Il y a quatre ans, quand Alaa Sayej, 29 ans, a ouvert une brasserie dans sa ville natale du nord de Ramallah, à Birzeit, il a dû faire face à un problème qu’il n’avait pas anticipé : les autorités palestiniennes soutenaient que son logo ressemblait trop à Jésus.

Des responsables de l’Autorité palestinienne (AP) trouvaient que l’image du berger muni d’un bâton, vêtu d’une sorte de tunique biblique, entouré d’une branche d’olivier, de houblon et d’orge était problématique pour le marché. Si l’on regarde attentivement, on décèle une étoile au-dessus du berger, une allusion pas si subtile aux étoiles qui ont guidé les bergers au lieu de naissance de Jésus, selon le récit biblique.

« S’ils s’y connaissaient en religion, ils auraient su que Jésus aurait dû être un bébé dans cette image. Vous voyez un bébé, vous ? », demande rhétoriquement Sayej, qui a appris à aimer la bière alors qu’il était banquier à Londres.

« Il ressemble davantage à Moïse et son bâton », s’amuse Sayej. Après avoir convaincu les autorités palestiniennes que l’image ne représentait pas Jésus, son plus grand défi s’est posé au niveau des contrôles frontaliers israéliens, qui retenaient les importations de machines et de fournitures d’Europe, a-t-il dit.

L'entrée du Shepherds Beer Festival, le 20 août 2017. (Crédit : Luke Tress)

L’entrée du Shepherds Beer Festival, le 20 août 2017. (Crédit : Luke Tress)

La brasserie a commencé à vendre sa bière en 2015. Les problèmes avec l’AP et Israël se sont résolus au fil du temps, et la bière de Sayej est vendue dans l’ensemble des Territoires palestiniens, en Israël, en Italie, et au Chili, qui héberge une importante diaspora palestinienne.

Entre samedi et dimanche, environ 7 à 8 000 Palestiniens et touristes ont manifesté leur amour pour la bière en se rendant au fin fond d’un petit village, à l’est de Bethléem, appelé Beit Sahour, pour le deuxième festival annuel de la Shepherds Beer.

Des milliers de jeunes, principalement Palestiniens, ont payé 30 shekels leur billet d’entrée, et se sont tenus collés serrés, les poings en l’air, et ont chanté et levé leurs verres remplis de bière.

Le groupe Hawa Dafi a été le premier à monter sur scène, et a excité la foule avec un mélange de musique arabe, rock et jazz, avec des saxophones et des oud. Avec une parité dans le groupe de musiciens, la bande a salué la ville druze de Majdal Shams, située sur la frontière entre Israël et la Syrie.

Puis vient le tour du rappeur arabe-israélien Tamer Nafar, membre du groupe Dam. La foule enjouée chantait les paroles enflammées de Nafar.

Arwa Salameh, 26 ans, a expliqué qu’elle était « surprise de la belle musique » d’Hawa Dafi, et a ajouté que les chansons de Nafar sont très populaires dans les boites de nuit palestiniennes.

« Ce type de fête est de plus en plus populaire en Palestine. C’est sympa », a-t-elle souligné.

Au milieu de l’interview, Charlie Asfur, 22 ans, a répondu à son téléphone : « Viens à Shepherds, ça déchire, sur la vie d’Allah. »

La foule du Shepherds Beer Festival à Bethléhem écoute le groupe Hawa Dafa, le 20 août 2017. (Crédit : Luke Tress)

La foule du Shepherds Beer Festival à Bethléhem écoute le groupe Hawa Dafa, le 20 août 2017. (Crédit : Luke Tress)

Asfur, né à Chicago, habite à Ramallah depuis qu’il a 14 ans. En retournant aux États-Unis il y a huit mois, il a dit : « la Palestine est le pays le plus cool que tu puisses trouver ; tout le monde boit et tout le monde fume du hash », a-t-il dit, en référence au hashish.

« La Palestine est le pays le plus libre », dit-il. Mais il a précisé qu’il faut faire attention à ce que l’on dit en public sur la politique ou la religion.

Ancien barman, Asfur affirme qu’il recommanderait la Shepherds Beer avant la bière blonde américaine Samuel Adams, parce que « ça vient de la terre ».

La Shepherds Beer se décline dans trois versions : une bière ambrée, une brune et une blonde. Il y a également un arôme saisonnier, et la brasserie de Birzeit, qui produit la ligne de Shepherds Beer, travaille également sur une bière sans alcool appelée Dahab, qui signifie « or » en arabe.

Diplômé en psychologie, Khallil Abdullah, 26 ans, qui arbore une barbe de hipster impeccable, un chapeau en feutre et des bretelles au-dessus d’un T-shirt blanc et de jeans, accorde à la Shepherds Beer une note entre 7 et 10 sur 10.

« J’en bois partout où je vais, parce que je l’aime bien », a-t-il dit, tout en vapotant.

Le bar du Shepherds Beer Festival à Bethléhem, le 20 août 2017. (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

Le bar du Shepherds Beer Festival à Bethléhem, le 20 août 2017. (Crédit : Luke Tress/Times of Israël)

Chris Zaknoun, 40 ans, consultant pour des organisations internationales en Cisjordanie, a dit qu’il pensait que la Sepherds Beer était « de niveau international ».

Zaknoun est ravi que la bière soit bonne, mais était davantage heureux que de jeunes Palestiniens aient une occasion de faire la fête.

« Chaque fête qui a lieu en Palestine donne une chance aux jeunes gens de vivre différemment pour un temps. Cela leur permet de décompresser », dit-il.

Une vraie formation universitaire

La brasserie de Sayej était financièrement soutenue par son père, et ses frères et sœurs sont tous impliqués dans le business. Son frère Khaled est maître-brasseur.

La distillerie familiale n’est pas la première en Cisjordanie.

Le fondateur de la brasserie Shepherds, Alaa Sayej, le 20 août 2017. (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

Le fondateur de la brasserie Shepherds, Alaa Sayej, le 20 août 2017. (Crédit : Luke Tress/Times of Israël)

En octobre, la brasserie Taybeh, nommée d’après le village dans lequel elle se trouve, accueillera son douzième Oktoberfest de Taybe.

La brasserie Taybeh est dirigée par la famille Khoury, et l’entreprise est principalement gérée par deux frères.

Nadim Khoury, maître-brasseur, a déclaré l’an dernier au Times of Israël qu’il avait appris cet art en faisant des expériences durant son séjour universitaire aux États-Unis.

Alaa Sayej dit avoir appris le métier également durant ses études, à Londres.

« C’était mon hobby quand j’étais en Angleterre. J’étais vraiment fasciné par tous les alcools, et tous les pubs dans le pays. Donc j’ai commencé à brasser dans les dortoirs. Ensuite, je me suis dit, pourquoi ne pas en faire un business », raconte-t-il.

Casher ? Pourquoi pas ?

Bien que les Palestiniens soient, en écrasante majorité, musulmans, et devraient donc s’abstenir de boire de l’alcool, Sayej affirme que sa bière a un bon public.

« Peut-être que la majorité sont musulmans, mais ce n’est pas la majorité qui ne boit pas », dit-il. C’est « comme les Juifs et le porc. »

Le bar du Shepherds Beer Festival à Bethléhem, le 20 août 2017. (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

Le bar du Shepherds Beer Festival à Bethléhem, le 20 août 2017. (Crédit : Luke Tress/Times of Israël)

Les chrétiens représentent environ 1 à 2 % des 2,7 millions de Palestiniens en Cisjordanie.

La brasserie de Taybeh avait une certification de casheroute – qui n’est plus valide – et cette bière peut se trouver en Israël.

Sayej assure qu’il est ouvert à l’idée d’un certificat de casheroute.

« Pourquoi pas ? Il y a un grand marché en Israël », dit-il.

Il serait heureux que tout le monde puisse profiter de son « art ».

« Quand vous buvez de la bière, elle ne vérifie pas votre carte d’identité. Si vous l’aimez, buvez-en ! »

Alors à la vôtre !