LONDRES – Dans la splendeur gothique du Lambeth Palace de Mgr Justin Welby situé au centre de Londres, un somptueux thé anglais est dressé – gâteau fraise chocolat, saisines de thé fort et même de minuscules sandwichs au concombre en forme de triangle.

Mais les belles personnes réunies au palais de Lambeth cette semaine revêtaient des expressions d’hommes et de femmes en état de choc – choquées de constater qu’en 2015, elles étaient encore aux prises avec des manifestations de la plus ancienne haine, l’antisémitisme.

Dans un monde où les Juifs se sentent trop souvent livrés à eux-mêmes pour faire face à l’antisémitisme, le rapport parlementaire ‘All Party 2015’ au sujet de l’antisémitisme souffle comme une bouffée d’air frais. Il a été initié par un parlementaire non-juif, John Mann, député travailliste de Bassetlaw – une circonscription qui compte peu de Juifs.

Le panel – incluant des membres de la Chambre des communes et de la Chambre des Lords – ne comprend qu’un unique parlementaire juif, le Travailliste, Lord Mendelsohn. C’était le deuxième rapport commandé par Mann, le premier datant de 2006.

Un des noms les plus connus du panel est celui du député unioniste démocratique de North Antrim, Ian Paisley.

Paisley confie au Times of Israel qu’il avait voulu faire partie du panel car il s’intéresse particulièrement à Israël et aux attaques antisémites.

« Notre synagogue de Belfast a été attaquée et des partisans de l’IRA [Armée républicaine irlandaise] ont même boycotté les produits israéliens. J’ai senti que je devais prendre la parole et dire quelque chose », déclare Paisley.

Il réserve son plus fort mépris aux autres parlementaires qui ont utilisé la violence en Israël pour faire des commentaires pouvant être considérés à la fois comme inflammatoires voire même parfois antisémites.

« Si j’avais tenu ces propos dans mon pays [l’Irlande du Nord, partie constitutive du Royaume-Uni] j’aurais été traité d’intolérant. Je ne crois pas que nous puissions simplement hausser les épaules et dire : ‘Oh, l’antisémitisme, et alors ?’ Non. Et ces députés qui font ces remarques – oui, je pense qu’il faut leur retirer leur statut [de parlementaire] », lance Paisley.

Le rapport a été commandé en juillet 2014 et il a été effectué entre août et novembre de l’année dernière. Au cours de ces délibérations, les panélistes se sont rendus à Amsterdam pour rencontrer les membres de la communauté juive.

Comme le député John Mann le révèle : « Nous avons vu des jeunes de 16 et 17 ans qui nous ont dit qu’ils ne voyaient aucun avenir pour eux en Hollande. Nous étions tous extrêmement choqués. Nous devons arriver bientôt à une situation où aucun adolescent juif britannique ne verra pas de futur pour lui au Royaume-Uni. »

Le député John Mann (Crédit : Autorisation)

Le député John Mann (Crédit : Autorisation)

Le rapport énumère 34 recommandations, mais deux recommandations se situent au sommet de la liste de John Mann.

Si le rapport n’est pas contraignant, il a été généralement bien accueilli par le gouvernement. Les deux priorités de Mann sont « de renforcer la sécurité des bâtiments communautaires juifs », et ce que l’on appelle « l’ASBO sur Internet » (comportement anti-social).

« La sécurité des bâtiments communautaires est une urgente priorité », explique Mann au Times of Israel.

« Certes, le gouvernement s’est engagé à aider à financer la sécurité dans les écoles juives [actuellement principalement financées par les parents], mais il existe beaucoup d’autres bâtiments communautaires. »

« Compte tenu de la menace terroriste permanente contre la communauté juive, nous recommandons qu’un fonds gouvernemental soit créé pour couvrir les coûts de la sécurité des synagogues britanniques », affirme le rapport.

L’autre grande recommandation était le « ASBO sur Internet » – pour resserrer les lignes directrices au sujet des propos haineux sur les médias sociaux. Selon le panel, les coupables de « propos grossièrement offensants » sur les médias sociaux, doivent être avertis qu’ils seront poursuivis.

Une députée, Luciana Berger, ancienne responsable des Amis travaillistes d’Israël, a enduré un été d’attaques sur Twitter en raison de sa judéité.

Si l’un des agresseurs a été emprisonné, Twitter lui-même n’a pas pu expliquer au panel pourquoi ces gens étaient capables de configurer des comptes ultérieurs et de recommencer leurs campagnes. La dernière semaine, des indications ont montré que Twitter durcira ses procédures, ce que John Mann a salué.

La députée Yvette Cooper prévient : « La technologie a changé et cela signifie que les anciennes formes de haine trouvent de nouveaux moyens d’expression. Nous devons nous assurer que les médias sociaux feront davantage pour sévir contre ce genre d’abus. » John Mann dit espérer que les recommandations soient mises en œuvre d’ici l’été.

Une partie du rapport est consacrée à un examen du mouvement de boycott.

« Les gens ont le droit légitime de protester contre Israël via un boycott ou d’autres moyens pacifiques. Cependant, une telle manifestation devient entièrement illégitime lorsqu’elle constitue une attaque ou une intimidation des Juifs britanniques. Nous avons statué que les boycotts culturels, comme ceux de cet été, étaient inacceptables. Le mouvement de boycott doit trouver un moyen de militer sans glisser vers l’antisémitisme, la discrimination illégale ou l’atteinte aux valeurs de la liberté. »

Les parlementaires ont commandé un sondage pour accompagner le rapport sur l’antisémitisme. Il a été réalisé par la société de sondage Populus, du 22 au 25 janvier 2015, sur 1 001 adultes âgés de plus de 18 ans.

L’enquête montre autant des degrés d’ignorance que de respect envers les Juifs britanniques. Les sondés, par exemple, croyaient qu’il y avait environ 2,7 millions de Juifs dans le Royaume-Uni, alors qu’ils ne sont que 250 000. Mais 62 % des personnes interrogées pensaient que les Juifs étaient aussi fidèles à la Grande-Bretagne que tous les autres citoyens britanniques.

Plus de la moitié des répondants – 55 % – ont déclaré qu’ils seraient en mesure d’expliquer ce que signifie l’antisémitisme à quelqu’un d’autre. Seulement 37 % des 18-24 ans croient qu’ils pourraient l’expliquer, contrairement à 71 % des personnes âgées de plus de 65 ans.

Populus leur a demandé d’évaluer sur une échelle de un à dix à quel point l’antisémitisme est un problème en Grande-Bretagne, 1 n’étant pas du tout un problème et 10 une question sérieuse.

Les Britanniques évaluent en moyenne le problème à 4,66 – c’est davantage vu comme un problème par les femmes et le chiffre est plus important chez les plus de 65 ans.

37 % pensent que l’antisémitisme est un problème plus important qu’il y a 10 ans.

La grande majorité des personnes (91 %) avaient entendu parler de l’assassinat de quatre Juifs dans un supermarché casher à Paris par un tireur complice des assassins des 12 journalistes, caricaturistes et membres du personnel de Charlie Hebdo. Parmi ceux au courant de l’attentat de Vincennes, 80 % le considèrent comme un exemple de l’antisémitisme.

A l’inverse, seulement 20 % avaient entendu que le Tricycle Theatre à Londres avait refusé d’accueillir la Semaine du film juif ou que la pancarte « Hitler avait raison » avait été vue au rassemblement pro-Palestine/anti-Israël.

Deux cinquièmes avaient entendu parler du propriétaire du club de football qui a déclaré que « le peuple juif court après l’argent plus que tout le monde ». 69 % qui étaient au courant de l’incident le considéraient comme un acte antisémite. Parmi les 18-24 ans connaissant l’incident, 81 % pensaient que c’était un acte antisémite.

C’est un évêque au visage terne de Canterbury qui a accueilli les invités au Lambeth Palace pour le lancement du rapport. Mgr Justin Welby, dont le grand-père était un immigrant juif allemand en Grande-Bretagne, confie qu’il était en état de choc en lisant le rapport.

« Il ne s’agit pas seulement du droit essentiel des gens de vivre leur vie sans obstacles. Ça touche au cœur de notre conviction que tous les hommes sont créés à l’image de Dieu », déclare Welby.

Selon lui, l’Église d’Angleterre a une responsabilité particulière « devant [l’antisémitisme]. Nous agirons, et j’espère que ceux rassemblés ici feront de même avec passion et engagement ».

Certains observateurs ont pris pour exemple le Révérend Stephen Sizer. Sizer a posté une série de liens vers des sites antisémites ou anti-Israël sur ses blogs. Cette semaine, un évêque exaspéré de Guildford – le patron direct de Sizer – a rendu une décision : Sizer doit s’abstenir de tout post sur les médias sociaux sur le Moyen-Orient pendant six mois, sous peine de perdre son emploi.

Sizer a également posté sur sa page Facebook un article de Wikispooks intitulé « 11/9 Israël l’a fait ».

L’évêque de Guildford entrant, le Rt. Rev. Andrew Watson, a déclaré que Sizer avait « fait preuve d’un extrêmement mauvais jugement dans les matériaux qu’il a choisi de diffuser – en particulier via les médias sociaux – dont certains sont clairement antisémites.».

John Bercow (Crédit : CC-BY-SA Office of John Bercow, Wikimedia Commons)

John Bercow (Crédit : CC-BY-SA Office of John Bercow, Wikimedia Commons)

La présentation la plus émouvante lors du lancement du rapport est probablement venue d’une source inattendue : le président de la Chambre des communes, John Bercow.

Bercow, qui est juif, a dû subir la violence antisémite au cours des années. Il affirme avoir changé d’avis sur le fait que l’antisémitisme était « un volcan en sommeil ».

« Nous devons admettre qu’il a grandi et que cette forme de haine a ressurgi à la surface. Je ne veux pas être alarmiste, ni complaisant. Mais je dis que l’antisémitisme est intolérable dans une société décente et civilisée. La lutte contre ce phénomène est une lutte sérieuse », déclare Bercow.

Natan Sharansky, président de l’Agence juive, a salué le rapport, qui confirme, selon lui, les enquêtes sur l’antisémitisme européen précédemment publiées par l’Agence juive.

Mais, déclare-t-il, il « ne suffit pas de déployer des policiers et des soldats armés autour des synagogues et des écoles juives. Le problème doit être traité à la racine, à travers l’éducation, des mesures juridiques et une action sociale ».

Le rapport a été publié une semaine après que le Community security trust de Grande-Bretagne a informé du nombre très élevé d’incidents antisémites enregistrés au Royaume-Uni. Les auteurs du rapport espèrent que leurs recommandations – qui comprennent des lignes directrices aux conseils locaux et à l’appareil judiciaire et une extension du dialogue interreligieux – amélioreront la situation.

Cette semaine au moins, une sincère bonne volonté était palpable au-dessus des tasses de thé et des sandwichs au concombre.