’origine de l’East-End ». Les syndicats exigeaient la mise en place de limites rigoureuses à l’immigration et des membres du mouvement ouvrier dénonçaient les « sangsues de Rothschild ». Pour leur part, des politiciens démagogiques déploraient une Angleterre « surpeuplée » qui devenait « la poubelle des ordures humaines du monde », et les attaques physiques contre les Juifs n’étaient pas une chose inconnue.

"Jewbaiter: Jack the Ripper’" de l'auteur Stephen Senise (Crédit : Autorisation)

« Jewbaiter: Jack the Ripper’ » de l’auteur Stephen Senise (Crédit : Autorisation)

Les inquiétudes concernant l’immigration ne provenaient pas simplement d’un antisémitisme bien ancré. Même lorsqu’elles étaient le plus durement exprimées, les préoccupations légitimes face à « l’exploitation de la main d’oeuvre » – les Juifs travaillaient de longues heures et dans de mauvaises conditions pour un salaire très faible, ce qui nuisait aux conditions de travail des Britanniques de souche – soulignaient en permanence l’exploitation à laquelle étaient soumis les travailleurs locaux.

Néanmoins, affirme Senise, les tensions entre les Juifs récemment arrivés et les ouvriers constituant la main-d’œuvre britannique étaient « essentiellement unilatérales, dirigées vers un groupe de boucs émissaires facile à trouver ». C’est à ce moment-là que les journaux ont commencé à mettre en garde contre le « Judenhetz [la persécution systématique des Juifs] dans le quartier est de Londres ».

Et c’est ce contexte déjà incendiaire, suppose Senise, que Jack l’Eventreur aura encore voulu faire monter d’un cran. De manière assez ironique, c’est peut-être le fait que la commission chargée d’une enquête parlementaire sur l’exploitation ouvrière – l’une des deux questions étudiées liées à l’immigration juive – ait fait savoir qu’elle cesserait ses travaux sur l’East End de Londres à la fin de sa session d’automne, qui aura précipité les choses.

Bien que cela ait été involontaire, Senise suggère que l’annonce de la commission d’enquête, largement commentée, « a eu pour effet de lancer le compte à rebours ». Elle aura sonné la « mise à mort » d’un certain nombre de femmes défavorisées dont les meurtres ont été utilisés par l’Eventreur au cours d’une « campagne sanglante au cours de laquelle il a tenté de cibler la position de la communauté juive [dans la ville] pour fermer la porte à l’immigration juive ».

La terreur a commencé aux premières heures du vendredi 31 août 1888, avec la découverte du corps horriblement mutilé de Mary Ann « Polly » Nichols, une prostituée alcoolique de 42 ans, juste à côté de Whitechapel Road. Une semaine plus tard, le samedi 8 septembre, l’Eventreur avait de nouveau frappé et avait assassiné Annie Chapman, tôt dans la matinée. Encore une fois, sa cible était une prostituée d’âge moyen, connue pour sa forte consommation d’alcool. Et encore une fois, son corps avait été horriblement mutilé.

Comme le désirait l’éventreur, ce sont les Juifs qui ont été presque immédiatement pointés du doigt pour les « meurtres de Whitechapel ». Un témoin présumé, une femme, a ainsi laissé entendre qu’elle avait vu Chapman avec un homme « étranger ».

Le dessin d'un artiste représentant la police découvrant la victime de Jack l'éventreur dans une édition de 1888 du The Illustrated Police News (Crédit : Domaine public)

Le dessin d’un artiste représentant la police découvrant la victime de Jack l’éventreur dans une édition de 1888 du The Illustrated Police News (Crédit : Domaine public)

Avant même la découverte d’un tablier en cuir près du cadavre de sa victime, les spéculations sur l’identité potentielle du tueur, dans la presse, sont allées bon train. Surnommée l’homme au « Tablier en cuir », cette personnalité « sinistre » portant un couteau avait notamment été décrite dans un journal comme « un Juif ou d’ascendance juive, avec un visage au ‘type hébreu' ».

Le jour où le corps de Chapman avait été découvert, la presse avait signalé que, plus tard dans la journée, « des jeunes gens grossiers » avaient commencé à menacer la population juive locale. Des slogans comme « A bas les Juifs » avaient été entendus, avait raconté un journal qui avait écrit un article sur les troubles, reportage intitulé « une émeute anti-juive ».

Sans aucune subtilité, le médecin légiste qui avait examiné le corps de Chapman avait suggéré que le meurtrier avait opté pour une « approche digne de celle de Judas ». La police avait arrêté John Pizer, un Juif polonais de la deuxième génération, soupçonné d’être l’homme au « Tablier en cuir », mais l’avait libéré lorsque son alibi avait été irréfutablement confirmé.

« Je crois que les émeutes anti-juives qui avaient éclaté dans l’East End en réponse directe aux meurtres correspondaient absolument à ce que désirait Jack l’Eventreur », a expliqué Senise. « Nous avions là un habitant du quartier qui savait exactement ce qu’il faisait, qui savait parfaitement quelles étaient les éventuelles paranoïas de la communauté, son degré d’exaspération et de nervosité exacerbées ».

Cela avait été dans la soirée du dernier samedi du mois de septembre que l’Eventreur avait commis ses meurtres les plus audacieux. Le double meurtre d’Elizabeth Stride et de Catherine Eddowes auront laissé d’autres indices sur ses motivations antisémites. Le lieu choisi pour les attaques avait été choisi avec précaution. Stride avait été agressée dans une cour, à un endroit où était publié et imprimé un journal radical yiddish et qui se trouvait à proximité d’un club d’ouvriers fréquenté par des socialistes juifs. Eddowes avait pour sa part été assassinée à Mitre Square, aux abords immédiats de la Grande Synagogue de la capitale.

Senise soutient que cette soirée a permis également de trouver deux indices sous forme de messages « presque incontournables » qui auront été laissés par Jack l’Eventreur. Leurs contenus, très révélateurs, n’avaient rien d’innocent. Comme un rapport du FBI sur Jack l’Eventreur publié en 1988, lors du 100ème anniversaire de cette cavale meurtrière, l’avait suggéré, les tueurs en série « fournissent généralement des informations relatives à leur motivation » lorsqu’ils font des déclarations publiques sur leurs crimes.

Un dessin de 1888 de la Gazette de la Police dépeignant Jack l'éventreur (Crédit : Domaine public)

Un dessin de 1888 de la Gazette de la Police dépeignant Jack l’éventreur (Crédit : Domaine public)

Le premier message laissé était apparu lorsqu’un homme – qui aurait été l’Eventreur – avait été aperçu en train d’essayer d’agresser une femme, qui a été ultérieurement identifiée comme Stride. Un passant, Israel Schwartz, avait par la suite déclaré à la police qu’il avait eu peur d’intervenir car, quand il s’était approché, le tueur lui avait crié « Lipski », une insulte antisémite locale faisant référence à un Juif hongrois qui avait été pendu pour avoir assassiné sa femme l’année précédente.

Le second message avait été trouvé après l’assassinat d’Eddowes, lorsque la police avait découvert un morceau ensanglanté de vêtement sous des graffitis fraîchement peints. Les mots : « On ne fera pas de reproches aux Juifs pour rien » avaient été ainsi écrits sur les murs d’un bâtiment hébergeant des appartements situés rue Goulston, une artère majoritairement habitée par des Juifs. Sur les ordres du commissaire de la police métropolitaine, le graffiti avait été effacé avant l’aube, révélant l’inquiétude des autorités face à une recrudescence de l’antisémitisme qui avait mené à une émeute contre les Juifs – une recrudescence que l’Éventreur était clairement déterminé à encourager.

La brutalité des meurtres avait été conçue non seulement pour choquer mais aussi pour exploiter la plus ancienne des calomnies antisémites, le « meurtre rituel ». Deux cas infâmes de « meurtres rituels » en Europe, le meurtre d’une adolescente à Tisza Eszlar en Hongrie en 1883 et le meurtre d’une jeune femme qui aurait été enceinte en Pologne en 1881, avaient captivé la presse britannique dans les années précédant les attaques de l’Eventreur.

Même après son rejet, la théorie du « meurtre rituel » a souvent été mentionnée par la presse dans sa couverture de l’affaire, en particulier après le meurtre de Stride et d’Eddowes. Les deux meurtres rituels qui avaient eu lieu sur le continent, suggère Senise, « ont apporté au meurtrier le fondement nécessaire pour sa conspiration » en lui permettant d’exploiter « une calomnie raciste, aussi dangereuse qu’une arme ».

En cela, la presse aura rapidement fait le jeu de Jack l’Eventreur, affirmant que – comme l’aura signalé un journal – des crimes « plus répugnants et révoltants » que ceux commis à Whitechapel ne pouvaient se trouver que dans les « régions sauvages de Hongrie ».

The Jewish Chronicle avait suggéré au moment des meurtres l’existence d’« une tentative délibérée de créer un lien entre les Juifs et les meurtres de Whitechapel ». Une hypothèse que le journal n’avait pas été le seul à soulever.

« Au début de l’enquête, la police a estimé que quelqu’un essayait de faire porter le chapeau à la communauté juive », déclare Senise.

Mais Senise n’a pas seulement un mobile à présenter – il a également un suspect, un homme qui se serait montré après que l’Eventreur a revendiqué sa cinquième victime, Mary Jane Kelly, un peu plus d’un mois après son avant-dernier meurtre.

Cet assassinat a été le plus brutal et sa victime était beaucoup plus jeune et plus séduisante que celles qu’il avait ciblées jusqu’à présent. Le meurtre de Kelly, suppose Senise, aura peut-être été réfléchi pour créer des liens avec le meurtre épouvantable de deux sœurs en Moravie, des adolescentes, qui avait eu lieu à la même époque, un assassinat qui ressemblait aussi aux meurtres commis en Hongrie et en Pologne, et qui avaient été relatés avec une telle ampleur dans les journaux de l’époque.

Petticoat Lane, à Londres dans les années 1920s. (Crédit : Domaine public)

Petticoat Lane, à Londres dans les années 1920s. (Crédit : Domaine public)

Le jour où l’enquête sur le meurtre de Kelly s’était achevée – un moment loin d’être anodin, car évitant au suspect un examen minutieux de son récit par le coroner – George Hutchinson, un jeune homme de 20 ans, était entré au commissariat de Commercial Street, prétendant avoir aperçu Kelly en compagnie d’un homme la nuit de son meurtre.

Son récit avait présenté des détails auxquels ne correspondaient aucun témoignage ni compte-rendu, provoquant très rapidement le scepticisme de la police. Toutefois, élément crucial, Hutchinson avait indiqué que l’homme qu’il avait vu avec Kelly avant la mort de cette dernière était « d’apparence juive ».

Lorsqu’il avait livré ultérieurement une description plus détaillée de son histoire à la presse, Hutchinson avait déclaré sournoisement qu’il avait déjà vu l’homme arpentant Petticoat Lane – décrit dans un livre contemporain comme « le bastion du judaïsme dur » – une référence que peu de lecteurs de l’époque n’auraient pas compris.

Les déclarations de Hutchinson, affirme Senise, ont réveillé habilement l’intérêt sur des éléments du dossier de l’homme au « Tablier en cuir ». Ces propos ont permis de semer un doute – que Hutchinson aurait su exploiter s’il était venu lui-même à être soupçonné – et s’ils s’étaient avérés être contradictoires avec un autre témoignage de cette nuit-là et en porte-à-faux avec tous les autres témoignages accumulés en liaison avec les cinq meurtres, ils permettaient toutefois de suggérer à nouveau que l’assassin de Kelly était un Juif.

L'auteur de "Jewbaiter: Jack the Ripper’", Stephen Senise (Crédit : Autorisation)

L’auteur de « Jewbaiter: Jack the Ripper’ », Stephen Senise (Crédit : Autorisation)

Senise a soigneusement suivi les mouvements de Hutchinson. Ouvrier sous-employé, il vivait à la maison Victoria pour travailleurs à Commercial Street, près de Petticoat Lane, au cœur de la communauté juive. L’insalubre logement de Commercial Street, en outre, était stratégiquement placé si l’on considère les endroits où l’Eventreur avait frappé – et se trouvait proche des pubs et des pensions où il aurait peut-être pu espionner et surveiller ses victimes. La description qu’avait faite Hutchinson de l’homme qu’il aurait vu avec Kelly la nuit de sa mort était celle d’un Juif riche, ce qui donne, selon Senise, une idée de la haine raciale et de classe qui l’habitait et qui aura conduit à ses crimes.

Cependant, en aidant sa fille à faire un exposé d’histoire sur les témoins clés des crimes de l’Eventreur, Senise a pu retrouver une trace de Hutchinson, qui était plus proche qu’il ne l’avait prévu.

Hutchinson, assure Senise, avait fui le lieu de ses crimes l’été suivant, en utilisant l’occasion créée par une grève au port du Grand Londres de 1889. Il avait rejoint un équipage, qui refusait de faire grève, à bord d’un navire en direction pour l’Australie.

Sans surprise, Hutchinson avait ensuite disparu, et était réapparu sept ans plus tard, selon Senise, lorsqu’il avait été condamné et emprisonné pour agressions sexuelles contre deux jeunes garçons.

La photographie et la description physique du prisonnier 1166 qu’il a découvertes dans les archives de l’État de Nouvelle-Galles du Sud ont une étrange ressemblance – non seulement avec les croquis de Hutchinson réalisés au moment où il s’était mêlé de l’affaire, après le meurtre de Kelly – mais aussi avec plusieurs descriptions données par les témoins et recueillies par la police dans la chasse pour retrouver Jack l’éventreur.

L’affaire, espère Senise, « commence finalement à révéler ses fantômes ».