L’acquisition par l’Iran de missiles S-300 est un développement significatif et perturbant sur plusieurs niveaux, mais elle n’établira pas de nouvelles règles de jeu.

Si la Russie livre les missiles de défense aérienne à l’Iran, cela va nuire à la capacité d’Israël à collecter des renseignements à basse altitude sur l’Iran et à sa capacité d’attaquer ses installations militaires, expliquent les experts mardi, mais cela ne fermerait pas de façon ‘hermétique’ le ciel iranien aux avions israéliens et ne sonne pas le glas de l’option militaire de Jérusalem contre le programme nucléaire de l’Iran.

« Si l’armée de l’air israélienne avait la capacité d’agir contre les installations nucléaires de l’Iran avant la livraison des S-300, alors il l’aura après, aussi », indique le général à la retraite de l’armée de l’air Asaf Agmon, l’actuel directeur de l’Institut Fischer pour les études stratégiques de l’air et de l’espace.

L’acquisition, forcerait cependant Israël à se consacrer sur sa capacité de guerre électronique pour lutter contre un tel système et à beaucoup investir dans des armes qui pourraient combattre les missiles S-300.

Le coût en vies humaines complique encore plus l’éventualité d’une attaque contre l’Iran.

Agmon a déclaré que les systèmes de défense aérienne iraniens ont été établis d’après le système russe. Il a ajouté que si ces missiles étaient livrés à l’Iran, il lui faudrait seulement quelques semaines pour qu’ils puissent être opérationnels.

Une autre préoccupation, a-t-il ajouté, est qu’une fois qu’un tel système est livré à l’Iran, il peut ensuite être transféré aux forces du président syrien, Bashar el-Assad, ou à celles de chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah au Liban, érodant ainsi l’un des piliers centraux de la capacité de dissuasion d’Israël.

Un avion de combat F-35 (Crédit : Liz Kaszynski/Flash 90)

Un avion de combat F-35 (Crédit : Liz Kaszynski/Flash 90)

Une autre variable supplémentaire à l’équation – et qui va devenir une priorité des renseignements si la vente se concrétise – est de déterminer quel système la Russie acceptera de livrer.

Il y a environ deux douzaines de versions, chacune équipée de différents types de radars et de différentes sortes de missiles. « C’est la grande interrogation », a déclaré Yiftah Shapir, un ancien officier de l’armée de l’air israélienne, qui dirige le projet ‘Equilibre militaire’ du Moyen-Orient du groupe de réflexion INSS. « Cela déterminera tout ».

Il précise que la Russie ne révèlera probablement pas, dans le cas d’une livraison, quel système sera inclus et cela sera du ressort des renseignements israéliens de fournir cette information à l’armée de l’air.

Par exemple, le S-300 PMU a été vendu à Chypre en janvier 1997. Suite aux menaces turques de mener une frappe préventive et même une guerre, ils ont été transférés en Grèce en 2007. Israël, depuis le déploiement du système en Crète, a mené plusieurs opérations conjointes avec l’armée de l’air grecque. Interrogé pour savoir si Israël avait formé contre cette version du S-300, il répond, convaincu, : « je parierai que oui ».

Un système plus avancé, avec, par exemple, une portée de 300 km et un plafond d’altitude à plus de 48 km, poserait un obstacle plus important. Il serait moins connu et il pourrait peut-être engager des avions à une plus grande distance, ou suivre et cibler plusieurs avions simultanément.

« Il [ce système de défense aérienne] rendra les choses plus difficiles pour l’armée de l’air, mais pas d’une manière insoluble », a-t-il nuancé ses propos. « L’armée de l’air sait comment attaquer si nécessaire et comment s’en sortir si cela est nécessaire ».

Un officier supérieur de l’armée de l’air, en charge de l’acquisition et de l’intégration du F-35 dans l’armée de l’air d’Israël, a déclaré que dans les avions d’aujourd’hui, un pilote ne peut repérer un radar de défense aérienne que s’il est verrouillé sur l’avion.

Sinon, il doit se contenter de voler « le long de la couture » entre les radars. « Dans le F-35 » – qui sera le premier à arriver en Israël en 2016 – « vous avez une photo de la situation qui est améliorée au point d’être absolue », explique-t-il, avec la possibilité de voir et de frapper un radar ennemi en chemin vers la cible.

L’ancien ambassadeur israélien en Russie, Zvi Magen, qui est aussi un chercheur à l’INSS – l’Institut d’études de sécurité nationale – et un ancien chef de l’organisation semi-clandestine Nativ, a déclaré que la vente « est significative mais pas dramatique ».

Il informe que l’armée de l’air a des solutions technologiques et opérationnelles et que « si Israël arrive à la décision qu’il doit agir, la mission sera accomplie avec eux [les missiles S-300], aussi ».

Magen, qui a vu de près le système durant ses années en tant qu’ambassadeur à Moscou, explique que l’accord fait partie d’une longue histoire d’utilisation des ventes d’armes – ou la menace de ventes d’armes – comme levier dans la région.

Au cours de ces dernières années, la Russie a annoncé des ventes avec la Syrie, l’Iran et l’Egypte pour les S-300 ; il a promis des MiG-31 à la Syrie et des MiG-35 en Egypte; mais aucun d’entre eux n’a encore été livré.

« La Russie est inquiète parce que l’Iran s’est tournée vers l’Occident », analyse Magen, se référant aux pourparlers nucléaires et le léger réchauffement des relations entre Washington et Téhéran. « Il se bat pour sa place dans la région ».

L’autre angle à travers lequel cette annonce doit être considérée, poursuit-il, est l’Ukraine. La Russie est en train de perdre sa campagne là-bas. L’Occident a imposé des sanctions contre la Russie. « Afin d’adoucir ce coup, [la Russie] a commencé à jouer sur un terrain parallèle ».

Le ministre des Renseignements Yuval Steinitz, un opposant de longue date à l’accord-cadre sur le nucléaire conclu plus tôt ce mois-ci avec l’Iran, a déclaré que la vente est inextricablement liée à l’accord de Lausanne.

« C’est la conséquence directe de la légitimité accordée à l’Iran par le biais de l’accord nucléaire qui est contrefaite, a-t-il déclaré lundi dans un communiqué. Et c’est la preuve que l’élan économique iranien, qui viendra à la suite de la levée des sanctions, sera exploité pour accumuler des armes et non pour le bien-être du peuple iranien ».

« L’armement de pointe, a-t-il ajouté, ne fera que renforcer son agressivité ».