SAMARCANDE, Ouzbékistan (JTA) — Après avoir dépéri pendant des mois en Sibérie, Natan Rom, 5 ans, a cru trouver le paradis quand il est arrivé dans ce marché coloré d’Asie Centrale.

C’était en 1940 et Rom, avec ses parents et sa grande sœur Ziva, faisaient partie des réfugiés arrivés à Samarcande après avoir fui les nazis depuis leur Pologne natale.

« Je me souviens de la chaleur, cette chaleur merveilleuse après le froid en Sibérie et toutes ces piles de fruits sur les étals du marché : Des noix, des baies, des abricots », raconte Rom, maintenant âgé de 88 ans, à JTA.
Cette joie allait être de courte durée.

Dans une ville bondée de réfugiés, Rom et des centaines d’autres enfants juifs n’ont rencontré que l’indifférence et l’hostilité, contraints à mendier et à voler dans une ville indifférente à l’épreuve qu’ils traversaient.

Rom a perdu son père, mort de faim en Ouzbékistan, avant que les Britanniques ne lui permettent, à lui et à sa soeur Ziva, de rejoindre Téhéran en 1942, pour ensuite prendre la route vers la terre qui allait devenir l’état d’Israël.

Le frère et la sœur ont fait partie des quelque 800 enfants partis à Téhéran, un groupe ayant rejoint le pré-état d’Israël à la suite d’un voyage tourmenté à travers l’Union soviétique, l’Inde, l’Egypte et l’Iran.

Leurs épreuves largement oubliées suscitent à nouveau l’intérêt des historiens et des réalisateurs de cinéma juifs qui mesurent la signification de cette histoire à l’aune du drame actuel des réfugiés de guerre.

Cette histoire a fait l’objet de deux documentaires. Dans l’un d’entre eux, on entend les propos amers de Ziva Rom, qui se rappelle comment les enfants avaient posé comme modèles pour des étudiants en art de Samarcande qui voulaient « dessiner des enfants affamés »…

L’année dernière, le groupe Limmud FSU, qui travaille dans l’éducation, a organisé un événement dans la ville russe de Kazan qui a mis en lumière l’histoire vécue par ces enfants.

Au mois de septembre, un film de 2007 à leur sujet a été projeté pour la première fois hors d’Israël lors d’une séance spéciale à Moscou, à l’initiative encore une fois de Limmud FSU.

Cette leçon donnée par les enfants de Téhéran n’a jamais été aussi pertinente qu’aujourd’hui depuis la Shoah, explique Chaim Chesler, fondateur de Limmud et ancien trésorier de l’Agence juive.

« Nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes en particulier lors des catastrophes de grande ampleur », ajoute-t-il.

« Mais d’un autre côté, ce voyage éprouvant souligne également le devoir crucial de rester ouvert et sensible au désastre vécu par les réfugiés ».

Les enfants Rom ont appris très tôt quelles étaient les conséquences de la dépendance. Leurs parents, Ethel and Karol, avaient un autre fils, Uzi, âgé de deux ans, et manquaient cruellement de nourriture pour répondre aux besoins de leurs trois enfants. Ils ont donc placé les deux aînés dans un orphelinat local.

Abandonnant sa propre nourriture pour son épouse et son plus jeune fils, Karol dépérit, jusqu’à se trouver au bord de l’agonie.

Quelques heures avant que les militants sionistes n’aient évacué ces enfants vers l’Iran, ses deux aînés sont venus lui faire un dernier adieu. Rom se souvient avoir vu ce jour-là son père pour la dernière fois – cet homme émacié s’appuyant faiblement contre la porte de la hutte qui leur servait de maison, où il vivait avec son épouse et son nouveau-né.

Rom et sa sœur, qui devaient finalement retrouver leur mère et leur plus jeune frère en Palestine, ont récemment identifié la tombe de leur père dans un cimetière juif de Samarcande.

Ils y ont fait graver une stèle où est gravé en hébreu : « Mort de faim en tant que réfugié ».

D’autres membres des enfants de Téhéran n’ont jamais retrouvé le tombeau de leurs parents. Avraham Raz, décédé en 2014, indique dans le documentaire de 2007 – intitulé « Les enfants de Téhéran” – qu’il s’est senti soulagé le jour où il a aidé à enterrer son père, mort du typhus, dans une tombe non marquée de Samarcande.

« Ce n’est pas plaisant à admettre mais cela signifiait que ma mère et moi, nous aurions plus de nourriture », dit Raz. « Nous n’avons pas pleuré ».

Alors que de plus en plus de parents juifs, en Ouzbékistan, ne parvenaient plus à nourrir leur progéniture, ce sont 1 000 enfants qui ont été placés à l’adoption – majoritairement dans des couvents et dans des orphelinats.

Certains, comme Yanush Ben Gal, ont été autorisés à rester dans les camps militaires qui accueillaient les soldats polonais combattant aux côtés des alliés. Sans personne pour s’occuper d’eux, laissés sans soins, ils se battraient entre eux pour occuper un matelas et pour se saisir de la nourriture jetée dans des auges par les soldats.

Ben Gal, général de l’armée israélienne et héros de guerre qui est décédé l’an dernier, se souvient d’avoir nettoyé les latrines au citron dans le cadre de ses devoirs.

« Lorsque j’ai rejoint le camp d’entraînement de l’armée israélienne, j’étais déjà un expert », dit Gal dans le documentaire.

Certains enfants de Téhéran affirment se revoir eux-mêmes dans les centaines de milliers de migrants qui ont rejoint l’Europe depuis le Moyen Orient en 2014.

Ziva Rom indique s’être souvenue de son propre supplice lorsqu’elle a vu des civils libanais fuir leurs maisons lors des bombardements israéliens contre le Hezbollah en 2006.

Mais d’autres rejettent toute analogie entre l’immigration arabe en Europe et leurs propres difficultés. « Les migrants musulmans qui arrivent en Europe sont pour la plupart non pas des réfugiés mais des gens qui cherchent un travail, ce qui revient de facto à une invasion », a expliqué Natan Rom à JTA au mois de septembre après la projection du film en Russie.

Les tentatives de « faire passer » ces nouveaux arrivants « pour des réfugiés en faisant le parallèle entre leur expérience et ce que les survivants de l’Holocauste ont eu à subir sont mensongères », a-t-il ajouté.

En 1942, lorsque l’information de l’existence des enfants des Téhéran est parvenue aux autorités sionistes, leur réaction a été d’envoyer des agents pour recueillir les enfants.

D’autre part, une forte pression internationale a été mise sur les Britanniques, qui maintenaient un embargo sur l’immigration juive vers le pré-état d’Israël, pour qu’ils fassent une exception de type humanitaire.

Haim Erez serre contre lui des enfants de Yanush Ben Gal à Kazan, le 4 septembre 2016 (Crédit : (Limmud FSU via JTA)

Haim Erez serre contre lui des enfants de Yanush Ben Gal à Kazan, le 4 septembre 2016 (Crédit : (Limmud FSU via JTA)

Certains orphelins recueillis par des Chrétiens pouvaient réciter des comptines en yiddish tout en affirmant prier Jésus.

Raz se rappelle que des enfants faisaient en cachette la prière juive « pour nous souvenir de nos origines ».

Mais 200 des enfants juifs polonais en fuite n’ont jamais été retrouvés. Il est probable que ceux qui avaient survécu au périple ont été adoptés par des chrétiens ou des musulmans.

En Israël, les enfants de Téhéran avaient le droit de réclamer une compensation à l’Allemagne. Mais sans parents pour les guider, sans conscience de ce qu’étaient leurs droits, une grande partie d’entre eux ne s’est jamais manifestée.

Lors d’un recours collectif contre le gouvernement israélien, ils ont été 217 à recevoir une indemnisation symbolique d’approximativement 6 000 dollars par personne – une fraction de ce qu’ils auraient pu revendiquer s’ils avaient eu conscience de leurs droits à l’époque.

Et une très importante proportion des enfants de Téhéran ont tenu des rôles publics dans leur jeune pays.

Ben Gal, qui a dirigé le Commandement du nord de l’armée israélienne, a servi aux côtés de Haim Erez, qui lui aussi faisait partie des Enfants de Téhéran et qui était lui-même à la tête du Commandement du sud.

Rom et sa sœur ont participé à la fondation du kibbutzim. Et Raz a eu une carrière d’inspecteur reconnu au sein du ministère de l’Education.

« Je pense que leur voyage a tué ce qu’ils avaient d’enfance en eux et les a marqués pour la vie », explique Dalia Gutman, réalisatrice du documentaire de 2007, qui a interviewé des douzaines d’enfants de Téhéran. « Mais cela les a également préparé mentalement et cela leur a donné un courage que peu d’autres ont eu dans l’histoire d’Israël ».