NEW YORK — Quand il s’agit des droits des femmes, le rabbin Jill Jacobs ne mâche pas ses mots. « Des gens vont mourir à cause de cela », affirme t-elle purement et simplement. Elle vise le décret d’exécution signé par le président Donald Trump cette semaine, qui vise à bloquer les aides étrangères ou les financements fédéraux à toute agence non-gouvernementale impliquée ou « faisant la promotion active de l’avortement en tant que méthode de planification familiale dans les autres nations ».

« Les femmes n’auront plus l’accès aux soins nécessaires. Elles vont mourir en enfantant. Si vous croyez que la perte d’un être humain est dévastatrice, alors cette décision ne peut que vous meurtrir profondément », ajoute Jacobs, directrice générale de l’organisation des droits de l’Homme T’ruah.

Les groupes de défense des droits des femmes dans les pays en développement, où les fonds et les infrastructures sont d’ores et déjà limités, trouvent l’ordre particulièrement inquiétant.

Et ici, aux Etats Unis, des groupes juifs comme T’ruah et la Fondation des femmes juives de New York s’opposent à cette ordonnance pour des raisons tant médicales que religieuses.

‘Si vous croyez que la perte d’un être humain est dévastatrice, alors cette décision ne peut que vous meurtrir profondément’

« La Fondation des femmes juives de New York soutient le droit des femmes partout dans le monde à avoir accès à un planning familial efficace et sûr ainsi que leur droit au libre choix dans les domaines relatifs à leur santé et à leur bien-être ».

« Limiter les options d’orientation et de services pour les femmes ne correspond pas à notre mission telle que nous l’envisageons », a expliqué la directrice générale du groupe, Jamie Allen Black.

Même si le judaïsme estime qu’un foetus non-né doit être protégé, il considère la vie et la mort de la mère comme prioritaires. La religion et les mouvements réformés et conservateurs en particulier favorisent les droits reproductifs et le droit de la mère à faire un choix.

Une éducation sexuelle précise et des services de planning familiaux sont donc considérés comme une nécessité.

La présidente du Réseau de défense des droits de l'Homme  T’ruah, le rabbin Rabbi Jill Jacobs (Crédit : Tamara Fleming Photography)

La présidente du Réseau de défense des droits de l’Homme T’ruah, le rabbin Rabbi Jill Jacobs (Crédit : Tamara Fleming Photography)

« C’est un exemple où l’on tente de nous imposer une forme de christianisme, à nous et au monde entier. Ce n’est pas l’interprétation du judaïsme et ce n’est pas celle non plus de nombreuses autres formes libérales et modérées du christianisme. Maintenant, une religion semble privilégiée par rapport aux autres », dit Jacobs.

Considérant le décret comme une injonction au silence lancée aux personnels concernés, les critiques affirment que les organisations internationales ne seront dorénavant plus en mesure d’offrir aux femmes des informations complètes sur le planning familial, mettant ainsi en danger leurs vies et, par conséquent, les enfants dont elles ont déjà la charge.

Qu’un président républicain ait signé un ordre exécutif à cet effet n’est pourtant pas une nouveauté en soi. Un texte similaire avait été déjà abrogé puis réordonné en 1984 quand le président républicain Ronald Reagan avait stoppé le financement de groupes internationaux qui pratiquaient ou sensibilisaient à l’avortement.

L’administration Clinton avait abrogé l’ordre en 1993, qui avait été ultérieurement rétabli au cours de l’administration Bush avant d’être à nouveau annulé lorsque le président Barack Obama était arrivé au pouvoir en 2009.

Ce qui inquiète particulièrement les opposants, cette fois-ci, c’est que l’ordre exécutif de Trump va bien au-delà des restrictions énoncées par les précédentes administrations républicaines. Sa formulation suggère que la nouvelle règle s’applique à toutes les organisations mondiales d’aide à la santé, et pas seulement au financement par le Département d’Etat de programmes de planning familial.

En résumé, tout groupe travaillant sur le SIDA, la malaria, ou la santé infantile et maternelle devra s’assurer qu’aucun de ses programmes ne fait référence à l’avortement.

‘Cela va toucher les populations les plus vulnérables dans le monde entier. Leurs soins de santé peuvent s’évaporer’

« Cela va toucher les populations les plus vulnérables dans le monde entier. Leurs soins de santé peuvent s’évaporer. Et ce n’est pas seulement le planning familial qui va être touché. Les ONG qui font un travail honnête de lutte contre des maladies comme le SIDA ou la malaria seront affectées également », explique Barbara Weinstein, vice-présidente du Centre d’action religieuse du judaïsme réformé.

Dans le passé, des exceptions à ce genre d’ordre ont eu lieu. Par exemple, le PEPFAR, plan d’urgence Américain de lutte contre le SIDA qui avait été lancé par le président Bush, avait été épargné par l’ordre dans la mesure où il était largement reconnu qu’aucune prévention ou traitement ne pourraient être efficaces sans débat préalable sur les services d’avortement.

Doublement diplômé de l'Université de Yale, David Carel mène un programme de sensibilisation au VIH/SIDA en Afrique du sud (Autorisation : David Carel)

Doublement diplômé de l’Université de Yale, David Carel mène un programme de sensibilisation au VIH/SIDA en Afrique du sud (Autorisation : David Carel)

Robert Bank, président et directeur général de l’organisation American Jewish World Services (AJWS), mesure très bien l’impact que l’ordre de Trump aura sur les femmes et les jeunes filles à travers le monde. Fondé en 1986, l’AJWS est présent dans 19 pays dont le Salvador, le Kenya, le Nicaragua et le Sri Lanka.

« Nous avons des conversations quotidiennes avec nos équipes sur le terrain. Elles sont choquées et profondément préoccupées », dit Bank.

« Nous continuerons toujours à faire notre travail pour sauver des millions et des millions de vies. Pour offrir aux femmes et aux jeunes filles ce dont elles ont besoin pour être sûres que leurs choix seront respectés et pour que ces derniers leurs soient présentés dans le milieu médical ».

‘Il s’agit d’une soumission des femmes mais qui aura également un impact sur les familles, les communautés et les nations’

Bank indique également qu’il est important de ne pas évoquer ici ses propres convictions anti-avortement ou pro-choix.

« Cet ordre étendu aux ONG internationales réduit littéralement tout le monde au silence. Si vous ne permettez pas aux personnels de santé de parler, vous mettez également de côté les informations sur la transmission du SIDA, de la tuberculose, de la malaria et d’autres maladies infectieuses. Il s’agit d’une soumission des femmes mais qui aura également un impact sur les familles, les communautés, et les nations ».

De plus, de nombreux groupes estiment que cet ordre est aussi un signal de la part de Trump, le même qui, en 1999 à l’émission ‘Meet the Press’ sur NBC avait déclaré à Tim Russert qu’il était pro-choix dans tous les domaines. Il pourrait avoir l’intention maintenant de réduire gravement les droits reproductifs des femmes aux Etats Unis.