SOBIBOR, Pologne (JTA) — Lorsqu’il a découvert le chemin que deux de ses oncles ont emprunté jusqu’aux chambres à gaz de Sobibor, Yoram Haimi pensait que les installations qu’il avait mis des années à exhumer seraient préservées pour la postérité.

Ainsi, lorsque les autorités polonaises ont annoncé en 2011 qu’elles construiraient un musée et un monument à l’intérieur de l’ancien camp de la mort, Haimi, archéologue à l’Université de Tel-Aviv, est passé à l’offensive. Il a mis en garde : ces excavations de constructions que l’on croyait depuis longtemps détruites par les nazis sont en péril.

Les responsables polonais ont balayé ses objections et avancé le projet, alors approuvé par le Comité directeur de Sobibor – un forum international qui comprend des responsables des principales institutions de l’Holocauste en Israël et en Europe.

Mais aujourd’hui, deux de ces institutions, et notamment Yad Vashem, le musée et centre de recherche israélien de l’Holocauste, également membre influent du comité de Sobibor, demandent à ce que le plan de 5 millions de dollars soit réévalué à la lumière d’une autre découverte de Haimi. Et pour cause, en septembre dernier, il a mis à jour les restes des chambres à gaz de Sobibor.

« La découverte récente des restes des chambres à gaz de Sobibor a éclairé une dimension du projet qui appelle à de plus amples discussions », détaille Marisa Danson, porte-parole de Yad Vashem à JTA.

Danson affirme que le gouvernement polonais, en réaction à une interpellation de la part de son organisation, a admis l’automne dernier la nécessité de « discussions plus poussées et de nouvelles décisions » à propos du projet. Selon elle, les questions pertinentes seront prises en compte avant la reprise des travaux.

Des personnes se promenant à travers les restes des chambres à gaz récemment excavées le 11 novembre 2014 (Crédit :  Lena Klaudel)

Des personnes se promenant à travers les restes des chambres à gaz récemment excavées le 11 novembre 2014 (Crédit : Lena Klaudel)

Tomasz Kranz, directeur du musée d’Etat de Majdanek et responsable du projet de Sobibor, a minimisé l’importance des réserves exprimées par Yad Vashem. Selon lui, seule la zone des chambres à gaz est concernée.

« Un nouvelle idée ayant trait à la commémoration des chambres à gaz est prête et sera soumise au débat » a déclaré Kranz dans un courriel à JTA.  Nous sommes conscients du fait que le projet architectural du musée à Sobibor, et en particulier la commémoration de la route menant aux chambres à gaz, n’est pas du goût de tout le monde. »

Avner Shalev, president de Yad Vashem, n’a pas souhaité faire de commentaires.

En 2013, le Comité directeur de Sobibor a annoncé qu’il avait choisi un plan réalisé par quatre architectes polonais dans le cadre de la construction d’un musée à Sobibor, où quelque 250 000 Juifs ont été assassinés. A l’heure actuelle, le lieu est un champ ouvert avec un grand monument recouvrant un monticule de cendres issues des fours crématoires.

Les chambres à gaz de Sobibor (Crédit : Yoram Haimi)

Les chambres à gaz de Sobibor (Crédit : Yoram Haimi)

Le plan prévoit un mur d’environ un kilomètre le long du chemin – découvert par Haimi – par lequel les nazis conduisaient les Juifs jusqu’aux chambres à gaz. Le chemin avait été cyniquement baptisé « Himmelfahrsstrasse », c’est-à-dire « chemin vers le paradis ».

Le mur encerclerait les fosses communes de Sobibor et enfin circulerait entre le monticule de cendres jusqu’à une zone où les entrepreneurs s’apprêtent à construire le musée et le centre de visiteurs.

Selon Haimi, le mur « longera les fosses communes de façon dangereusement   proche » et le parc de stationnement du musée sera construit sur le dessus d’une rampe en bois découverte par son équipe,qui, estime-t-il, a été utilisée pour débarquer les nouveaux arrivants au camp.

Mais Kranz insiste pour que le mur ne détruise aucune preuve archéologique et que le parking ne couvre pas la rampe. Kranz et le grand rabbin de Pologne Michael Schudrich tiennent à ce que le projet se fasse sous la supervision de rabbins qui seraient chargés de s’assurer de leur conformité aux lois religieuses (qui interdisent des atteintes aux tombes).

Un archéologue retrouvant un squelette à Sobibor en 2013 (Crédit : Wojtek Mazurek)

Un archéologue retrouvant un squelette à Sobibor en 2013 (Crédit : Wojtek Mazurek)

Les nouveaux résultats ont cependant généré plusieurs appels à un réexamen du projet.

« Le travail doit être arrêté temporairement au moins, afin que nous puissions examiner les nouveaux résultats et ce qu’ils signifient », a déclaré à JTA Frank van der Elst, un historien et membre de du conseil de la Fondation Sobibor basée aux Pays-Bas.

La Fondation Sobibor elle-même, qui est également représentée dans le comité de direction, a « certaines réserves quant à la conception actuelle et en discute avec les autorités polonaises dans le but de parvenir à une solution de consensus » a affirmé à JTA le président de la Fondation, Maarten Eddes..

Les Pays-Bas ont versé au projet environ 2 millions d’euros, explique Eddes, répartis entre le gouvernement et le Fonds national néerlandais pour la Paix, la Liberté et les Anciens combattants.

Les partisans du projet disent que non seulement il pourra attirer l’attention du public sur l’ampleur des crimes nazis, mais il limitera aussi l’accès aux fosses communes, qui se trouvent sous un champ où les habitants font du vélo et pique-niquent quand il fait beau.

Un visiteur promenant son chien à l'endroit où se trouvaient les chambres à gaz à Sobibor en Pologne le 11 novembre 2014 (Crédit : Lena Klaudel)

Un visiteur promenant son chien à l’endroit où se trouvaient les chambres à gaz à Sobibor en Pologne le 11 novembre 2014 (Crédit : Lena Klaudel)

Contrairement aux camps de la mort plus connus tels que Majdanek et Auschwitz, qui ont des musées appropriées qui protègent des articles historiques sensibles, Sobibor est facilement accessible. Un seul gardien surveille les engins utilisés pour préparer le chantier de construction.

Pour Andrzej Kadluczka, le président du jury qui a retenu en 2013 le concepteur du projet parmi 63 offres, « les murs protégeront le site contre toute personne souhaitant y entrer et attireront l’attention ».

Piotr Zuchowski, un vice-ministre polonais et président du comité de Sobibor , a déclaré aux médias polonais que les archéologues vont superviser le travail de construction pour empêcher toute perte, mais Haimi craint que les travaux ne détruisent néanmoins des objets non encore découverts. Haimi cite la découverte en 2013 par son équipe d’une plaque métallique portant le nom d’Annie Kapper âgée de 13 ans et originaire d’Amsterdam. Elle est l’une des quelque 40 000 Juifs hollandais assassinés à Sobibor.

Une plaque en métal avec le nom d'Annie Kapper d'Amsterdam a été retrouvée à Sobibor en 2013 (Crédit : Autorisation de Yoram Haimi/JTA)

Une plaque en métal avec le nom d’Annie Kapper d’Amsterdam a été retrouvée à Sobibor en 2013 (Crédit : Autorisation de Yoram Haimi/JTA)

Les fouilles de Haimi autour de la rampe ont conduit à la découverte de 15 000 objets appartenant aux victimes.

« Lorsque vous actionnez le bulldozer et le coulage du béton, il n’y a plus moyen de sauver des objets de ce genre, qui jonchent partout et sont enterrés dans le sol », fait remarquer Haimi. « La construction signifie également que nous ne trouverons jamais l’entrée de la Himmelfahrsstrasse. »

C’est la raison pour laquelle, « on ne construit plus à l’intérieur des camps de la mort – ni à Auschwitz, ni ailleurs », explique-t-il.

Jonny Daniels, le fondateur israélien du groupe de commémoration Des Profondeurs, dit qu’il a récemment lancé un appel à la Conférence des rabbins européens pour demander que la construction soit arrêtée afin de protéger la dignité des personnes décédées.

Pour sa part Schudrich maintient qu’il n’y a aucun problème par rapport à la loi juive juive parce que le projet est sous surveillance rabbinique. Pour le rabbin, la question de fragments d’os trouvés à la surface sera résolue en les couvrant.

A chaque printemps, depuis des décennies, des centaines de morceaux d'os ressurgissent des profondeurs de la terre (Crédit : Lena Klaudel)

A chaque printemps, depuis des décennies, des centaines de morceaux d’os ressurgissent des profondeurs de la terre (Crédit : Lena Klaudel)