Avec les élections qui pointent leur nez à l’horizon, il n’y a rien qui n’excite plus les journalistes, les experts et certains lecteurs que la lecture de l’avenir dans les feuilles de thé grâce à l’aide d’un échantillon représentatif de la population d’Israël.

Pourquoi attendre jusqu’au 17 mars 2015 pour savoir si Benjamin Netanyahu sera toujours Premier ministre, si Moshe Kahlon pourra arracher une victoire à la sauvage comme le Yesh Atid l’a fait en 2013, si la collaboration Herzog-Livni, avec sa rotation, sera une stratégie gagnante pour la gauche, ou comment le Shas s’en sortira lors de ces premières élections sans Ovadia Yosef et Eli Yishai ?

Mais plutôt que de répondre réellement à ses questions brûlantes et d’autres qui pourraient être plus pertinentes, la plupart des sondages actuels, omniprésents dans les médias israéliens, offrent peu ou pas de véritables réflexions pour comprendre à quoi pourrait ressembler le paysage politique en Israël d’ici trois mois.

De plus, les nombreux sondages qui sont continuellement publiés peuvent dans certains cas manipuler les électeurs, affirment les experts.

« Les résultats des sondages actuels ne prédisent rien sur les résultats réels que nous verrons après le scrutin », a déclaré Tamar Hermann, le directeur des études du Centre Guttman pour les enquêtes de l’Institut israélien pour la démocratie. « La publication des sondages politiques à ce moment-là de la campagne a un côté divertissant, mais cela a aussi un côté extrêmement manipulateur. »

Plusieurs semaines avant que les partis n’organisent leurs primaires et ne finalisent leurs listes de la Knesset, il est impossible de prédire, même approximativement, l’issue des élections, explique-t-elle. Les scissions et les fusions sont encore à ce stade un phénomène quasi-quotidien, avec de nouveaux candidats pouvant rejoindre la course et les vétérans pouvant en décrocher ou changer de parti.

À cet égard, le 29 janvier est une date importante, selon Jeremy Saltan, un responsable de HaBayit HaYehudi et analyste des sondages politiques, car ce jour marque la dernière chance pour les partis de déposer leurs listes de candidats pour la 20e Knesset.

« A partir de cette date-là, les sondages auront plus de sens », indique-t-il.

Mais même après que les candidats du parti sont connus et qu’aucun autre pari ne peut plus être placé, les sondages doivent tout de même être analysés avec prudence.

Le enquêtes politiques en Israël ne sont pas toujours fiables, même celles réalisées peu de temps avant les élections.

Par exemple, juste avant les dernières élections, personne n’avait prédit avec précision le succès qu’aurait le parti Yesh Atid de Yair Lapid, qui a fini par gagner 19 sièges.

Le 28 octobre 2012 – environ trois mois avant le jour des élections – un sondage Maagar Mochot de la Deuxième chaîne avait prédit que le nouveau parti centriste gagnerait 9 sièges.

Les sondeurs au travail (Crédit : StephanMiller/TRI Strategic Research)

Les sondeurs au travail (Crédit : StephanMiller/TRI Strategic Research)

Les résultats du sondage ne sont pas devenus plus précis quand la date des élections s’est approchée : Une enquête Maariv / Maagar Mochot publiée le 17 janvier, cinq jours seulement avant que les Israéliens ne se rendent aux urnes, avait prédit uniquement 8 sièges pour Yesh Atid. Ce même sondage prévoyait 37 sièges pour la liste commune Likud-Israël Beitenou, six de plus qu’il en a réellement gagné.

De même, un sondage publié le 3 janvier prédisait que le parti nationaliste Otzma Leyisrael gagnerait six sièges. Celui-ci n’a pas réussi à passer le seuil électoral qui est de deux places. On peut égrainer sans fin la liste des sondages qui se sont trompés.

Il est impossible de faire des prédictions précises tout simplement parce que de nombreux électeurs n’ont pas encore fait leur choix au moment où la plupart des sondages sont réalisés, admet Camil Fuchs, professeur de statistique à l’Université de Tel Aviv et ancien sondeur.

« Ce que nous observons est un processus dynamique », explique-t-il pour défendre la nécessité des premières enquêtes. Plutôt que de les considérer comme des prévisions précises des résultats définitifs des élections, ces sondages doivent être considérés comme des photos instantanées temporaires de l’opinion publique, a-t-il a déclaré la semaine dernière lors d’un entretien avec des journalistes à Jérusalem.

« Je crois que la dynamique est quelque chose très importante. Etudier comment le soutien pour les différents partis change pendant la campagne électorale a une certaine valeur. Si quelqu’un ne se soucie pas de cela, et ne veut connaître que le résultat des élections – non seulement je ne le sais pas mais je ne pourrais même pas dire quelles seraient les probabilités ».

Pourquoi les sondeurs n’ont-ils pas réussi à prédire avec précision le triomphe de Yesh Atid ? Fuchs, qui réalise régulièrement des sondages pour la Dixième chaîne et Haaretz, appelle ce succès surprenant du parti – 14,3 % des électeurs ont voté pour le parti de Lapid, ce qui en a fait le deuxième du parlement – « un coup de chance ». Les sondeurs n’ont pas vu ses électeurs parce qu’« ils ne étaient pas là ».

Beaucoup des 543 458 électeurs qui ont voté pour Yesh Atid n’étaient pas vraiment des partisans ardents de ce parti, a-t-il expliqué. Ils étaient plutôt des partisans traditionnels du Likud qui avaient initialement déplacé leur vote pour le parti nationaliste HaBayit HaYehudi, dirigé par Naftali Bennett.

Mais quelques jours avant les élections, les rivaux politiques ont cherché à discréditer ce parti en exposant les points de vue extrémistes de ses députés, analyse Fuchs. « Certaines personnes ont eu peur, mais cela n’a pas tourné en faveur du Likud comme prévu, cela a servi Yesh Atid. »

Les précédents soulignent la valeur douteuse des sondages d’opinion publique en Israël. Les derniers sondages avant les élections de 2006 et 2009 ont eu une marge d’erreur qui se compte en moyenne à 18 et 19 mandats à la Knesset.

Un bureau de vote à Jérusalem le 22 janvier 2013 (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Un bureau de vote à Jérusalem le 22 janvier 2013 (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Les enquêtes ne sont pas seulement trompeuses mais elles manipulent aussi des électeurs, affirment les experts.

« Les sondages d’ici sont non seulement déconnectés de la réalité mais ils font partie de la campagne », a déclaré Hermann, de l’Institut de démocratie d’Israël. Le calendrier de la publication des résultats de l’enquête par les médias – et de leurs décisions sur ce qu’il faut mettre en évidence – peut avoir une influence importante sur l’opinion publique, note-t-elle. Beaucoup de journaux israéliens ont des agendas politiques et adaptent donc la publication des sondages – et leur calendrier, leur placement et les parties de ces sondages qui sont révélés – en conséquence, accuse-telle.

Des travaux ont révélé que les sondages pendant une campagne peuvent influencer les électeurs de plusieurs façons. D’une part, il y a l’effet « boule de neige » : les gens veulent soutenir un parti ou un politicien qui semble être à la hausse. Pratiquement rien n’est connu sur Kulanu, le nouveau parti de Kahlon, mais il obtient régulièrement des scores relativement élevés dans les sondages, ce qui suggère aux électeurs potentiels qu’il « doit être bon », analyse Hermann.

Pourtant, l’effet d’entraînement est quelque peu compensé par l’effet « outsider », explique les experts : certains électeurs aiment soutenir des listes dont le succès aux bureaux de vote n’est pas garanti.

Les petits partis, en particulier, souffrent des mauvais sondages dans la presse. Peu d’électeurs changeront leur vote pour passer du Likud à Yisrael Beitenou à cause d’une enquête, mais si les sondages suggèrent qu’un parti ne passera pas le seuil électoral (qui est passé pour les élections 2015 à un niveau record de 3,25 %), moins de gens voudront voter pour eux afin que leur vote ne soit pas « inutile ». À cet égard, les premiers sondages deviennent des prophéties qui s’auto-réalisent et sont équivalents à une condamnation à mort pour certains petits partis.

Il y a de nombreux éléments problématiques dans les sondages effectués en Israël, comme la taille des échantillons qui est petite, les conflits d’intérêts des sondeurs, les questions mal formulées, et ainsi de suite.

Les sondages, avait noté Shimon Peres, sont comme les parfums: ils sentent bons, mais ils ne doivent pas être avalés. La vérité est que les sondages politiques sont en réalité très incertains. Avant que les parties aient présenté leurs listes finales, mais aussi après, ils doivent être pris avec des pincettes.