NEW YORK – Il y a exactement 50 ans ce mois-ci, David Suissa a quitté le ciel ensoleillé de Casablanca pour les rues glacées de Montréal. Enfant à l’époque, Suissa ne savait pas pourquoi il devait quitter sa maison et il ne savait pas qu’il deviendrait l’un des 850 000 réfugiés juifs expulsés des pays arabes entre 1948 et 1970.

« Je ne savais pas que j’étais un réfugié. Je me souviens juste que vous saviez qui étaient les enfants des réfugiés sépharades à l’école. Nous avions tous les mêmes vestes noires et les mêmes chapeaux rouges », s’est remémoré Suissa, le président de Tribe Media Corp., et un journaliste de la revue juive, se référant aux vêtements donnés par divers groupes juifs.

Suissa a partagé l’histoire de sa famille, mardi soir à New York lors d’un panel de discussion à l’Organisation des Nations unies consacré au rétablissement de la vérité historique et à la recherche de l’obtention de la justice des nations arabes.

La mission permanente d’Israël auprès de l’ONU, le Congrès juif mondial, la Conférence des présidents, et de la Justice pour les Juifs des pays arabes (JJAC), ont co-parrainé l’événement.

Peu de gens savent ou reconnaissent que les Juifs, ayant des liens étroits avec leur pays arabe d’origine, ont été forcés à quitter leurs maisons dans le Moyen-Orient, la Turquie, l’Iran et certaines régions d’Afrique.

Par exemple, en Egypte, le gouvernement a arrêté et accusé les Juifs de faire partie de complots sionistes ou communistes. Beaucoup de Juifs ont eu leurs biens saisis et les quartiers juifs du Caire et d’Alexandrie ont été brûlés. La plupart des Juifs sont partis en 1948 et quant à la population juive restante, elle a été expulsée en 1956, ils n’étaient pas autorisés à prendre ou à vendre leur propriété.

Les communautés juives florissantes à travers le Moyen-Orient ont flétri et dans de nombreux cas ont complètement disparu à la suite des expulsions et de l’émigration.

Connus collectivement en tant que Juifs Mizrahi, la communauté a acquis le pouvoir politique au cours des dernières années ainsi qu’une reconnaissance accrue de leur statut de réfugiés de leurs membres et une célébration de leurs cultures. Aujourd’hui, ces Juifs représentent plus de la moitié de la population d’Israël.

« Nous sommes ici ce soir pour veiller à ce que le monde reconnaîsse enfin les histoires de ces réfugiés oubliés. Je vais continuer à travailler pour la bonne reconnaissance des réfugiés juifs des pays arabes ici à l’ONU », a déclaré l’ambassadeur d’Israël à Danny Danon aux Nations unies, dont le père est arrivé en Israël d’Égypte en tant que réfugié.

Les intervenants lors d'un événement à l'ONU commémorant les réfugiés juifs des pays arabes le 1er décembre 2015. De gauche à droite : le journaliste Ben-Dror Yemini, le vice-président exécutif de la Conférence des présidents  Malcolm Hoenlein, l'ambassadeur aux Nations unies, Danny Danon, la ministre pour l'Egalité sociale Gila Gamliel, le chef de la direction du Congrès juif mondial, Robert Singer, et le journaliste David Suissa (Crédit : Shahar Azran)

Les intervenants lors d’un événement à l’ONU commémorant les réfugiés juifs des pays arabes le 1er décembre 2015. De gauche à droite : le journaliste Ben-Dror Yemini, le vice-président exécutif de la Conférence des présidents Malcolm Hoenlein, l’ambassadeur aux Nations unies, Danny Danon, la ministre pour l’Egalité sociale Gila Gamliel, le chef de la direction du Congrès juif mondial, Robert Singer, et le journaliste David Suissa (Crédit : Shahar Azran)

L’ONU doit reconnaître les « réfugiés oubliés »

Gila Gamliel, la ministre israélienne de l’Egalité sociale, est née d’un père et d’une mère libyens yéménites. Ils faisaient partie des près de 150 000 réfugiés juifs qui ont trouvé refuge en Israël. Les 750 000 autres réfugiés ont trouvé refuge au Canada, en Grande-Bretagne, en France et aux Etats-Unis.

Lors de son intervention, Gamliel a appelé l’ONU à reconnaître ces réfugiés oubliés. Elle a également dénoncé auprès de l’organisme international, ce qu’elle a qualifié être un traitement injuste des réfugiés juifs.

« Je suis ici au cœur de la famille des nations afin de déclarer que notre histoire doit être révélée dans cette institution de sorte qu’enfin justice soit faite », a-t-elle déclaré.

« Au cours des 65 dernières années, l’ONU et ses agences ont dépensé des dizaines de milliards de dollars pour les réfugiés palestiniens, mais pas un centime pour les réfugiés juifs. Et depuis 1949, les Nations unies ont passé plus d’une centaine de résolutions sur les réfugiés palestiniens et pas un seul sur les réfugiés juifs des pays arabes ».

Selon les estimations, le nombre de réfugiés palestiniens de la guerre d’Indépendance d’Israël de 1948-1949 s’élève à entre 650 000 et 700 000 personnes.

Le problème des réfugiés palestiniens est devenu un problème reconnu internationalement qui est souvent considéré comme l’une des questions centrales du conflit. Les Israéliens ont souligné la politisation de la question, comme en témoigne le refus des pays arabes à absorber les réfugiés et la perception de la communauté internationale des failles d’Israël sur le sort des réfugiés palestiniens.

Les Palestiniens recevant leur aide alimentaire mensuelle dans un centre de distribution des Nations unies dans le camp de réfugiés de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, le 8 février 2015 (Crédit : Abed Rahim Khatib / Flash90)

Les Palestiniens recevant leur aide alimentaire mensuelle dans un centre de distribution des Nations unies dans le camp de réfugiés de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, le 8 février 2015 (Crédit : Abed Rahim Khatib / Flash90)

Suissa a appelé le problème des réfugiés juifs la « Nakba juive », adoptant le mot arabe pour « catastrophe » qui est également utilisé par les Palestiniens en référence à la guerre d’Indépendance d’Israël et la question des réfugiés palestiniens.

« Nous vivons dans un monde où si vous voulez être populaire, vous devez avoir vraiment l’air faible et impuissant », a déclaré Suissa. « À bien des égards, Israël est victime de son propre succès… L’aspect multi-culturel d’Israël est la capacité de faire de millions de réfugiés une source de fierté pour Israël ».

Le journaliste Ben-Dror Yemini, dont la famille a fui le Yémen, a parlé de l’effort d’absorption sans précédent qu’Israël a mené dans les années 1950, lorsque des centaines de milliers de réfugiés ont inondé le jeune Etat juif.

« Quand vous pensez à un pays de 600 000 personnes, un [pays] très pauvre et qui vient de naître, absorber cette quantité de réfugiés juifs en trois à quatre ans n’est pas chose facile », a déclaré le Yéménite. « Il y a eu des erreurs aussi, mais à la fin, quand vous regardez la façon dont tout ce qui a été fait, vous verrez que cela est une grande réussite. Nous devons être fiers ».

Malcolm Hoenlein, le vice-président exécutif de la Conférence des présidents, un groupe de coordination juif nord-américain, a souligné l’importance de continuer à parler de l’exode juif et de l’expulsion des terres arabes.

« Nous ne pouvons pas et nous ne devons pas oublier les événements et les leçons de cette période », a déclaré Hoenlein. « Et le monde doit se rappeler de cette population de réfugiés, qu’il a cherché depuis trop longtemps à oublier et rendre invisible ».

La justice plus que le souvenir

Même s’il n’a pas assisté à l’événement de l’ONU, le rabbin Elie Abadie de la synagogue Edmond J. Safra, qui est également le président de la Justice pour les Juifs des pays arabes, est d’accord sur le fait que les souvenirs sont importants, mais plus que cela, il veut de la justice.

Il a déclaré au Times of Israel que les pays arabes doivent subir des pressions pour reconnaître qu’ils avaient autrefois des populations juives et que ces populations ont été persécutées. Il a appelé les pays arabes à préserver des signes tangibles de l’héritage juif, y compris les vieux cimetières et les synagogues. Par exemple, le roi Mohammed VI du Maroc a récemment aidé à restaurer et remettre en état un vieux cimetière juif du Cap-Vert.

Le Rabbi Dr. Elie Abadie, co-président de la Justice pour les Juifs des pays arabes (Crédit : Elhanan Miller / Times of Israel)

Le Rabbi Dr. Elie Abadie, co-président de la Justice pour les Juifs des pays arabes (Crédit : Elhanan Miller / Times of Israel)

En outre, JJAC recherche une compensation. On estime que 350 milliards dollars de biens juifs ont été détruits ou saisis au cours de ces années, a indiqué Abadie.

À cette fin, le sujet des Juifs expulsés des pays arabes est censé faire partie de toute négociation concernant la création d’un fonds international d’indemnisation des Palestiniens qui ont quitté Israël en 1948.

Pour Abadie, cette question est un sujet personnel.

Né au Liban, ses parents avaient fui Alep, en Syrie, en 1948. Ils se sont à nouveau déplacés en 1971. Le Liban était plongé dans la guerre civile et le pays n’était pas sans danger pour les Juifs qui étaient accusés d’être des « agents sionistes pour Israël », a expliqué Abadie.

« Je n’avais pas de passeport, juste un document imprimé avec les mots ‘laissez-passer’. C’était tout simplement un billet aller-simple pour partir de là. Donc, nous sommes partis pour la ville de Mexico. Nous sommes partis pour le Nouveau Monde et une nouvelle vie », a-t-il poursuivi, ajoutant qu’il a immigré aux États-Unis en 1979.

Cette commémoration survient juste après que l’Espagne et le Portugal ont adopté des lois autorisant la double citoyenneté pour les Juifs qui, pendant l’Inquisition espagnole, ont été soit contraints à se convertir au catholicisme ou à quitter le pays sous peine de mort. Beaucoup ont fui vers l’Empire ottoman, les Balkans, l’Afrique du Nord et l’Amérique latine. Il y a quelques jours, le roi Philippe VI a présenté ses excuses aux descendants des Juifs sépharades espagnols pour le traitement qu’ils ont subi.

Cette évolution intéresse Abadie car les racines de sa famille se trouvent en Espagne.

« Je pense que c’est un geste positif, malheureusement, on ne peut pas défaire ce qui a été fait, mais, nous l’acceptons de manière positive », a déclaré Simon Abadie.

« Ma famille va probablement prendre la citoyenneté comme une façon de reconnaître notre contribution à la vie espagnole et comme un moyen de récupérer un peu de l’histoire ».