Pour la première fois de sa vie, le rabbin Jonah Geffen a été arrêté.

Ça ne lui ressemble pas vraiment de faire quoi que ce soit de répréhensible, qui lui vaudrait d’être menotté et placé en détention. Après tout, il est le dirigeant spirituel de la communauté conservatrice de Shaaré Tzedek de Manhattan. Mais quand l’organisation rabbinique de défense des droits de l’homme, T’ruah, lui a demandé de risquer sa liberté pour protester contre le décret anti-immigration et anti-réfugiés, il n’a pas hésité.

Le 27 janvier, le président Donald Trump a signé un décret interdisant aux ressortissants iraniens, irakiens, libyens, somaliens, soudanais, syriens et yéménites d’entrer sur le sol américain pendant 90 jours. Tous les réfugiés sont interdits d’entrer aux États-Unis pendant 120 jours, et les réfugiés syriens pour une durée indéterminée. Ils sont nombreux à estimer, y compris les rabbins de T’ruah, que ce décret présidentiel s’adresse en réalité aux musulmans.

Geffen a manifesté à New York, sur Broadway, depuis la 88ème rue, avec 200 autres personnes de T’ruah, dans un évènement co-organisé avec les groupes Jews for Racial and Economic Justice, HIAS, Avodah et la Multifaith Alliance for Syrian Refugees.

En face de Central Park, près de la Trump Tower à Colombus Circle, Geffen et 18 autres rabbins, certains revêtus de leurs châles de prière, se sont assis et ont bloqué la circulation, ce qui leur a valu une arrestation.

Le rabbin Jonah Geffen brandit une bannière dans une manifestation contre le décret anti-immigration  contre le décret anti(immigration et anti-réfugiés de Trump, le 6 février 2017. (Crédit : Katja Vehlow)

Le rabbin Jonah Geffen brandit une bannière dans une manifestation contre le décret anti-immigration contre le décret anti(immigration et anti-réfugiés de Trump, le 6 février 2017. (Crédit : Katja Vehlow)

Depuis les manifestations du judaïsme soviétique dans les années 80 et le mouvement des droits civiques dans les années 60, c’est le plus grand nombre de rabbins interpellés d’un seul coup.

En tant que dirigeants des communautés juives américaines, de nombreux rabbins repensent le sens profond de leur position, et leur rôle potentiellement pivot dans le contexte actuel.

« On m’a demandé si je voulais le faire », a expliqué Geffen au sujet du siège. « Vous pouvez toujours dire non, mais il m’a semblé que c’était le moment d’agir différemment, donc j’ai dit oui », a-t-il déclaré au Times of Israel.

Geffen a déclaré qu’en tant que rabbin, il aide les personnes à se préparer spirituellement pour les grands évènements de la vie.

« Cet activisme, c’est exactement le type de choses pour lesquelles je suis en fonction », a-t-il affirmé.

Il n’est pas le seul des 200 rabbins réunis à New York pour une conférence organisée par T’ruah suite à l’élection de Trump à se sentir responsable de défendre leurs valeurs de justice sociale.

« Nous en avons obtenu 19, un super chiffre, celui du nombre de bénédictions dans la amida »

Selon la directrice exécutive de T’ruah, madame le rabbin Jill Jacobs, certains rabbins ont été contactés pour participer au siège.

« Nous avons demandé à ceux que nous pensions qui seraient intéressés. Nous en avons obtenu 19, un super chiffre, celui du nombre de bénédictions dans la amida (prière centrale de la liturgie juive, récitée trois fois par jour) », a expliqué Jacobs.

Après avoir été menottés et arrêtés par la police, les rabbins ont été conduits au poste de police, où ils ont passé environ 4 heures avant d’être relâchés sans assignation peu avant une heure du matin, mardi. Les rabbins ont été accusé de troubles à l’ordre public et seront entendus par la justice en avril.

19 rabbins ont été arrêtés à New York pour avoir protester contre le décret anti-immigration et anti-réfugiés de Trump, le 6 février 2017. Ils ont été emmenés vers le poste de police 33rd Precinct. (Crédit : T'ruah)

19 rabbins ont été arrêtés à New York pour avoir protester contre le décret anti-immigration et anti-réfugiés de Trump, le 6 février 2017. Ils ont été emmenés vers le poste de police 33rd Precinct. (Crédit : T’ruah)

Selon Jacobs, les hommes et les femmes ont été détenus séparément, et ils se sont adonnés à l’étude de la Torah, aux chants et à la prière. « C’était un moment saint et sacré », a-t-elle dit.

Madame Sharon Kleinbaum, activiste chevronnée dans la désobéissance civile non-violente, grand rabbin de la communauté Simchat Beit Hatorah de Manhattan, a aidé ses collègues à se préparer spirituellement et stratégiquement pour ce siège. Elle a reconnu qu’ils faisaient preuve de courage, en risquant de se faire arrêter pour la première fois, mais a tout de même remis le risque encouru en perspective.

« Se lever et se battre pour les plus vulnérables doit être une priorité. Il me semble que l’on doit tous être au service des plus vulnérables, pour le moment »

« Nous sommes un groupe de personnes privilégiées et la police nous a traité avec courtoisie et professionnalisme. Nous avions aussi des avocats commis d’office dans l’immédiat, prêts à agir en notre nom », a expliqué Kleinbaum.

« Si vous voulez parler de courage, parlez aux gens qui reçoivent des bombes à Alep, ou à ceux qui embarquent à bord de bateaux précaires avec leurs enfants. Ça c’est du courage », a analysé Kleinbaum en évoquant les réfugiés syriens.

Pour madame le rabbin Danya Ruttenberg, qui dirige Avodah, une organisation pour la justice économique et sociale à Chicago, prendre le risque de se faire arrêter « n’a jamais été un problème ».

« Il s’agit de la vie des réfugiés, c’est une question de pikuah nefesh », a affirmé Ruttenberg, faisant référence au principe de la loi juive, qui stipule que la vie humaine passe avant tout.

Ruttenberg, qui a célébré son 42ème anniversaire en prison, a affirmé que cette arrestation ne constitue pas de rupture drastique dans son rôle rabbinique, mais qu’elle clarifie certaines choses.

Des rabbins protestent contre le décret anti-immigration et anti-réfugiés de Trump, le 6 février 2017. (Crédit : Gili Getz)

Des rabbins protestent contre le décret anti-immigration et anti-réfugiés de Trump, le 6 février 2017. (Crédit : Gili Getz)

« Se lever et se battre pour les plus vulnérables doit être une priorité. Il me semble que l’on doit tous être au service des plus vulnérables, pour le moment », dit-elle.

Ruttenberg a également parlé de l’opportunité d’être une voix prophétique. D’autres rabbins qui se sont confiés au Times of Israel après leur libération partagent ce sentiment.

« L’une des choses les plus religieuses qu’il me soit donné de faire, c’est organiser et défendre »

Rabbin David Ingber, de Romemu à New York, a déclaré qu’il est arrivé à la conclusion que rester silencieux dans le contexte politique actuel comporte de nombreuses implications politiques. Il se sent appelé à s’exprimer sur le fond et la forme de l’actualité qui fait l’Amérique d’aujourd’hui.

« Je pensais que j’étais un chef spirituel davantage spectateur qu’acteur. Mais je deviens un modèle prophétique. Tout tourne autour du spirituel qui s’invite dans l’espace public », a expliqué Ingber.

« L’une des choses les plus religieuses qu’il me soit donné de faire, c’est organiser et défendre », dit-il.

Tous les rabbins interrogés pour cet article ont indiqué qu’ils avaient reçu le soutien de leurs fidèles. Certains ont mentionné que, par courtoisie, ils ont alerté à l’avance les présidents de leurs conseils d’administration respectifs de leur intention de protester et de leur disposition à se faire arrêter.

19 rabbins ont été arrêtés à New York pour avoir protester contre le décret anti-immigration et anti-réfugiés de Trump, le 6 février 2017. (Crédit : Gili Getz)

19 rabbins ont été arrêtés à New York pour avoir protester contre le décret anti-immigration et anti-réfugiés de Trump, le 6 février 2017. (Crédit : Gili Getz)

Le rabbin Menachem Creditor, chef spirituel de la communauté Netivot Shalom à Berkeley, en Californie, a déclaré que bien que la politique ait toujours divisé ses fidèles, ils soutiennent l’action menée au nom des réfugiés.

« Quand les juifs étaient transportés vers les chambres à gaz, des endroits comme l’Amérique ne nous ont pas acceptés. J’espère que nous avons tous appris notre leçon », a déclaré Creditor

« Quand les juifs étaient transportés vers les chambres à gaz, des endroits comme l’Amérique ne nous ont pas accepté. »

Le rabbin William Plevan, professeur à New York, considérait les arrestations de ses collègues et la sienne comme « la flexion d’un muscle pour de nouvelles protestations contre d’autres lois injustes qui pourraient être imposées ».

Plevan craint que l’Amérique ne devienne encore plus divisée sur le plan politique et que la résurgence de « choses laides » comme le racisme et l’antisémitisme puisse changer l’optimisme des juifs sur le pays.

Plevan estime que les rabbins peuvent jouer un rôle clé en gardant les juifs positivement engagés dans la résistance morale, en évoquant ces questions en toute conscience. Dans la pratique, en prenant leur Torah dans les rues.

« Les rabbins ne sont pas limités aux sanctuaires, nous faisons du monde un sanctuaire », a déclaré Creditor.